IS. L'EXILÉ
Chateaubriand (1768-1848).
Combien j'ai douce souvenance
Du joli lieu de ma naissance !
Ma sœur, qu'ils étaient beaux, les jours
De France ! O mon pays ! sois mes amours, 5
Toujours !
Te souvient-il que notre mère, Au foyer de notre chaumière.
Nous pressait sur son cœur joyeux
Ma chère 1 . 10
Et nous baisions ses blancs cheveux,
Tous deux.
Te souvient-il du lac tranquille
Qu'effleurait l'hirondelle agile.
Du vent qui courbait le roseau 16
Mobile, Et du soleil couchant sur l'eau.
Si beau ?
Ma sœur, te souvient-il encore
Du château que baignait la Dore, 20
Et de cette tant vieille tour
Du Maure, Où l'airain sonnait le retour
Du jour ?
Oh ! qui me rendra mon Hélène, 25
Et la montagne, et le grand chêne ?
Leur souvenir fait tous les jours
Ma peine.
Mon pays sera mes amours
Toujours l 80
i6. LA CHIMÈRE.
Théophile Gautier (1811-1872).
Une jeune chimère, aux lèvres de ma coupe, Dans l'orgie, a donne le baiser le plus doux ; Elle avait les yeux verts, et jusque sur sa croupe Ondoyait en torrent l'or de ses cheveux roux.
5 Des ailes d'épervier tremblaient à son épaule ;
La voyant s'envoler, je sautai sur ses reins ; Et, faisant jusqu'à moi ployer son cou de saule. J'enfonçai comme un peigne une main dans ses crins.
Elle se démenait, hurlante et furieuse, 10 Mais en vain. Je broyais ses flancs dans mes genoux ;
Alors elle me dit d'une voix gracieuse, Plus claire que l'argent : Maître, où donc allons-nous 1
Par delà le soleil et par delà l'espace. Où Dieu n'arriverait qu'après l'éternité , lÈ Mais avant d'être au but ton aile sera lasse :
Car je veux voir mon rêve en sa réalité.
— From "Poésies Diverses," by kind permission of the Publisher,
Eugène Fasquelle, 11 rue de Grenelle, Paris