‹ French prose and poetry; being an advanced French reader; containing selections from the principal classical French poets and prose writers during the past two hundred years. Also a treatise upon French versification, and notes upon the selections, explanatory and criticalChapitre 94 sur 253 · RETRAITE DE RUSSIE · texte numérisé non relu

RETRAITE DE RUSSIE

Le 6 décembre, le jour même qui suivit le départ de Napoléon, le ciel se montra plus terrible encore. On vit flotter dans l'air des molécules glacées; les oiseaux tombèrent roiclis et gelés. L'atmosphère était immobile et muette ; il semblait que tout ce qu'il y avait de mouvement et de vie dans la nature, que le vent même fût atteint, enchaîné et comme glacé par une mort universelle. Alors plus de paroles, aucun murmure, un morne silence, celui du désespoir et les larmes qui l'annoncent.

On s'écoulait dans cet empire de la mort comme des ombres malheureuses. Le bruit sourd et monotone de nos pas, le

SÉGUR

craquement de la neige, et les faibles gémissements des mourants, interrompaient cette vaste et lugubre taciturnité. Alors plus de colère, ni d'imprécations, rien de ce qui suppose un reste de chaleur : à peine la force de prier restaitelle ; la plupart tombaient même sans se plaindre, soit faiblesse ou résignation, soit qu'on ne se plaigne que lorsqu'on espère attendrir, qu'on croit être plaint.

Ceux de nos soldats jusque-là les plus persévérants, se rebutèrent. Tantôt la neige s'ouvrait sous leur pieds, plus souvent sa surface miroitée ne leur offrant aucun appui, ils glissaient à chaque pas, et marchaient de chute en chute ; il semblait que ce sol ennemi refusât de les porter, qu'il s'échappât sous leurs efforts, qu'il leur tendît des embûches comme pour embarrasser, pour retarder leur marche, et les livrer aux Russes qui les poursuivaient, ou à leur terrible climat.

Et réellement dès qu'épuisés ils s'arrêtaient un instant, l'hiver, appesantissant sur eux sa main de glace, se saisissait de cette proie. C'était vainement qu'alors ces malheureux, se sentant engourdis, se relevaient, et que, déjà sans voix, insensibles et plongés dans la stupeur, ils faisaient quelques pas tels que des automates ; leur sang se glaçant dans leurs veines, comme les eaux dans le cours des ruisseaux, alanguissait leur cœur, puis il refluait vers leur tête : alors ces moribonds chancelaient dans un état d'ivresse. De leurs yeux rougis et enflammés par l'aspect continuel d'une neige éclatante, par la privation du sommeil, par la fumée desbivacs, il sortait de véritables larmes de sang, leur poitrine exhalait de profonds soupirs ; ils regardaient le ciel, nous et la terre d'un œil consterné, fixe et hagard : c'étaient leurs adieux à cette nature barbare qui les torturait, et leurs reproches peut-être. Bientôt ils se laissaient aller sur les genoux, ensuite sur les mains ; leur tête vaguait encore quelques instants à droite et à gauche, et leur bouche béante laissait échapper quelques sons agonisants ; enfin elle tombait à son tour sur la neige, qu'elle rougissait aussitôt d'un sang livide, et leur souffrances avaient cessé.

SELECTIONS IN PKOSE.

Leurs compagnons les dépassaient sans se déranger d'un pas, de peur d'allonger leur chemin, sans détourner la tête, car leur barbe, leurs cheveux étaient hérissés de glaçons, et chaque mouvement était une douleur. Ils ne les plaignaient même pas : car, enfin, qu'avaient-ils perdu en succombant ? que quittaient-ils ? On souffrait tant ! On était encore si loin de la France ! si dépaysé par les aspects, par le malheur, que tous les doux souvenirs étaient rompus, et l'espoir presque détruit : aussi le plus grand nombre était devenu indifférent sur la mort, par nécessité, par habitude de la voir, par ton, l'insultant même quelquefois ; mais, le plus souvent, se contentant de penser, à la vue de ces infortunés étendus et aussitôt roi.dis, qu'ils n'avaient plus de besoins, qu'ils se reposaient, qu'ils ne souffraient plus ! Et, en effet, la mort, dans une position douce, stable, uniforme, peut être un événement toujours étrange, un contraste effrayant, une révolution terrible ; mais, dans ce tumulte, dans ce mouvement violent et continuel d'une vie toute d'action, de dangers et de douleurs, elle ne paraissait qu'une transition, un faible changement, un déplacement de plus, et qui étonnait peu.

Tels furent les derniers jours de la grande armée.

M. Charles Nodier a mérité l'estime des savants, et a pris place dans leurs rangs, par d'importants travaux comme grammairien, philologue, bibliographe et critique. Il accueillit la Muse nouvelle. Cependant, lorsque l'Académie française l'eut admis dans son sein, il parut être redevenu classique, et le romantisme perdit en lui un de ses soutiens.

On estime ses Souvenirs, Épisodes et Portraits, pour seTvir à l'histoire de la Kévolution et de l'Empire.

* Parmi ses œuvres philologiques, on remarque un examen critique de l'ancienne édition du Dictionaire de l'Académie.

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