LA PATTE DE DINDON
Legouvé (b. 1807).
Ce matin, à propos d'un plaisir manqué, je dis en riant à mon fils :
"Je vois que tu as besoin que je te fasse une petite leçon.
— Eh ! sur quoi, père 1 5 — Sur une disposition que tu tiens de moi, hélas ! et dont je voudrais bien te guérir.
— Quelle est-elle?
— Le récit d'une petite aventure de ma vie d'écolier te l'apprendra.
10 J'avais dix ans ; j'étais au collège ; je rapportais chaque lundi, de chez mes parents, la grosse somme de quinze sous, destinée à payer mes déjeuners du matin, car le collège ne nous fournissait pour ce repas qu'un morceau de pain tout sec.
Un lundi, en rentrant, je trouve un de nos camarades (je 15 me rappelle encore son nom, il se nommait Couture) armé d'une superbe patte de dindon. Je dis patte et non cuisse, car l'objet tout entier se composait de ce que, dans mon ignorance, j'appellerai un tibia, et de la patte avec ses quatre doigts, le tout recouvert de cette peau noire, luisante et 20 rugueuse qui fait que le dindon a l'air de marcher sur des brodequins de chagrin.
Dès que mon camarade m'aperçut : "Viens voir ! " me dit-il, " viens voir ! "
J'accours ; il serrait le haut de la patte dans ses deux
25 mains, et, sur un mouvement de sa main droite, les quatre
doigts s'ouvraient et se refermaient comme les doigts d'une
main humaine. Je restai stupéfait et émerveillé. Comment
cette patte morte pouvait-elle remuer? Comment pouvait-il
la faire agir 1 Un garçon de dix-huit ans qui va au spectacle
30 et qui suit le développement du drame le plus merveilleux,
n'a pas les yeux plus écarquillés, les regards plus ardents, la
tête plus fixement penchée en avant que moi, en face de cette
patte de dindon. Chaque fois que ces quatre doigts s'ouvraient
et se refermaient, il me passait devant les yeux comme un
35 éblouissement. Je croyais assister à un prodige.
Lorsque mon camarade, qui était plus âgé et plus malin que moi, vit mon enthousiasme arrivé à son paroxysme, il remit sa
merveille dans sa poche et s'éloigna. Je m'en allai de mon côté, mais rêveur et voyant toujours cette patte flotter devant mes yeux comme une vision . . .
— Si je l'avais, me disais-je, j'apprendrais bien vite le moyen de la faire agir. Couture n'est pas sorcier. Et alors, comme 5 je m'amuserais !
Je n'y tins plus, je courus à mon camarade . . .
— Donne-moi ta patte! ...lui dis-je avec un irrésistible accent de supplication. Je t'en prie ! . . .
—Ma patte ! ... Te donner ma patte ! . . . veux-tu t'en aller ! lo
Son refus irrita encore mon désir.
— Tu ne veux pas me la donner ?. . .
—Non!
— Eh bien ! . . . vends-la moi.
— Te la vendre 1 combien 1 i5
Je me mis à compter, dans le fond de ma poche, l'argent de ma semaine . . .
— Je t'en donne cinq sous.
— Cinq sous, une patte comme celle-là ! . . . Est-ce que tu te moques de moi 1 20
Et prenant le précieux objet, il recommença devant moi cet éblouissant jeu d'éventail, et chaque fois ma passion grandissait d'un degré.
— Eh bien, je t'en offre dix sous.
— Dix sous ! . . . dix sous ! . . . reprit-il avec mépris. Mais 25 regarde donc . . .
Et les quatre doigts s'ouvraient et se refermaient toujours !
— Mais enfin, lui dis-je en tremblant, combien donc en veux-tu 1
— Quarante sous ou rien. 3o
— Quarante sous ! m'écriai-je, quarante sous ! près de trois semaines de déjeuners ! Par exemple !
— Soit ! à ton aise !
La patte disparut dans sa poche, et il s'éloigna. Je courus de nouveau après lui. 35
— Quinze sous !
— Quarante.
— Vingt sous !
— Quarante.
— Vingt-cinq sous I *0
— Quarante.
Oh ! ce Couture ! comme il aura fait son chemin dans le monde ! comme il connaissait déjà le cœur humain ! Chaque fois que ce terrible mot quarante touchait mon oreille, il emportait un peu de ma résistance. Au bout de deux
5 minutes, je ne me connaissais plus !
— Eh bien donc, quarante ! . . . m'écriai-je. Donne-la-moi ! — Donne-moi d'abord l'argent, reprit-il.
Je lui mis dans la main les quinze sous de ma semaine, erfc il me fit écrire un billet de vingt-cinq sous pour le surplus . . .
10 Oh ! le scélérat ! il était déjà homme d'affaires à treize ans ! . . . Puis, tirant enfin le cher objet de sa poche : — Tiens, me dit-il, la voilà !. . .
Je me précipitai sur elle. Au bout de quelques secondes, ainsi que je l'avais prévu, je connaissais le secret et je tirais le
15 tendon qui servait de cordon de sonnette, aussi bien que Couture.
Pendant deux minutes cela m'amusa follement ; après deux minutes, cela m'amusa moins ; après trois, cela ne m'amusa presque plus ; après quatre, cela ne m'amusa plus du tout. Je
20 tirais toujours, parce que je voulais avoir les intérêts de mon argent ; . . . mais le désenchantement me gagnait ; . . . puis vint la tristesse, puis le regret, puis la perspective de trois semaines de pain sec, puis le sentiment de ma bêtise ! ... Et tout cela se changeant peu à peu en amertume, la colère s'en mêla ; et au
25 bout de dix minutes, saisissant avec une véritable haine l'objet de mon amour, je le lançai par-dessus la muraille, afin d'être bien sûr de ne plus le revoir.
Ce souvenir m'est revenu bien souvent, depuis que je n'ai plus dix ans, et bien souvent aussi j'ai retrouvé en moi l'enfant
30 à la patte de dindon. Cette impétuosité de désir, cette impatience de tous les obstacles qui me séparaient de la possession désirée, cette folle imprévoyance, cette puissance d'illusion, égale seulement hélas ! à ma puissance de désillusion, tous ces traits de caractère se sont mille fois réveillés . . . que dis- je 1 se
35 réveillent encore en moi, dès qu'une passion m'envahit. Oh ! on n'étudie pas assez les enfants ! On traite leurs sentiments de puérilités ! Rien n'est puéril dans l'âme humaine. L'enfant ne meurt jamais tout entier dans l'homme, et ce qui est puéril aujourd'hui peut être terrible ou coupable demain. Les pas-
40 sions sont différentes, mais le cœur où elles poussent est le même, et le meilleur moyen de bien diriger un jeune homme est d'avoir
bien observé le garçon de dix ans. Ainsi cette patte de dindon m'a fort servi. Vingt fois dans ma vie, au beau milieu d'une sottise, ce souvenir m'est revenu... "Tu seras donc toujours le même?" me disais-je, et je me mettais à rire, ce qui m'arrêtait court. Il n'y a rien de plus utile que de se rire au nez de temps en temps.
Je me retournai alors vers mon fils, et je lui dis : " Cette fable montre. . .que les fils ressemblent quelquefois à leurs pères."
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