‹ French prose and poetry; being an advanced French reader; containing selections from the principal classical French poets and prose writers during the past two hundred years. Also a treatise upon French versification, and notes upon the selections, explanatory and criticalChapitre 95 sur 253 · NAPOLÉON · texte numérisé non relu

NAPOLÉON

Napoléon fut comblé, par sa fortune,1 de tous les avantages qui pouvaient mettre un grand homme à la tête d'un grand siècle ; et cette faveur d'une destinée sans exemple s'est encore attachée à sa mémoire. Comme l'histoire ne présente aucune époque où l'expression de la pensée ait pu être plus librement sincère que dans la nôtre, elle n'a conservé le nom d'aucun homme qui ait été plus promptement apprécié d'une manière irrévocable. Quelques années de liberté ont suffi pour faire intervenir la postérité entre lui, ses ennemis et ses flatteurs. Il n'a pas même attendu, comme ces rois d'Egypte dont parle Hérodote, l'arrêt d'un peuple assemblé à ses funérailles.2 L'avenir n'aura rien à changer au jugement de ses contemporains. Il l'élèvera au premier rang des grands capitaines et des hommes d'État les plus habiles, un peu audessous de César, peut-être, mais fort au-dessus de Cromwell et de Richelieu. Il lui reprochera des excès, des violences, une imprévoyance aveugle, une ambition insatiable, un mépris impie pour les droits des peuples et pour la foi des serments. Il verra en lui, comme il le disait, une espèce de dieu de la gloire ; mais il y verra aussi Yétouffeur de la pensée humaine et le fléau de la liberté.

Ce qu'il serait à craindre que l'histoire ne dît pas, si elle ne consultait que certains mémoires, c'est que l'asservissement de

SELECTIONS IN PROSE.

la France ne fut pas aussi volontaire, aussi spontané qu'on se l'imagine. Napoléon régna de pleine puissance et sans obstacle, parce qu'il n'y a rien cle plus facile que de régner ainsi, à qui le veut fermement, quand il a une fois franchi les premiers degrés du pouvoir. Avec beaucoup d'or, avec beaucoup de hochets, des rubans, des dignités, des couronnes; avec le goût et l'art de la corruption, on se compose sans peine un gouvernement ; mais Napoléon ne régna jamais du consentement libre de ce qui représente réellement une nation, de cette classe éclairée et sensible dont le suffrage seul peut consolider de jeunes institutions, et sans l'appui de laquelle les trônes les mieux affermis en apparence ne sont qu'un usufruit passager. Napoléon devint populaire après sa chute ; c'est le privilège d'une grande renommée trahie par une grande infortune. Napoléon, empereur et roi, avait été le moins populaire des tyrans. Il a laissé d'immortels souvenirs à la mémoire, il n'en a pas laissé à l'âme ; son couronnement ne fut que l'acte culminant d'une conspiration triomphante ; le peuple n'assistait à ce dénoûment d'un crime heureux qu'en qualité de spectateur.

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