BUFFON ET LINN^US
L'histoire naturelle ne serait peut-être pas arrivée sitôt à la brillante destinée que ces sages préceptes lui préparaient, si deux des plus grands hommes qui aient illustré le dernier siècle n'avaient concouru, malgré l'opposition de leurs vues et de leur caractère, ou plutôt à cause de cette opposition même, à lui donner des accroissements aussi subits qu'étendus.
Linnseus et Buffon semblent en effet avoir possédé, chacun
CUVIER
dans son genre, des qualités telles qu'il était impossible que le même homme les réunit, et dont l'ensemble était cependant nécessaire pour donner à l'étude de la nature une impulsion aussi rapide.
Tous deux passionnés pour leur science et pour la gloire, tous deux infatigables dans le travail, tous deux d'une sensibilité vive, d'une imagination forte, d'un esprit transcendant, ils arrivèrent tous deux dans la carrière armés des ressources d'une érudition profonde ; mais chacun s'y traça une route différente, suivant la direction particulière de son génie. Linnaeus saisissait avec finesse les traits distinctifs des êtres ; Buffon en embrassait d'un coup d'œil les rapports les plus éloignés. Linnaeus, exact et précis, se créait une langue à part pour rendre ses idées dans toute leur vigueur ; Buffon, abondant et fécond, usait de toutes les ressources de la sienne pour développer l'étendue de ses conceptions. -Personne mieux que Linnaeus ne fit jamais sentir les beautés de détail dont le Créateur enrichit avec profusion tout ce qu'il a fait naître; personne mieux que Buffon ne peignit jamais la majesté de la création, et la grandeur imposante des lois auxquelles elle est assujettie. Le premier, effrayé du chaos où l'incurie de ses prédécesseurs avait laissé l'histoire cle la nature, sut, par des méthodes simples et par des définitions courtes et claires, mettre de l'ordre dans cet immense labyrinthe, et rendre facile la connaissance des êtres particuliers ; le second, rebuté de la sécheresse d'écrivains qui, pour la plupart, s'étaient contentés d'être exacts, sut nous intéresser à ces êtres particuliers par les prestiges cle son langage harmonieux et poétique. Quelquefois, fatigué de l'étude pénible de Linnaeus, on vient se reposer avec Buffon ; mais toujours, lorsqu'on a été délicieusement ému par ses tableaux enchanteurs, on veut revenir à Linnaeus pour classer avec ordre ces charmantes images dont on craint de ne conserver qu'un souvenir confus; et ce n'est pas sans doute le moindre mérite de ces deux écrivains que d'inspirer continuellement le désir de revenir de l'un à l'autre, quoique cette alternative semble prouver et prouve en effet qu'il leur manque quelque chose à chacun.
SELECTIONS IN PROSE.
§g4. SIMONDE DE SISMONDI, 1773-1842.
Cet historien illustre naquit à Genève en 1773. Il est connu par des livres d'économie politique et par des livres d'histoire, entre lesquels Y Histoire des républiques italiennes au moyen âge a obtenu un grand succès. Il faisait une Histoire des Français, très étendue, et déjà poussée jusqu'à Henri IV, lorsqu'il est mort. C'était un homme laborieux ; il a de la méthode, et son style est souvent sage et pittoresque à la fois.