PART II
POURQUOI LES BÊTES AU BON DIEU SONT AP- PELÉES BÊTES AU BON DIEU, ET POURQUOI ON LES A EN VENERATION.
C'ÉTAIT au temps d'autrefois, alors que les seigneurs avaient pleine maîtrise sur les pays et sur les paysans.
Un jour, il arriva que le frère du seigneur d'un pays 5 fut trouvé mort, tué derrière la haie d'un champ.
De cette action le seigneur fut fortement affligé et courroucé ; car il portait grande affection à son frère.
Il ordonna donc que l'on fît soigneuse recherche de l'assassin, se promettant bien de le châtier — s'il était lo découvert — par quelque supplice terrible.
Lé soir même, à l'heure où le seigneur, priant et pleurant, était agenouillé près du corps du défunt, voilà qu'il entendit venir une foule bruyante.
Il se leva.
15 Dans la chambre entra le chef de ses serviteurs, appelé Croudas, qui lui dit :
— Seigneur, j'ai moi-même découvert l'assassin, et je l'ai fait prendre pour être conduit devant vous.
Le seigneur, qui eut comme une joie dans sa 20 tristesse, une joie de vengeance, le seigneur dit;
— Qu'on l'amène ici même; c'est devant le corps
du défunt que je veux juger ce misérable. Si je me laissais aller à la douceur, cette vue me rappellerait la promesse que je me suis faite de mesurer la punition au crime.
Croudas fit donc un signe au dehors; et les servi- 5 teurs amenèrent devant leur maître un paysan qui se jeta à genoux en disant:
Ayez pitié de moi, seigneur, je n'ai point commis de crime !
Le seigneur demanda à Croudas les preuves qui 10 étaient contre cet homme; Croudas répondit:
— Voyez, seigneur, ces taches sur ses habits, c'est du sang, le sang de votre frère.
— Est-ce possible ? — fit le seigneur dont le cœur se souleva à cette vue; — misérable! dis la cause de '5 ton crime.
— Hélas! hélas! — repartit le paysan, — croyezm'en bien, seigneur, je n'ai point tué votre frère. J'ai sur mes habits des taches de sang, c'est vrai; mais je ne sais nullement de quelle manière elles y ont été 20 faites. Ce matin, aux champs, il est arrivé qu'ayant mangé et bu, assis sur l'herbe, non loin de l'endroit où l'on a trouvé le corps du défunt, je me suis tout à coup senti pris d'un lourd sommeil et j'ai dormi. A mon réveil, ces taches étaient sur moi. Les voyant, j'ai 25 d'abord été grandement étonné; mais ensuite, j'ai pensé que, pendant mon sommeil, avait dû passer au-dessus de moi quelque faucon portant dans ses ongles un oiseau qui perdait son sang en l'air. Alors, les taches essuyées de mon mieux, je n'y ai plus pris 30 garde.
Croudas, continuant d'accuser le paysan, dit encore:
— Si vous pouviez, seigneur, recevoir comme vraies de telles paroles, je vous prierais de demander à ce scélérat comment il se fait qu'il eût dans sa maison
5 cette bourse, qui est celle du défunt ?
— Je la reconnais, — dit le seigneur.
— Et cette chose, seigneur, la reconnaissez-vous aussi ? demanda Croudas en montrant une bague d'or.
— Oui, — dit encore le seigneur, — c'est l'anneau lo que mon frère portait au grand doigt de sa main droite.
— Eh bien! — seigneur, reprit Croudas, — je l'ai trouvé moi-même avec la bourse, dans un tiroir de meuble chez cet homme; dira-t-il que les oiseaux l'avaient laissé tomber, ainsi qu'il a fait pour les taches
15 de sang ?
N'ayant pu expliquer comment ces choses étaient entrées dans sa maison, le pauvre paysan fut jugé coupable, en dépit de tous ses serments d'innocence. Le seigneur le condamna à être brûlé vif le lendemain, 20 à l'endroit même où le corps du défunt avait été trouvé, et il le fit jeter dans une noire prison, pour attendre l'heure de la mort.
Chacun dans le pays s'ébahissait eh apprenant que cet homme fût accusé d'une telle action, attendu que 25 jusqu'alors il avait toujours fait paraître le plus doux caractère, et toujours tenu la plus sage conduite.
D'ailleurs, cet homme n'avait en vérité rien à se reprocher: le crime étant l'action de Croudas.
Le défunt, connaissant des acquisitions déshonhêtès
30 de Croudas, l'avait menacé de le dénoncer au seigneur,
s'il ne faisait pas restitution. Croudas l'avait donc
tué; et voici comment il s'était arrangé pour qu'un autre fût puni à sa place:
Ayant trouvé le paysan qui mangeait assis sur r herbe, il mit, sans être vu, une chose endormante dans la boisson ou sur le pain, et Thomme s'endormit; 5 puis Croudas, par un mensonge, amena le frère du seigneur en cet endroit, le tua, et, après Tavoir tué, tacha de sang les habits du dormeur; puis, ayant pris la bourse et l'anneau du défunt, il fit semblant de les trouver en fouillant dans la maison du paysan. 10
Comme on le voit, profonde était sa méchanceté.
Maintes gens allèrent se jeter à genoux devant le seigneur pour le supplier au nom du pauvre accusé; et ces gens-là disaient de lui ce qu'on dit quand on veut attribuer à quelqu'un l'extrême bonté: 15
— Nous le connaissons depuis longtemps, et nous savons qu'il n'écraserait pas une mouche.
— Bah ! bah ! — répliquait Croudas, qui ne quittait point son maître, sous prétexte de le consoler; — il n'en a pas moins tué le défunt, et, si l'on ne fait pas 20 justice de lui, les autres méchants seront autorisés au crime.
Les gens disaient alors au maître:
— Ah ! seigneur, différez le jour de la mort, les preuves sont maintenant contre cet homme; mais il 25 s'en pourra trouver un peu plus tard qui feront connaître le véritable assassin.
Croudas ne voyait pas son compte à cet avis; aussi disait-il :
— Ah ! seigneur, ces gens savent votre bonté : ils 30
pensent que, le grand deuil passé, vous ferez miséricorde.
Et le seigneur s'écriait :
— Non! non! jamais! L'assassin sera puni.
5 Et les gens s'en allaient en répétant entre eux:
— Il ne se peut pas que celui-là ait fait le coup ; car nous savons qu'il n'écraserait point une mouche.
Au matin, le seigneur, de plus en plus poussé à la
colère par les propos de Croudas, ordonna de préparer
lole supplice, ajoutant qu'il y voulait assister, pour se
donner le plaisir de voir périr douloureusement le
scélérat qui était cause de sa vive peine.
Croudas fit donc lui-même porter un nombre de fagots à l'endroit où l'assassin devait être brûlé, et 15 dresser aussi tout proche, avec des branchages, un trône pour son maître.
Puis il envoya avertir le seigneur; et le seigneur vint s'asseoir sur le trône; puis l'on amena le paysan, suivi d'une foule de gens qui se lamentaient sur cette 20 mort injuste.
Le paysan leur disait :
— Ne pleurez pas! puisqu'il faut que je sois tué pour une action que je n'ai point à me reprocher, je vais mourir en pardonnant à ceux qui ont refusé de
25 m 'être miséricordieux.
Croudas dit aux serviteurs:
— Liez-le sur le bois, et mettez le feu.
Le seigneur regardait toutes choses avec une profonde attention, et gardait sa bouche muette. 30 Ses yeux allaient du paysan à Croudas, et de Croudas
aux serviteurs, qui se tenaient auprès des fagots pour les allumer.
Et comme les serviteurs tardaient un peu d'obéir, Croudas leur cria :
— Allons! allons! dépêchez- vous! • 5
Il avait hâte que le paysan fût mort.
Le pauvre homme dit à ceux qui allaient le lier:
— ■' Oh ! laissez-moi faire une dernière oraison I
Croudas cria encore:
— Non! liez-le! ' 10
Mais le seigneur, entendant ces paroles de Croudas, après avoir entendu celles du paysan, le seigneur leva la main pour commander aux serviteurs de donner au paysan le temps dont il avait besoin; et il vit Croudas faire un signe d'impatience. 15
Le paysan donc, tenant ses yeux tristement baissés; se plia pour s'agenouiller sur une pierre non' éloignée du seigneur; mais voilà qu'apercevant sur cette pierre une petite bête rouge, tout justement posée à l'endroit où il allait mettre ses genoux, il l' écarta doucement, 20 naturellement, de la main, pput éviter de l'écraser en s' agenouillant. Et le seigneur vit la chose.
Puis le paysan, s'étant agenouillé, commença de prier.
Et pendant que le paysan priait, le seigneur continua 25 de regarder.
Le seigneur vit la petite bête ouvrir soudainement ses ailes <ie vive couleur, et aller se poser sut la ntain gauche de Croudas. ' '
Tandis que le paysan achevait sa prière, le seigneur 30 regarda encore; et il vit Croudas — comme par manière
dé passe-temps, comme par contrariété d'attendre trop une chose fortement désirée — mettre un doigt de sa main droite sur la bête, et appuyer, et faire de la mignonne et jolie innocente un peu de poussière rouge, 5 dont sa main gauche fut tachée.
Et, comme en ce moment le paysan se relevait, ayant fini de prier, et que les serviteurs allaient le saisir, le seigneur descendit tout à coup de son trône et cria :
— Laissez cet homme! ne le faites pas mourir; il lo n'est pas Tassassin de mon frère; c'est impossible!
Tout en parlant ainsi, le seigneur ne perdait pas de vue le visage de Croudas; et il vit ce visage blêmir.
Cependant Groudas s'approcha de son maître et lui dit:
15 — Mais, seigneur, les preuves sont là; et si vous ne les trouvez pas suffisantes pour faire condamner cet homme, qui donc accuserez-vous ?
Le seigneur répliqua :
— Qui j'accuserai? ce sera peut-être vous, Croudas! 20 Aussitôt, Croudas, qui ne s'attendait pas à cette
réplique, se prit à trembler en disant :
— Moi, seigneur! moi, seigneur! . . .
Le seigneur dit encore, en saisissant là main de Croudas:
25 Oui, vous, car la tache de sang est maintenant sur vous;, voyez! Oui, vous, car au moment' où vous déviez être plein d'horreur pour le crime, vous avez tué à plaisir la pauvre petite créature qui s'était placée sans méfiance sur votre main, et que le paysan, injustement
30 condamné, avait charitablement respectée au moment de mourir.
52 UN CONTE KUSTIQUE.
Alors Croudas ne put faire entendre que des paroles entrecoupées.
Le seigneur comprit donc qu'il était vraiment coupable ; il le fit prendre et lier par les serviteurs, et lui dit: '5
— Déclare ton crime!
Et Croudas déclara son crime, dans l'espoir que, disant toute la vérité, il lui serait fait grâce de la vie.
Il supplia le seigneur; mais le seigneur ne voulut rien entendre. u
D'ailleurs nulles gens ne se présentèrent pour obtenir son pardon, car il n'avait l'amour d'aucun.
Croudas ayant donc été brûlé au lieu du paysan, le paysan fut fait chef des serviteurs, et toujours se garda aussi fidèle envers son maître que bon envers tous. 15
Or, il arriva que chacun dans le pays fut d'accord pour penser que le bon Dieu avait envoyé lui-même la petite bête rouge pour qu'elle fût conseillère de justice au seigneur.
Et depuis, chacun qui en voyait une pareille, prenait 20 attention à ne point lui faire de mal, disant: «C'est la bête au bon Dieu; elle a peut-être mission de salut pour quelque innocent; et, si je l'écrasais, on me croirait assassin, car j'aurais la tache de sang sur moi.»
Et l'histoire, s' étant redite de paysan à paysan, 25 passa de pays en pays et se répandit partout ....
Et voilà comment il advint qu'on appela hètes au bon Dieu les bêtes au bon Dieu, et la cause qui fait qu'on les a en vénération.
LE FACTEUR RURAU 53
VOUS l'avez vu souvent parcourir les campagnes d'un pas accéléré, reconnaissable non seulement à sa blouse et à sa casquette d'uniforme, mais encore à l'activité soutenue de ses mouvements. Car pour lui, 5 les instants sont comptés et il n'a pas le droit de se ralentir. Marcheur infatigable, il accomplit sa tâche depuis le premier jusqu'au dernier jour de l'année sans se reposer jamais. Qu'un soleil tropical invite toutes les créatures à l'immobilité, qu'il fasse un froid
iode Sibérie, qu'il vente, qu'il neige, peu importe; il
faut qu'il aille jusqu'au dernier village de sa tournée
porter les lettres, les journaux et les prospectus que le
• commerce confie par millions à la sollicitude de la
poste.
15 Les grandes routes ne sont pas faites pour lui ; ne faut-il pas qu'il aille à la traverse, au milieu des bois et des marécages, chercher la maisonnette perdue au fond de la solitude, en dehors de toute voie de communication ?
20 II fait huit à dix lieues par jour, traçant des méandres, franchissant les •ruisseaux, escaladant les rochers, se hasardant dans les ravins, se meurtrissant aux haies et aux broussailles. La flânerie lui est interdite, car l'heure réglementaire du retour est fixée;
25 les lettres qu'il rapporte doivent partir par le prochain courrier, on les attend au bureau, et la moindre infraction à son programme pourrait avoir de graves conséquences.
Nous ne saurions sans ingratitude méconnaître les services de cet incorruptible messager dont la probité et le zèle sont constamment mis à l'épreuve, qui nous apporte à l'heure fixe nos lettres et nos journaux, les nouvelles dont l'attente nous tient dans l'anxiété, qui 5 contribue à adoucir pour nous l'amertume de la disparition et de Téloignement. Vous figurez-vous le vide que laisserait dans notre existence l'absence de ces humbles fonctionnaires ?
J'en ai connu un qui depuis vingt ans exerçait ce 10 métier. Ancien militaire, grâce à d'irréprochables états de service appuyés par quelques protections, il avait obtenu l'insigne faveur de recevoir une cinquantaine de francs par mois au bureau de poste du canton.
Le père Martin n'était pas autrement fier de cette 15 brillante position, mais il comprenait parfaitement sa responsabilité et ses devoirs; il ne se plaignait jamais.
Tout le monde connaissait dans le pays ce petit homme grisonnant, au teint cuivré, dont les jambes avaient la souplesse et la solidité de l'acier; on savait 20 l'apprécier, car scrupuleux observateur de la règle, il ne refusait jamais un service, pourvu qu'il se conciliât avec ses devoirs.
Il n'était pas un coin de sa circonscription qu'il n'eût parcouru, escorté de son chien -loup. Il connais- 25 sait à un mètre près la distance qui séparait le plus petit hameau du chef-lieu de canton, était familiarisé avec tous les sentiers, avec tous les détours.
Ce n'est pas lui qui, pour s'épargner une demi-heure de marche, aurait jeté dans un fossé quelque niais 30 prospectus, quelque imprimé portant une adresse
douteuse; s'il rapportait une pièce au bureau, c'est que le destinataire était introuvable. Il était esclave de sa consigne, ponctuel comme T horloge, et d'une discrétion qui avait découragé les plus curieux. Tout 5 le monde le saluait affectueusement lorsqu'il arrivait dans un village, les enfants venaient à lui, et les chiens même l'accueillaient avec de joyeux aboiements. C'était à qui lui offrirait un verre de cidre et un morceau de lard. Mais il acceptait rarement, le temps
lo pressait et il n'aimait pas à contracter d'obligations gênantes.
Aussi ses notes étaient excellentes et ses chefs regrettaient que la parcimonie de l'administration ne permît de reconnaître ses loyaux services que par des
15 gratifications dérisoires.
Par une journée du milieu d'octobre, il était parti pour faire sa tournée habituelle. Le temps était affreux, la pluie n'avait cessé de tomber depuis plus d'une semaine, les chemins étaient devenus des fond-
2orières, les ruisseaux s'étaient transformés en torrents; ce qui restait de feuillage aux arbres était tellement imprégné d'eau, qu'il ne pouvait offrir un abri protecteur. Le facteur, trempé jusqu'aux os, marchait avec l'impassibilité d'un vieux soldat qui ne discute pas
25 avec sa consigne.
Il avait distribué une partie de ses dépêches, mais sa tournée était loin d'être terminée, lorsqu'il passa devant une auberge, ou plutôt un misérable cabaret qui s'élevait à l'entrée d'un bois; cette maison avait
30 pour principale clientèle les sabotiers qui y trouvaient quelques articles d'épicerie et des boissons alcooliques.
— Holà! monsieur le fa.cteur, arrêtez-vous donc un instant ici; en me donnant des renseignements dont j'ai besoin, vous laisserez passer T orage.
Cette invitation lui était adressée par un homme qui, la pipe à la bouche, se tenait sur le seuil du cabaret. 5
La pluie faisait rage en ce moment ; un vent violent la fouettait au visage du père Martin qu'il empêchait de marcher, et inclinait vers la terre les plus gros arbres.
Le facteur était un peu en avance, et les exigences 10 du service ne vont pas jusqu'à interdire d'accepter un abri momentané, quand il s'offre dans de pareilles circonstances.
Il pénétra donc dans la maison et alla s'installer auprès du feu qui pétillait dans la cheminée. Celui 15 qui l'avait invité à entrer, y jeta quelques branches sèches qui ne tardèrent pas à flamber; une épaisse vapeur se dégagea des vêtements trempés de Martin.
L'autre l'interrogea sur les heures de départ des courriers, lui adressa une foule de questions sur 20 lui-même, sur son service, sur tout ce qui le concernait.
— Vous me connaissez donc? dit le facteur.
— Parbleu ! Tout le monde vous aime et vous estime ici; on sait ce que vaut le père Martin. J'espère que vous ne refuserez pas de trinquer avec moi. Holà! 25 madame Rosier, deux verres, de l' eau-de-vie, et de la meilleure.
Une femme vint les servir et retourna à ses occupations.
— Quel chien de métier vous faites là, père Martin ! 30 En avez-vous encore pour longtemps avant de terniiner
votre tournée ! Vous avez sans doute encore à aller à la Lande grise, au Plessis ? Je sais quelqu'un qui vous y attend avec impatience. Je suis obligé de passer par là; si vous voulez, je me chargerai de vos 5 dépêches.
— Merci, je les remettrai moi-même.
— On vous reconnaît bien là; après tout, vous avez raison, c'est votre consigne.
Tout en causant avec une loquacité que n'encoulo rageait pas le facteur, il prit le sac que celui-ci avait déposé à côté de lui, parut l'examiner pour se rendre compte du poids, et le retourna dans différents sens.
— Laissez mon sac, je vous prie, dit sèchement Martin, vous avez brouillé toutes mes dépêches, je ne
15 saurai plus m'y reconnaître.
L'autre s'excusa humblement de sa maladresse.
— Le mal est réparable, reprit-il, mettez-vous à cette table et vous n'aurez pas de peine à classer les pièces suivant la route que vous devez parcourir.
20 Le facteur vida son sac devant lui et se mit à classer ses dépêches. Son interlocuteur affecta de se tenir discrètement à distance, mais il trouva moyen de jeter un regard furtif par-dessus son épaule.
Pendant que Martin était occupé de ce travail, il
25 entendit derrière lui des grognements furieux.
— Père Martin, aidez-moi donc à empêcher votre chien d'étrangler le mien, lui dit sa nouvelle connaissance.
Le facteur se leva et alla prendre par la peau du cou 30 son chien, dont la fureur contrastait avec sa douceur habituelle.
Ce détail lui parut bizarre ; il sentait la défiance le gagner à T égard de cet étranger si communicatii II allait replacer ses papiers dans le sac, lorsque ce dernier, comme pour voir où en était le temps, alla ouvrir la porte. 5
Au même instant la rafale s'engouffra, impétueusement dans la chambre qu'elle remplit d'une épaisse fumée et, soulevant les dépêches étalées sur la table, les dispersa.
Le facteur laissa échapper une exclamation de colère. 10
— Bah! ce n'est rien, dit celui qui avait provoqué l'accident; à nous deux nous les aurons bientôt ramassées.
Et, sans tenir compte du refus de Martin, qui prér tendait se passer de son concours et faire la besogne 15 tout seul, il se mit à la poursuite des dépêches.
Quand ils eurent recueilli tout. ce qu'ils purent trouver, le facteur les soumit à un examen minutieux j puis il parut soucieux, comme si son compte n'y était pas. 20
— Est-ce qu'il en manque ? lui dit son compagnon.
— Il me semble qu'il y avait une lettre de plus.
— Bah! vous vous serez trompé, ou bien vous l'avez oubliée au bureau.
— C'est bien possible. 25 Il se dit qu'il devait en être ainsi; cependant il
reprit ses recherches et fureta sous les meubles; il ne trouva rien et en conclut que ses souvenirs n'étaient pas bien fidèles, car il avait surveillé les mouvements de son compagnon et il ne lui paraissait pas admissible 30 qu'il eût dérobé une lettre; cependant il se hâta de
sortir, en regrettant d'avoir mis le pied dans cette maison. L'homme qui était entré en relation avec lui, lui inspirait une véritable répulsion, et il avait pour principe, en raison des habitudes de discrétion que la 5 poste impose à tous ses agents, de tenir à distance quiconque ne lui paraissait pas mériter confiance.
L'orage s'était un peu calmé; la pluie qui continuait toujours ne tarda pas à cesser; et un brillant soleil illuminait la campagne quand le facteur arriva au vil-
lo lage le plus rapproché.
Une femme était sur la porte de sa maison, attendant son passage. Elle était encore jeune et, sans être d'une beauté remarquable, avait une figure avenante et sympathique.
15 — Monsieur Martin, lui dit-elle, vous devez avoir une lettre pour moi ?
— Non, madame André, je n'ai rien.
— C'est étonnant; mon mari devait cependant m'écrire aujourd'hui; vous ne sauriez croire combien
20 son silence m'inquiète.
Elle pâlit et parut avoir à peine la force de se soutenir.
Le facteur la fit rentrer et lui présenta un siège sur lequel elle se laissa tomber. Deux charmants enfants 25 fixaient sur elle des regards tristes et troublés.
— Vous recevrez une lettre demain, madame André, lui dit le facteur; un retard d'un jour s'explique facilement; on est dérangé, une affaire imprévue survient, on manque le courrier.
30 — Non, je le connais et ne puis comprendre son silence. Vous savez qu'il est parti, il y a deux mois.
6o LE FACTEUR RURAL,
pour la ville. Il s'agissait d'un travail qui devait lui rapporter beaucoup d'argent; il s'agissait aussi d'un petit héritage à recueillir. Mais tout est terminé. Il m'a fait dire qu'il reviendrait ce soir; il avait pris ses mesures pour cela. C'est demain qu'on vend la 5 métairie de la Mare; il est décidé à l'acheter en totalité ou en partie. C'est une occasion qui ne se retrouvera plus, mais j'aimerais mille fois mieux qu'il la manquât que de revenir sans m 'avoir prévenue.
— Pourquoi ? 10
— Parce qu'on a de méchants desseins contre lui, et que la nuit un mauvais coup est bientôt porté. Vous savez qu'il y a deux routes pour revenir ici; l'une est plus longue, mais plus sûre. J'ai peur qu'il ne revienne par le Moulin-Brûlé, d'autant plus qu'il a 15 quelqu'un à voir de ce côté. Je tremble rien qu'en y pensant; si je savais ...
Le facteur chercha à calmer ses craintes, elle secoua la tête.
— Vous ne pouvez supposer, reprit-elle, de quoi 20 sont capables certains hommes, quand ils en veulent à quelqu'un.
Elle parut hésiter, puis ajouta.:
— Si je tremble, ce n'est pas seulement parce que mon mari aura à traverser avec de l'argent un endroit 25 dangereux, c'est aussi qu'il y a dans le pays un misérable dont le plus vif désir est de mettre cinq pieds de terre entre eux,
«Cette haine date de loin. Lorsque j'étais jeune fille, il voulut m'épouser, mais il me faisait horreur; il 30 ne m'a jamais pardonné d'avoir repoussé ses offres et
LE FACTEUR RURAL. 6l
a enveloppé dans la même rancune celui que je lui avais préféré. Il nous en veut à Georges et à moi d'être dans Taisance, tandis qu'il végète dans la misère, comme si les honnêtes gens étaient responsables 5 des mécomptes qui arrivent aux fainéants et aux ivrognes. Ce n'est pas tout: un crime a été récem^ ment commis; on a eu des soupçons, mais les preuves ont manqué. Je les possède, et le coupable le sait; allez, c'est un secret dangereux pour une femme qui
lon'a que des enfants autour d'elle.
«Hier il m'a accostée pour me sonder; je ne lui ai pas dissimulé mon mépris. Il a bien vu qu'il était démasqué à mes yeux; il m'a prodigué les insultes et les menaces. J'ai eu la malheureuse idée de lui dire
15 que bientôt, quand mon mari serait de retour, quand il aurait un homme devant lui, il serait moins arrogant. Si vous saviez quels regards ont lancé ses yeux, quelle expression de haine présentaient ses traits. Je sais qu'il hante souvent pendant la nuit les ruines du
20 Moulin-Brûlé. Si cet homme a connaissance du passage de mon mari en cet endroit, je vous le dis, monsieur Martin, il est perdu.
— Comment s'appelle ce coquin ?
— Jean Bruno. Il n'est pas étonnant que vous ne 25 le connaissiez pas, car depuis qu'il est revenu au
pays, il ne se montre guère.
Le facteur resta silencieux; il se souvint d'avoir
entendu l'aubergiste appeler de ce nom celui avec
lequel il s'était rencontré. Il se demanda avec effroi
30 si la lettre ne lui avait pas été dérobée; mais il se
rappela toutes les circonstances et écarta .cette supposi-
tion. Il crut être certain de ne pas T avoir apportée; il se rassura et chercha à rassurer la villageoise; toute* fois il lui promit d'aller attendre son mari à son arrivée au bourg, pour lui recommander la prudence.
11 se hâta de partir et, lorsqu'il fut seul, ses craintes 5 le reprirent; il se remit à douter et peu à peu fut dominé par une terreur qu'il ne pouvait s'expliquer. 11 accéléra sa marche et trouva une légèreté niaccoutumée pour franchir les haies et les fossés; malheureusement sa tournée était ce jour-là exceptionnelle- lo ment longue, et le mauvais temps l'avait encore considérablement retardé.
11 arriva un peu plus tard que d'habitude au bureau; la receveuse, consultée par lui, affirma qu'il avait emporté une lettre pour madame André; un de ses 15 collègues confirma cette déclaration.
Ce fut un coup de foudre pour lui; il envisagea avec effroi la responsabilité dont il avait à porter le poids; ses terreurs augmentèrent quand il se rappela qu'à plusieurs reprises on était venu demander, au moment 20 de l'ouverture des paquets, s'il n'y avait rien pour madame André.
Il vola plutôt qu'il ne courut au bureau de la voiture qui faisait le service de la station la plus rapprochée du chemin de fer. Georges André était arrivé, mais il 25 était reparti aussitôt à pied pour son village.
Cette nouvelle produisit sur lui une commotion violente; la perspective d'une catastrophe dont il avait la responsabilité se dressa devant lui ; il vit cet homme qui arrivait la joie dans le cœur, trouvant par sa faute 30 à lui, Martin, la mort au seuil de sa demeure, l'infor-
tune s' abattant sur la veuve et les orphelins; les plus sombres nuages troublèrent son imagination.
Il n'hésita pas, et, sans se donner le temps de rentrer chez lui, se remit en marche.
5 Ceux qui le virent passer, absorbé dans ses pensées, ne remarquant personne autour de lui, se demandèrent quelle grave affaire pouvait provoquer cette course haletante d'un homme qui avait dû revenir brisé de fatigue.
10 Après avoir franchi le quart de la distance, il s'informa du voyageur et demanda si on ne l'avait pas vu.
Celui-ci avait passé quelque temps auparavant. La joie du retour donnait des ailes à l'un, comme à l'autre
15 la pensée d'un malheur à détourner. Plus de doutes, le malheureux s'était engagé dans un sentier qui le conduisait inévitablement au Moulin - Brûilé. Le facteur calcula qu'en prenant un sentier diflScile, dangereux, il pouvait encore arriver le premier.
ao II hâta le pas et atteignit l'endroit fatal lorsque la nuit était déjà avancée. Le lieu était propice à un guet-apens. Une espèce de tranchée était ouverte entre des rochers; des deux côtés, des arbres touffus formaient un ombrage impénétrable; les nuages allaient
25 vite et voilaient à chaque instant la lune, dont les rayons blafards accentuaient encore le caractère sinistre du paysage.
Il s'arrêta; au milieu du frémissement du feuillagç agité par le vent, il avait cru entendre le bruit de pas
30 qui se rapprochaient; c'était sans doute Georges André qu'il avait devancé de quelques instants seulement; il
allait marcher à sa rencontre, lorsqu'un coup de feu retentit et l'atteignit en pleine poitrine.
L'assassin sortit d'un fourré voisin, mais, au moment où il s'approchait de sa victime pour l'achever et la dépouiller, il se trouva en présence d'un nouvel acteur, 5 et sa déception se traduisit par un horrible blasphème; il avait reconnu Georges André. La lame d'un couteau brilla dans sa main, mais il n'eut pas le temps de s'en servir, et roula sur le sol, atteint à la tête d'un vigoureux coup de bâton. 10
Une femme, affolée de terreur, se jetait en ce moment sur le corps du facteur.
— Malheureuse que je suis! dit-elle, je le prévoyais, il l'a tué.
Madame André n'avait pu résister à son inquiétude 15 et, à l'heure où elle supposait que son mari devait arriver, elle était venue l'attendre; au bruit du coup de feu, elle était précipitamment accourue.
— Jeanne, lui dit son mari, rassure-toi, je n'ai rien. 20
— Ce n'est donc pas toi ?.. . qui donc a-t-il assassiné ?
Ils se penchèrent sur le corps de Martin, et le reconnurent aux rayons de la lune qui en ce moment éclairait son visage et son uniforme. 25
Les deux époux le transportèrent dans leur maison où il vécut encore vingt-quatre heures. Il raconta comment il s'était laissé voler la kttre dans laquelle Georges André annonçait son retour, comment il «'était xiécidé à prévenir à tout prix les conséquences de sa 30 négligence, dût-il offrir sa vie en échange de celle du
père de famille qu'il avait involontairement contribué à mettre en péril.
Victime obscure du devoir, il avait ajouté un nouveau trait à la liste de ces dévouements inconnus qui s'accomplissent journellement, sans être encouragés 5 par l'espoir d'aucune récompense, sans même avoir pour dédommagement le souvenir qu'ils laissent après eux.
LE premier jour de la bataille de Custozza, le 2 1 juillet 1848, une soixantaine de soldats faisant partie d'un régiment d'infanterie avaient été envoyés sur une hauteur occuper une maison isolée. Ils se trouvèrent assaillis à 1* improviste par deux compagnies de soldats autrichiens. Ceux-ci faisaient une fusillade si bien
15 nourrie que les fantassins eurent à peine le temps de se réfugier dans la maison et de barricader précipitamment les portes, après avoir laissé quelques morts et quelques blessés dans les champs.
Les portes closes, les soldats accoururent aux fenêtres
20 du rez-de-chaussée et du premier étage, et ils commencèrent à tirer sur les assaillants. Ces derniers, en s' avançant peu à peu en demi -cercle, répondaient vigoureusement.
Ces soixante soldats étaient commandés par deux
25 officiers subalternes et un capitaine, — un vieux, grand, sec, à la barbe et aux cheveux blancs. — Avec eux se trouvait un tambour sarde, un garçon qui avait tout au plus quatorze ans et n' en paraissait pas plus de douze.
petit, au teint olivâtre, aux yeux noirs et profonds. Le capitaine dirigeait la défense d'une chambre du premier étage, lançant ses ordres comme des coups de pistolet, et sur son visage de fer ne se lisait aucune émotion. Le petit tambour, un peu pâle, mais solide sur ses jambes, 5 était monté sur une table, d*où il voyait par la fenêtre à travers la fumée les lignes blanches des Autrichiens qui s'avançaient lentement dans les champs.
La maison était située sur la crête d'une pente rapide et sur laquelle était percée une unique petite fenêtre sur le 10 toit. Voilà pourquoi les Autrichiens ne menaçaient pas la maison de ce côté; la pente était libre ; le feu ne battait que la façade et les deux flancs de la maison.
Mais c'était un feu terrible, une grêle de balles qui criblait les murs et brisait les tuiles; à l'intérieur les 15 balles fracassaient les meubles, les corniches, les plafonds, les portes, jetant dans Tair des éclats de bois, des nuages de plâtre, des tronçons de vaisselle et de vitres: elles sifflaient, rebondissaient et brisaient tout sur leur passage, avec un bruit assourdissant. 20
De temps en temps un des soldats qui tiraient par la fenêtre s'affaissait sur le plancher et on le traînait dans un coin. Quelques-uns allaient en chancelant de chambre en chambre serrant leurs blessures d'une main crispée. Dans la cuisine il y avait déjà un mort, le 25 front ouvert.
Le demi-cercle des ennemis se resserrait visiblement.
A un certain moment, on vit le capitaine, jusque-là impassible, faire un geste d'inquiétude, et sortir précipitamment de la chambre suivi par un sergent. Trois 30 minutes après le sergent accourut et appela le petit
LE PETIT TAMBOUR SARDE. 6y
tambour. L'enfant le suivit en courant sur Tescalier et entra après lui dans une mansarde nue ; le capitaine était là, occupé à écrire avec un crayon sur une feuille de papier qu'il appuyait à la vitre de la petite fenêtre. 5 A ses pieds, sur le plancher, il y avait une corde à puits.
Le capitaine plia la feuille et dit en fixant sur les yeux du garçon ses regards froids devant lesquels tous les soldats tremblaient :
lo — Tambour !
Le tambour mit la main à sa visière.
— Es-tu courageux ?
Les yeux de T enfant eurent un éclair :
— Oui, capitaine, répondit-il,
15 — Regarde là-bas, dit le capitaine en le poussant vers la lucarne, dans la plaine, près des maisons de Villafranca où reluisent des baïonnettes : il y a notre régiment. Prends ce billet, tu descendras de la lucarne à Taide de cette corde ; glisse le long de la pente, tra-
20 verse les champs, cours au régiment et donne ce billet au premier officier que tu rencontreras. Enlève ton ceinturon et ta giberne.
Le tambour enleva son ceinturon et sa giberne, et glissa le billet dans sa poche ; le sergent jeta la corde
25 hors de la fenêtre, tout en tenant un des bouts de ses deux mains, tandis que le capitaine aidait T enfant à passer par la fenêtre, le dos tourné vers la campagne.
— Ecoute, tambour, dit-il, le salut du détachement dépend de ton courage et de tes jambes.
30 — Comptez sur moi, capitaine, répondit l'enfant en s' accrochant à la corde, hors de la lucarne.
— Courbe-toi en descendant, fit encore le capitaine, aidant le sergent à tenir la corde au bout de laquelle 1* enfant était suspendu.
— N*ayez crainte.
— Dieu t'aide ! 5 En quelques secondes le petit tambour fut à terre.
Le sergent tira la corde et disparut. Le capitaine se pencha à la lucarne et vit T enfant qui descendait la pente en courant.
Il espérait déjà que le petit tambour avait pu passer lo inaperçu, quand cinq ou six petits nuages de poussière qui se soulevèrent de terre devant et derrière le fuyard l'avertirent qu'il avait été vu des Autrichiens. Ils tiraient sur lui du sommet de la colline. Ces petits nuages provenaient de la terre projetée en l'air par les 15 balles. Le petit tambour continuait à courir comme un . lièvre. Tout à coup il s'affaissa.
— Tué ! rugit le capitaine en se mordant le poing. Mais il avait à peine poussé cette exclamation qu'il
vit le petit tambour se relever. 20
— Ah ! une chute seulement ! se dit-il, et il respira. Le petit tambour en effet s'était mis à courir de nouveau, mais il boitait.
— Il s'est foulé le pied, pensa le capitaine. Quelques petits nuages de poussière se levèrent çà et là 25 autour de l'enfant, de plus en plus loin. Il était sauvé. Le capitaine jeta un cri de triomphe, et continua cependant à le suivre des yeux tout frémissant, parce que les minutes étaient comptées. Si le tambour n'arrivait pas au régiment dans le plus court délai, avec le billet 30 qui demandait un secours immédiat, tous ses soldats
succomberaient, ou bien il devrait se rendre prisonnier avec eux. Le garçon courait rapide comme un trait, puis, ralentissant le pas en boitant, reprenait encore sa course, mais toujours plus péniblement et de temps à 5 autre il trébuchait et s'arrêtait.
— Un ricochet de balle Ta peut-être atteint, se disait le capitaine, et il suivait tous ses mouvements, haletant, l'excitant, lui parlant, comme si T enfant avait pu l'entendre, mesurant sans cesse d'un œil ardent l'espace
10 qui existait entre son messager et la lueur des baïonnettes qu'on voyait là-bas au milieu des champs de froment dorés par le soleil. Pendant ce temps le capitaine entendait le sifflement et le fracas des balles dans les chambres sises aux étages inférieurs, les ordres
15 impérieux, les cris de rage des officiers et des sergents, les plaintes lamentables des blessés, le bruit des meubles fracassés et des tentures déchirées.
— Va, courage ! criait le capitaine suivant des yeux le petit tambour, cours ! mon enfant ! . . . Oh ! il s'ar-
20 rête ! malédiction ! . . . non, il reprend sa course.
Un officier vint, anxieux, dire au capitaine que l'ennemi, sans cesser le feu, arborait un drapeau blanc pour intimer l'ordre de se rendre.
— Qu' on ne lui réponde pas ! fit-il sans quitter des 25 yeux le tambour qui arrivait enfin dans la plaine ; il ne
courait plus, il se traînait avec effort.
Mais va, mais cours, disait le capitaine en serrant
les poings et les dents, meurs s'il le faut, mais arrive, scélérat ! . . .
30 11 jeta à cet instant une horrible imprécation.
— Ah ! le lâche infâme ! il s'est assis !
L'enfant, en effet, dont il avait toujours aperçu la tête apparaître au-dessus des épis de froment, avait tout à coup disparu comme s'il était tombé. Après un instant la tête de T enfant apparut de nouveau, puis se perdit derrière les haies ; le capitaine ne voyait plus le tam- 5 bour.
Il descendit alors impétueusement; les balles faisaient rage, les chambres étaient encombrées de blessés, quelques-uns d'entre eux se roulaient sur eux mêmes, se ^rdant dans la souffrance, s' accrochant aux meubles 10 avec désespoir. Les tentures et le parquet étaient couverts de sang ; des cadavres gisaient au travers des portes ; le lieutenant avait le bras droit brisé par une balle, la fumée et la poussière enveloppaient ce triste tableau.
— Courage ! cria le capitaine, restez à votre poste ! 15 il arrive du secours, encore un peu de courage !
Les Autrichiens s'étaient approchés davantage; on voyait à travers la fumée leurs visages décomposés ; on entendait entre le bruit de la fusillade leurs cris sauvages qui insultaient les assiégés, leur intimant de se 20 rendre, les menaçant de les tuer.
Quelques soldats, effrayés, se retirèrent des fenêtres ; les sergents les poussaient de nouveau en avant. Mais le feu des assiégés s'affaiblissait le découragement apparut sur tous les visages, on ne pouvait plus se défendre. 25 A un moment donné, les coups des Autrichiens se ralentirent et une voix tonnante cria, d'abord, en allemand, puis en italien : — Rendez -vous !
— Non! hurla d'une fenêtre le capitaine. Et Iç feu recommença furieux des deux côtés. De nouveaux 30 soldats tombèrent. Déjà plus d'une fenêtre était sans
défenseur. Le moment fatal était imminent. Le capitaine d'une voix serrée gronda entre ses dents:
— Ils ne viennent pas! ils ne viennent pas! et il allait ici et là furieux, tordant son sabre d'une main
5 convulsive, résolu à mourir, lorsqu'un sergent descendit de la mansarde criant à tue-tête :
— Ils arrivent !
— Ils arrivent ! répondit le capitaine avec un cri joyeux.
lo Là dessus, tous, soldats, blessés, sergents, officiers, s'élancèrent aux fenêtres, et le combat reprit de plus belle.
Peu après, on remarqua comme une hésitation et un commencement de désordre parmi les ennemis.
15 Aussitôt le capitaine ramassa un drapeau dans une des salles du rez-de-chaussée, afin d'effectuer une sortie à la baïonnette.
Puis il courut au premier étage. Il y était à peine arrivé qu'on entendit des détonations précipitées,
20 accompagnées d'un «hurrah» formidable, et des fenêtres on put voir arriver à travers la fumée les chapeaux à deux cornes des carabiniers italiens, un . escadron lancé ventre à terre, et un éclair fulminant de lames blanches s' abattant sur les têtes, sur les épaules,
25 sur le dos des ennemis.
Le drapeau fit irruption hors de la porte avec les baïonnettes baissées.
Les ennemis vacillèrent, s'éparpillèrent et s'enfuirent : le terrain fut libre, la maison délivrée. Peu après deux
30 bataillons d'infanterie italienne et deux canons occupaient la colline.
Le capitaine et les soldats valides qui lui restaient se joignirent à leur régiment et combattirent encore. Lui fut légèrement blessé à la main gauche par une balle perdue dans le dernier assaut.
La journée finit par la victoire des Italiens. 5
Mais le jour suivant, le combat ayant continué, les nôtres furent écrasés, malgré leur valeureuse résistance, par le nombre supérieur des Autrichiens, et le matin du 26 ils durent prendre tristement le chemin de la retraite vers le Mincio. 10
Le capitaine, quoique blessé, fit la route à pied avec ses soldats exténués et silencieux; il arriva vers la fin du jour à Goito, sur le Mincio, où il se mit aussitôt à la recherche de son lieutenant, que les ambulances avaient recueilli, car il avait un bras cassé. Il devait 15 être arrivé à Goito avant le capitaine, à qui Ton indiqua une église. Un hôpital avait été installé à la hâte.
L'église était pleine de blessés, étendus sur des lits et des matelas disposés en deux files. Deux médecins 20 et des infirmiers allaient et venaient essoufflés, Ton entendait des cris étouffes et des gémissements s'échapper de toutes ces bouches souffrantes.
A peine entré, le capitaine s'arrêta et chercha des yeux son lieutenant. 25
Il s'entendit appeler par une voix faible tout près de lui:
— Capitaine I
Il se retourna. C'était le petit tambour.
L'enfant était couché sur un lit de camp, recouvert 30 jusqu'à la poitrine par un vieux rideau à carreaux
rouges et blancs, les bras étendus sur la couverture, le visage pâle et allongé, mais avec ses yeux toujours brillants comme des diamants noirs.
— Tu es ici, toi ? demanda le capitaine étonné, 5 bravo ! tu as fait ton devoir.
— J'ai fait mon possible, répondit le petit tambour.
— Tu as été blessé } continua le capitaine cherchant des yeux son officier sur les lits voisins.
— Que voulez-vous! dit Tenfant, auquel la fierté lo d'être blessé pour la première fois donnait le courage
de parler au capitaine, ce qu'il n'aurait jamais osé faire sans cela; j'ai eu beau courir vite, les Autrichiens m'ont aperçu. Je serais arrivé vingt minutes plus tôt si je n'avais pas été atteint; heureusement que j'ai
15 trouvé tout de suite un officier d'état-major auquel j'ai remis votre billet. Mais cela a été dur de courir après avoir reçu la caresse des Autrichiens !
Je mourais de soif, je craignais de ne pouvoir arriver, je pleurais de rage en pensant qu'à chaque minute de
20 retard il s'en allait quelqu'un des nôtres là haut. 11 suffit, j'ai fait ce que j'ai pu. Je suis content. Avec votre permission, capitaine, regardez: vous perdez du sang.
En effet de la paume mal bandée du capitaine
25 couraient sur les doigts quelques gouttes vermeilles.
— Voulez- vous, capitaine, que je resserre votre bandage ? donnez un moment . . .
Le capitaine tendit la main gauche et allongea la droite pour aider l'enfant à défaire le nœud de toile; 30 mais à peine celui-ci se fut-il soulevé de l'oreiller qu'il pâlit et dut s'y appuyer de nouveau.
— C'est bien, c'est bien, dit le capitaine en le regardant et retirant sa main que le tambour voulait retenir. Pense à tes affaires, au lieu de penser aux autres, parce que les choses légères peuvent devenir graves ... Le tambour secoua la tête. 5
— Mais toi, lui dit le capitaine en le regardant attentivement, tu dois avoir perdu beaucoup de sang pour être faible à ce point }
— Perdu beaucoup de sang, répondit Tenfant avec un sourire, autre que du sang, regardez ! 10
Et d'un geste rapide il enleva la couverture.
Le capitaine recula d'un pas, terrifié.
Le petit tambour n'avait plus qu'une jambe. La jambe gauche avait été amputée au-dessus du genou; le tronçon était bandé de linges ensanglantés. 15
En ce moment passa un médecin militaire, petit et gras, en manches de chemise.
— Ah ! capitaine, lui dit-il rapidement en lui montrant le petit blessé, voilà un cas malheureux! une jambe qui se serait guérie comme rien s'il ne l'avait 20 pas forcée d'une manière folle: il s'est déclaré une maudite inflammation et il a fallu tailler de suite. Oh! mais c'est un garçon brave, je vous l'assure. Il n'a pas pleuré, pas jeté un cri . . . J'étais fier qu'il fût un enfant de l'Italie tandis que je l'opérais. . . 25 Celui-là est de bonne race.
Et il passa toujours courant.
Le capitaine fronça ses grands sourcils blancs et regarda fixement le tambour en étendant sur lui la couverture. Puis lentement, presque sans en avoir 30 conscience et en regardant toujours l'enfant, il porta
la main à son képi et se déconvrit devant le petit mutilé.
— Capitaine! exclama Tenfant surpris, que faitesvous, capitaine ? c'est pour moi ? . . .
5 Alors ce vieux soldat, qui n'avait jamais dit une parole douce à un inférieur, répondit d'une voix affectueuse et tendre:
— Je ne suis qu'un capitaine: toi, enfant, tu es un héros !
lo Et il se jeta les bras ouverts sur le petit tambour qu'il embrassa à trois reprises en le serrant sur son cœur.
CE soir-là, la maison de Ferruccio était plus tranquille qu'à l'ordinaire. Son père, qui tenait une
15 petite boutique de mercerie, était allé à Forli faire quelques achats, et sa femme l'avait accompagné ainsi que Luigina, leur petite fille, qu'ils conduisaient chez l'oculiste, pour une opération à l'œil. Ils ne devaient révenir que le lendemain matin. Minuit allait sonner.
20 La femme de ménage était partie après le dîner et il ne restait à la maison que la grand 'mère, paralysée des jambes, et Ferruccio, un garçon de treize ans.
La maison n'était composée que d'un rez-de-chaussée, et se trouvait sur la grand 'route, à une portée de fusil
25 d'un village peu éloigné de Forli, ville de la Romagne. A côté de la maisonnette il n'existait qu'une maison déserte, en ruine, qu'un incendie avait dévastée deux mois auparavant, et sur les murs de laquelle on lisait encore l'enseigne d'une hôtellerie.
j6 SANG ROMAGNOL.
Derrière la maisonnette se trouvait un jardin potager entouré d'une haie où s'ouvrait une petite porte rustique. La porte de la boutique, qui servait aussi de porte d'entrée, donnait sur la grand 'route. Tout autour s'étendait la campagne solitaire, de grands 5 champs plantés de mûriers.
Minuit allait sonner. Il pleuvait, le vent mugissait. Ferruccio et sa grand 'mère, encore levés, se trouvaient dans la salle à manger. Une chambre encombrée de vieux meubles séparait cette pièce du jardin potager. 10
Ferruccio n'était rentré qu'à onze heures, après s'être échappé plusieurs heures, pendant lesquelles la grand'mère l'avait attendu pleine d'anxiété, clouée dans un large fauteuil sur lequel la pauvre vieille passait toute la journée et souvent la nuit entière, une 15 douloureuse oppression l'empêchant de demeurer couchée.
Il pleuvait et le vent fouettait la pluie contre les vitres. La nuit était obscure, impénétrable. Ferruccio était rentré fatigué, crotté, la jaquette déchirée, 20 et le front meurtri par un coup de pierre. On s'était battu à coups de pierres d'abord, pour rire, avec les amis, et puis on en était venu aux mains, comme cela arrive toujours. Et pour comble Ferruccio avait joué et perdu tous ses sous, et son béret était tombé dans 25 un fossé.
Bien que la cuisine ne fût éclairée que par une petite lampe à l'huile, posée sur le coin d'une table, près du fauteuil, la pauvre grand'mère avait vu tout de suite l'état pitoyable de son petit-fils et, d'après ses demi- 30 aveux, elle avait deviné une partie de ses mécomptes.
Il avait enfin confessé le reste et, comme elle aimait Femiccio de toute son âme, elle se mit à pleurer.
— Oh! non, dit-elle après un long silence, tu n'aimes point ta pauvre grand 'mère, car sans cela tu
5 n'aurais pas profité de l'absence de tes parents pour agir ainsi que tu l'as fait. Tu m'as laissée toute la journée seule! Tu n'as pas eu pour moi un peu de compassion! Prends garde, Ferruccio, tu prends un mauvais chemin qui te conduira à une triste fin! J'ai
lo vu des enfcints commencer comme toi qui sont devenus ensuite de très mauvais sujets. On commence à se sauver de la maison, à se battre avec les camarades, à perdre son argent, puis peu à peu des coups de pierres on passe aux coups de couteau, du jeu aux
15 autres vices, et du vice ... au vol!
Ferruccio écoutait, debout à quelques pas de sa grand 'mère, appuyé contre une armoire, le menton sur la poitrine, les sourcils froncés, tout bouillant encore de la colère où la rixe l'avait mis. Ses cheveux
20 châtains bouclés ombrageaient son front et ses grands yeux bleus immobiles.
— Du jeu au vol! répéta la grand'mère continuant à pleurer. Penses-y, Ferruccio, pense à ce mauvais sujet du pays, à ce Victor Mozzoni, maintenant vaga-
25 bond à la ville, qui, à vingt-quatre ans, a été deux fois déjà en prison. Il a fait mourir de chagrin sa pauvre mère que je connaissais. De désespoir, son père s'est enfui en Suisse. Pense à ce triste sujet auquel ton père a honte de rendre un salut, qu'on voit toujours
30 en compagnie de malandrins pires que lui, jusqu'au jour où il ira aux galères. Eh bien, je l'ai connu
enfant, ce Mozzoni, il a commencé comme toi ! et tu réduiras peut-être ton père et ta mère à la triste fin de ses parents ....
Ferruccio se taisait. Il n'avait point un méchant cœur, au contraire; ses escapades provenaient plutôt 5 d'une surabondance de vie et d'audace que d'un mauvais naturel. Son père en cela l'avait trop gâté; car, sachant qu'il était capable, au fond, des sentiments les plus nobles et même d'une action grande et généreuse à l'occasion, il lui avait laissé la bride sur 10 le cou, attendant qu'il devînt raisonnable de lui-même.
Ferruccio était bon, mais obstiné, et d'un caractère difficile; il avait beau avoir le cœur serré par le regret de déplaire à sa grand 'mère, il ne lui sortait point de la bouche ces bonnes paroles qui font pardonner: 15 «Oui, j'ai tort, je ne le ferai plus, je te le promets, pardonne-moi!» L'orgueil les renfermait dans son âme, avec la tendresse qui la remplissait pourtant.
— Ah ! mon enfant, continua la vieille en voyant Ferruccio rester muet, tu ne dis pas un mot de 20 repentir! Tu vois cependant en quel état je suis réduite; bonne à enterrer. Tu ne devrais pas avoir le cœur de faire pleurer la mère de ta mère, si vieille et si voisine de son dernier jour! ta pauvre nonna^ qui t'a toujours tant aimé, qui te berçait des nuits entières 25 quand tu étais petit, se privant de manger pour te porter dans ses bras! Je me disais toujours: «Cet enfant sera ma consolation » et au contraire tu me fais mourir d'inquiétude. Je donnerais volontiers le peu de vie qui me reste pour te revoir bon et obéissant 30 * En italien, grand'mère.
comme jadis. Te rappelles-tu, Femiccio, quand je te conduisais à Téglise ? tu emplissais mes poches de cailloux et d'herbes et je te ramenais à la maison endormi dans mes bras! Tu aimais bien ta grand'mère alors! 5 A présent que je suis paralysée, j'aurais besoin de ton affection comme de Tair que je respire; songe que je n'ai rien, plus rien au monde qui m'intéresse, pauvre demi-morte que je suis, mon Dieu !
Femiccio allait s'élancer vers sa grand'mère, vaincu lopar l'émotion, quand il lui sembla entendre un léger bruit, un craquement provenant de la chambre voisine qui donnait sur le potager. Mais il n'aurait su dire si c'étaient les volets secoués par le vent ou tout autre cause.
15 II tendit l'oreille.
La pluie augmentait.
Le bruit recommença. La grand'mère l'entendit à son tour.
— Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-elle troublée. 20 — La pluie, murmura l'enfant.
— Ferruccio, dit la vieille en s'essuyant les yeux, me promets-tu d'être bon et de ne plus faire pleurer ta pauvre nonna ?
Un nouveau craquement l'interrompit.
25 — Mais ce n'est pas la pluie! s'écria-t-elle en pâlissant ... va voir 1
Puis elle ajouta aussitôt: — non, reste ici, et elle prit la main de Ferruccio dans la sienne.
Ils restaient tous deux, retenant leur souffle. On 30 n'entendait que le bruit de l'eau.
Puis ils frissonnèrent tout à coup, car ils crurent l'un
et r autre entendre un bruit de pas dans la pièce à côté.
— Qui est là ? demanda Ferruccio haletant.
Personne ne répondit.
— Qui est la ? répéta T enfant glacé par la peur. 5 Mais il avait à peine prononcé ces trois mots que la
grand 'mère et le petit-fils poussèrent un cri de terreur.
Deux hommes avaient bondi dans la chambre.
L'un saisit Tenfant, posant une main sur sa bouche; l'autre serra la vieille à la gorge. 10
Le premier dit : — Tais-toi si tu ne veux pas mourir ! Le second: — Chut! et il leva un couteau. L'un et l'autre de ces hommes avaient un masque noir sur le visage. Pendant un moment on n'entendit que des respirations haletantes et la pluie qui tombait toujours 15 plus serrée.
La grand 'mère râlait et avait les yeux hors de la tête.
L'homme qui tenait l'enfant lui dit à l'oreille:
— Où ton père met -il son argent ?
L'enfant répondit à voix basse tandis que ses dents 20 s'entre-choquaient :
— Là-bas. . . dans l'armoire.
— Viens avec moi, dit l'homme.
Il traîna Ferruccio dans la petite chambre, le tenant serré à la gorge. Sur le parquet était une lanterne 25 sourde.
— Où est l'armoire ? demanda-t-il.
L'enfant la lui indiqua du doigt.
Alors, pour s'assurer de l'enfant, l'homme le jeta à gefioux devant l'armoire, le serra entre ses jambes de 30 façon à pouvoir l'égorger s'il appelait, tint son couteau
SANG ROMAGNOL. 8l
avec ses dents, et prit la lanterne d'une main tandis que de l'autre il tirait de sa poche une pince qu'il glissa dans la serrure. 11 appuya dessus, la brisa, ouvrit les battants, bouleversa tout, emplit ses poches, 5 referma, ouvrit une seconde fois, chercha encore; puis il reprit l'enfant par la gorge et le repoussa dans la pièce où l'autre voleur tenait encore la vieille, demipâmée, la tête renversée, la bouche ouverte :
Celui-ci demanda à voix basse : — As-tu trouvé ?
lo Son compagnon répondit: — J'ai trouvé-, et il ajouta : — Va à la porte . . .
Celui qui tenait la vieille courut à la porte du potager voir s'il n'y avait personne et appela de la petite chambre d'une voix aiguë comme un sifflet: — Viens!
15 L'autre, qui était resté et tenait encore Ferruccio, montra le couteau à l'enfant et à la vieille qui ouvrait les yeux et leur dit :
— Pas un cri ou je reviens vous tuer!
A travers les trous de son masque ses yeux se fixèrent 20 menaçants sur tous les deux.
En ce moment on entendit au loin, sur la grand 'route, des gens qui venaient en chantant.
Le voleur tourna rapidement la tête vers la porte, et ce mouvement brusque fit tomber son masque.
25 — Mozzoni! s'écria la vieille!
— Maudite! rugit le voleur reconnu, tu vas mourir! Et il se tourna, le couteau levé, sur la vieille qui
s'évanouit.
L'assassin lança le coup.
30 Mais par un mouvement rapide, jetant un cri désespéré, Ferruccio s'était élancé sur sa grand 'mère et
l'avait couverte de son corps. L'assassin s'enfuit,, heurtant la table et renversant la lampe qui s'éteignit. L'enfant glissa lentement de dessus la grand 'mère et tomba à genoux, restant ainsi, les bras à la taille de la vieille femme, la tête appuyée sur son sein. 5
Il se passa quelques instants. Il faisait très obscur. Le chant des paysans se perdait dans l'éloignement. La vieille revint à elle.
— Ferruccio! appella-t-elle d'une voix à peine intelligible. - 10
— Nonna! répondit l'enfant.
La vieille fit un effort pour parler, mais la terreur lui paralysait la langue.
Elle resta un moment silencieuse, tremblant de tous ses membres. Puis elle put articuler: 15
— Ils n'y sont plus ?
— Non.
— Ils ne m'ont pas tuée . . . murmura la vieille d'une voix étouffée.
— Non . . . vous êtes sauvée, dit Ferruccio faible- 20 ment, chère nonna, ils ont emporté l'argent. Mais papa . . . avait pris presque tout avec lui.
La grand 'mère respira.
— Grand 'mère, dit Ferruccio, toujours agenouillé et la serrant à la taille, chère grand 'mère, vous m'aimez 25 bien, n'est-ce pas ?
— Ferruccio! mon pauvre fils! répondit-elle en lui mettant une main sur la tête, comme tu as dû avoir peur ! O mon Dieu ! Seigneur miséricordieux!
Allume un peu la lampe. . . Non, restons dans l'obscu-so rite, j'ai encore peur. . .
— Grand 'mère, reprit l'enfant, je vous ai causé toujours de T ennui . . .
— Non, Ferruccio, non, ne dis pas cela, je n'y pense plus, j'ai tout oublié, je t'aime tant!
5 — Je vous ai toujours causé de l'ennui, continua l'enfant d'une voix tremblante et avec effort, mais. . . je vous ai toujours beaucoup aimée, me pardonnezvous ? . . . Pardonnez -moi, nonna.
— Oui, mon enfant, je te pardonne, je te pardonne iode tout cœur. Peux-tu en douter! Relève-toi, mon
chéri. Je ne te gronderai plus, tu es bon, tu es si bon ! Allumons la lampe. Ayons un peu de courage, lève-toi, Ferruccio . . .
— Merci, grandmère, dit l'enfant d'une voix toujours 15 plus faible ... A présent ... je suis content. Vous
vous souviendrez de moi, nonna ? n'est-ce pas ? . . . vous vous souviendrez toujours de moi ... de votre Ferruccio.
— Mon Ferruccio! exclama la vieille, stupéfaite et 20 inquiète, lui mettant les mains sur les épaules et
penchant la tête comme pour le voir en face.
— Souvenez-vous de moi, murmura encore l'enfant d'une voix qui semblait un souffle. Donnez un baiser à maman ... à papa ... à Luigina . . . Adieu . . .
25 nonna. . .
— Au nom du ciel, qu'as-tu ? s'écria la grand 'mère palpant avec anxiété la tête de l'enfant alourdie sur ses genoux. Puis elle cria de toutes ses forces, avec désespoir:
30 — Ferruccio! Ferruccio! Ferruccio! mon enfant! mon amour! Anges du paradis! au secours!
§4 VËNLkVEMËNT DE LA REDOUTE,
Mais Ferruccio ne répondit pas. Le petit héros, le sauveur de la mère de sa mère, frappé d'un coup de couteau dans le dos avait rendu à Dieu sa belle âme, son âme courageuse.