I08 LE SIÈGE DE BERLIN
petite-fille de soldat, elle avait son père à T État-Major de Mac-Mahon, et l'image de ce grand vieillard étendu devant elle évoquait dans son esprit une autre image non moins terrible. Je la rassurai de mon mieux; mais, au fond, je gardais peu d'espoir. Nous avions 5 affaire à une belle et bonne hémiplégie, et, à quatrevingts ans, on n'en revient guère. Pendant trois jours, en effet, le malade resta dans le même état d'immobilité et de stupeur... Sur ces entrefaites, la nouvelle de Reischoffen arriva à Paris. Vous vous lo rappelez de quelle étrange façon. Jusqu'au soir, nous crûmes tous à une grande victoire, vingt mille Prussiens tués, le prince royal prisonnier ... Je ne sais par quel miracle, quel courant magnétique, un écho de cette joie nationale alla chercher notre pauvre sourd-muet 15 jusque dans les limbes de sa paralysie; toujours est-il que ce soir-là en m'approchant de son lit, je ne trouvai plus le même homme. L'œil était presque clair, la langue moins lourde. Il eut la force de me sourire et bégaya deux fois: 20
« Vie ... toi ... re !
— Oui, colonel, grande victoire! . . ,
« Et à mesure que je lui donnais des détails sur le beau succès de Mac-Mahon, je voyais ses traits se détendre, sa figure s'éclairer. 25
« Quand je sortis, la jeune fille m'attendait, pâle et debout devant la porte. Elle sanglotait.
«Mais il est sauvé!» lui dis-je en lui prenant les mains.
« La malheureuse enfant eut à peine le courage de 30 me répondre. On venait d'afiicher le vrai Reichshoffen,
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Mac-Mahon en fuite, toute l'armée écrasée . . . Nous nous regardâmes consternés. Elle se désolait en pensant à son père. Moi, je tremblais en pensant au vieux. Bien sûr, il ne résisterait pas à cette nouvelle 5 secousse ... Et cependant comment faire ? . . . Lui laisser sa joie, les illusions qui l'avaient fait revivre? . . . Mais alors il fallait mentir . . .
«Eh bien, je mentirai!» me dit Théroïque fille en essuyant vite ses larmes, et, toute rayonnant e^ elle
lo rentra dans la chambre de son grand-père.
«C'était une rude tâche qu'elle avait prise là. Les premiers jours on s'en tira encore. Le bonhomme avait la tête faible et se laissait tromper comme un enfant. Mais avec la santé ses idées se firent plus
15 nettes. Il fallut le tenir au courant du mouvement des armées, lui rédiger des bulletins militaires. Il y avait pitié vraiment à voir cette belle enfant penchée nuit et jour sur sa carte d'Allemagne, piquant de petits drapeaux, s' efforçant de combiner toute une campagne
20 glorieuse; Bazaine sur Berlin, Frossard en Bavière, Mac-Mahon sur la Baltique. Pour tout cela elle me demandait conseil, et je l'aidais autant que je pouvais; mais c'est le grand-père surtout qui nous servait dans cette invasion imaginaire. Il avait conquis l'Allemagne
25 tant de fois sous le premier Empire ! Il savait tous les coups d'avance: «Maintenant voilà où ils vont aller . . . Voilà ce qu'on va faire ...» et ses prévisions se réalisaient toujours, ce qui ne manquait pas de le rendre très-fier.
30 «Malheureusement nous avions beau prendre des villes, gagner des batailles, nous n'allions jamais assç?