‹ French reading for beginnersChapitre 5 sur 55 · Sortir au plus vite de cette forêt maudite · texte numérisé non relu

Sortir au plus vite de cette forêt maudite

Choisis donc celui de nous deux qui devra t'accompagner, car il ne te faut qu'un guide et c'est à toi de le désigner.

Et le jeune homme envisagea les deux hommes, et lo remarqua celui qui était revêtu de la robe noire et de la ceinture rouge.

— C'est toi que je choisis, lui dit-il.

Alors, sans mot dire, l'inconnu sourit et tendit la main au jeune homme, tandis que son compagnon dis- 15 paraissait comme une vision.

Muet de terreur, le jeune homme prit la main de son guide, et ils partirent.

Ils marchèrent pendant une heure, et arrivèrent sur le bord d'un gouffre d'où s'échappaient des cris et des 20 sanglots.

— Oh ! que je suis fatigué ! murmura le jeune homme en s' arrêtant.

— La route est longue encore et nos jambes sont trop faibles pour nous conduire au bout ; aussi je t'ai amené

25 ici pour t' offrir le seul moyen de sortir de cette forêt ; au fond de ce gouffre est la mort qui délivre de toutes peines.

— Horreur ! mais qui donc es-tu, toi qui me conseilles ainsi ?

— Je suis le Désespoir ! répondit l'inconnu.

30 — Va-t'en ! va-t'en I dit le jeune homme en tombant la face contre terre.

lO LA FORET DE LA MISERE.

Un éclat de rire infernal se fit entendre, et le jeune homme resta seul.

Il se releva : le troisième compagnon était devant lui.

En se rappelant le nom des deux autres, il essaya de fuir, mais l'inconnu T arrêta. 5

— Viens avec moi, la route est longue encore, mais Dieu vient en aide à celui qui souffre.

Le jeune homme le regarda, et, à son tour, il lui tendit la main.

Mais l'inconnu se contenta de marcher pas à pas 10 devant lui ; puis, à Taide de sa cognée, il se fraya un chemin neuf en abattant les arbres qui les empêchaient d avancer \ puis il dit au jeune homme :

— Charge sur tes épaules un de ces arbres.

Et le jeune homme obéit; quoique sa fatigue fût 15 grande, c'est à peine s'il sentait la pesanteur du fardeau qu'il portait.

En frappant toujours de sa cognée, l'inconnu arriva, suivi du jeune homme, à la lisière du bois ; devant eux s'étalait une vaste plaine au milieu de laquelle était un 20 château.

Alors, l'inconnu dit au jeune homme :

— La forêt que tu as traversée est la forêt de la Misère. Souviens- toi d'elle, et maintenant, déchargetoi de ton fardeau. 25

Le jeune homme jeta l'arbre à terre ; mais en tombant, il se changea en un long rouleau de pièces d'or.

— Qui donc es-tu, toi qui m'as si bien conseillé ? demanda le jeune homme au comble de l'étonnement. 30

— Je suis le Travail, répondit le compagnon.

11 était un jeune homme qui s'engagea dans T armée : il s* y conduisit bravement, toujours le premier devant les balles. Tout alla bien pendant la guerre ; 5 mais quand la paix fut conclue, il reçut son congé, et son capitaine lui dit d'aller où il voudrait. Ses parents étaient morts, il n'avait plus de domicile ; il pria ses frères de le recevoir jusqu'à ce que la guerre recommençât. Mais ils avaient des cœurs durs, et ils lui

10 répondirent qu'ils ne pouvaient rien pour lui, qu'il n'était propre à rien, et que c'était à lui à se tirer d'affaire. Le pauvre garçon ne possédait que son fusil ; il le mit sur son épaule et s'en fut au hasard.

Il atteignit une grande lande sur laquelle on ne voyait

15 rien qu'un cercle d'arbres. I^à il s'assit à l'ombre en pensant tristement à son sort : <( Je n'ai pas d'argent ; je n'ai jamais appris d'autre métier que celui de la guerre, et, maintenant que la paix est faite, je ne suis plus bon à rien ; je vois bien qu'il faut que je meure de

2o faim. »

En même temps il entendit du bruit, et, levant les yeux, il aperçut devant lui un inconnu, tout de vert habillé, assez richement mis, mais ayant un affreux pied de cheval. «Je sais ce qu'il te faut, dit l'étranger, c'est

25 de l'argent ; tu en auras autant que tu en pourras porter; mais auparavant je veux m' assurer si tu n'as pas peiu:, car je ne donne rien aux poltrons.

— Soldat et poltron, répondit T autre sont deux mots qui ne vont pas ensemble. Tu peux me mettre à répreuve.

— Eh bien donc, reprit l'étranger, regarde derrière toi. 5

Le soldat, se retournant, vit un ours énorme qui courait sur lui en grondant. «Oh! oh! s*écria-t-il, je vais te chatouiller le nez et te faire perdre Xwtmicrée grogner. » Et, le couchant en jfme, il Fatteignit au museau ; Tours tomba mort sur le coup. lo

<t Je vois, dit Tétranger, que tu ne manques pas de courage ; mais tu dois remplir encore d'autres conditions.

— Rien ne m'arrêtera, dit le soldat qui voyait bien

à qui il avait à faire, pourvu que mon salut éternel ne 15 soit pas compromis.

— Tu en jugeras toi-même, répliqua l'homme. Pendant sept ans tu ne devras ni te laver, ni te peigner la barbe et les cheveux, ni te coiiper les ongles, ni faire ta prière. Je vais te donner un habit et un manteau 20 que tu porteras pendant tout ce temps. Si tu meurs dans cette intervalle, tu m'appartiendras ; si tu vis au delà de sept ans, tu seras libre et riche pour toute la vie. »

Le soldat songea à la grande misère à laquelle il était réduit ; lui qui avait tant de fois affronté la mort, il 25 pouvait bien se risquer cette fois encore: il accepta. Le diable ôta son habit vert et le lui donna en disant : « Tant que tu porteras cet habit, en mettant la main à la poche, tu en tireras toujours une poignée d'or. » Puis, après avoir dépouillé l'ours de sa peau, il ajouta : 30 « Ceci sera ton manteau et aussi ton lit, car tu n'en de-

r HOMME A LA PEAU D'OURS. I3

vras pas avoir d'autre. Et à cause de ce vêtement on t'appellera Peau-d'ours. » Là-dessus le diable disparut. Le soldat passa l'habit, et, mettant, la main dans sa poche, il trouva que le diable ne l'avait pas trompé* 5 II endossa aussi la peau d'ours et se mit à parcourir le monde, se donnant du bon temps, ne se refusant rien de ce qui fait engraisser les gens et maigrir leur bourse. La première année, il était encore passable, mais la seconde, il avait déjà l'air d'un monstre. Ses cheveux

10 lui couvraient presque entièrement la face, et son visage était tellement couvert de crasse que, si on y avait semé de r herbe, elle aurait levé. Il faisait fuir tout le monde. Mais cependant, comme il donnait à tous les pauvres en leur demandant de prier Dieu pour qu'il ne mourût

15 pas dans les sept ans, et comme il parlait en homme de bien, il trouvait toujours un gîte.

La quatrième année, il entra dans une auberge, où l'hôte ne voulait pas le recevoir, même dans l'écurie de peur qu'il n'effarouchât les chevaux. Mais Peau

20 d'ours ayant tiré de sa poche une poignée de ducats^

l'hôte se laissa gagner et lui donna une chambre sur la

cour de derrière, à condition qu'il ne se laisserait pas

voir, pour ne pas perdre de réputation l'établissement.

Un soir. Peau-d'ours était assis dans sa chambre,

25 souhaitant de tout cœur la fin des sept années, quand il entendit quelqu'un pleurer dans la chambre à côté. Comme il avait bon cœur, il ouvrit la porte et vit un vieillard qui sanglotait en tenant sa tête entre ses mains. Mais en voyant entrer Peau-d'ours, l'homme, effrayé,

30 voulut se sauver. Enfin il se calma en entendant une voix humaine qui lui parlait, et Peau -d'ours finit, à

force de paroles amicales, par lui faire raconter la cause de son chagrin. Il avait perdu toute sa fortune, et était réduit avec ses filles à une telle misère, qu'il ne pouvait payer Thôte et qu'on allait le mettre en prison. «Si vous n'avez pas d'autre souci, lui dit Peau -d'ours, 5 j'ai assez d'argent pour vous tirer de là.» Et ayant fait venir l'hôte, il le paya et donna encore au malheureux une forte somme pour ses besoins.

Le vieillard ainsi délivré ne savait comment témoigner sa reconnaissance. «Viens avec moi, dit-il ; mes filles 10 sont des merveilles de beauté ; tu en choisiras une pour ta femme. Elle ne s'y refusera pas quand elle saura ce que tu viens de faire pour moi. A la vérité tu as l'air un peu bizarre, mais une femme t'aura bientôt reformé.»

Peau-d'ours consentit à accompagner le vieillard. 15 Mais quand l'aînée aperçut cet horrible visage, elle fut si épouvantée qu'elle s'enfuit en poussant des cris. La seconde le considéra de pied ferme et le toisa de la tête aux pieds, mais elle lui dit: «Comment accepter un mari qui n'a pas figure humaine? J'aimerais mieux cet 20 ours rasé que j'ai vu un jour à la foire, et qui était habillé comme un homme, avec une pelisse de hussard et des gants blancs. Au moins il n' était que laid ; on pouvait s'y accoutumer.»

Mais la plus jeune dit : « Cher père, ce doit être un 25 brave homme, puisqu'il nous a secourus ; vous lui avez promis une femme : il faut faire honneur à votre parole.» Malheureusement, le visage de Peau-d'ours était couvert de poil et de crasse ; sans cela on eût pu y voir briller la joie qui épanouit son cœur quand il entendit ces 30 paroles. Il prit un anneau à son doigt, le brisa en

deux et en donna une moitié à sa fiancée, en lui recommandant de la bien conserver pendant qu'il gardait l'autre. Dans la moitié qu'il donnait, il inscrivit son propre nom, et celui de la jeune fille dans celle 5 qu'il gardait pour lui. Puis il prit congé d'elle en disant : <( Je vous* quitte pour trois ans. Si je reviens, nous nous marierons; mais si je ne reviens pas, c'est que je serai mort, et vous serez libre. Priez Dieu qu'il me conserve la vie.»

lo La pauvre fiancée prit le deuil, et les larmes lui venaient aux yeux quand elle pensait à son fiancé. Ses sœurs l'accablaient des plaisanteries les plus désobligeantes. «Prends bien garde, disait l'aînée, quand tu lui donneras ta main, qu'il ne t'écorche $ivec

15 sa patte.

— Méfie-toi, ajoutait la seconde, les ours aiment les douceurs ; si tu lui plais, il te croquera.

— Il te faudra toujours faire sa volonté, reprenais l'aînée ; autrement, gare les grognements.

2o — Mais, ajoutait encore la seconde, le bal de noces

sera gai : les ours dansent bien.»

La pauvre fille laissait dire ses sœurs sans se fâcher.

Quant à l'homme à la peau d'ours, il errait toujours

dans le monde, faisant du bien tant qu'il pouvait et 25 donnant généreusement aux pauvres, afin qu'ils

priassent pour lui.

Enfin, quand le dernier jour des sept ans fut arrivé,

il retourna à la lande et se mit dans le cercle des

arbres. Un grand vent s'éleva, et le diable ne tarda 30 pas à paraître avec un air courroucé; il jeta au soldat

ses vieux vêtements et lui redemanda son habit vert.

ï6 V HOMME A LA PEAU D*OURS.

«Un instant, dit Peau-d'ours, il faut d'abord que tu me nettoies.» Le diable fut forcé, bien malgré lui, d'aller chercher de T eau, de laver Peau-d'ours, de lui peigner les cheveux et de lui couper les ongles. L' homme reprit l'air d'un brave soldat, beaucoup plus beau qu'il 5 n'avait été auparavant.

Peau-d'ours se sentit soulagé d'un grand poids quand le diable fut parti, sans le tourmenter autrement. Il retourna à la ville, endossa un magnifique habit de velours, et, montant dans une voiture traînée par 10 quatre chevaux blancs, il se fit conduire chez sa fiancée. Personne ne le reconnut; le père le prit pour :m officier supérieur, et le fit entrer dans la chambre où étaient ses filles. Les deux aînées le firent asseoir entre elles ; elles lui servirent un repas délicat, en 15 déclarant qu'elles n'avaient jamais vu un si beau cavalier. Quant à sa fiancée, elle était assise en face de lui avec ses vêtements noirs, les yeux baissés et sans dire un mot. Enfin le père lui demanda s'il voulait épouser une de ses filles et les deux aînées coururent dans leur 20 chambre pour faire toilette, car chacune d'elles s'imaginait qu'elle était la préférée.

L'étranger, resté seul avec sa fiancée, prit la moitié d'anneau qu'il avait dans sa poche, et la jeta au fond d'un verre de vin qu'il lui offrit. Quand elle eut bu et 25 qu'elle aperçut ce fragment au fond du verre, le cœur lui ' tressaillit. . Elle, saisit l'autre moitié qui était suspendue à son cou, la rapprocha de la première, et toutes les deux se rejoignirent exactement. Alors il lui dit : «Je suis ton fiancé bien-aimé, que tu as vu sous 30 utie peau d'ours ; maintenant, par la grâce de Dieu, j'ai

recouvré ma figure humaine, et je suis purifié de mes souillures.»

Et, la prenant dans, ses bras, il T embrassa étroitement. En même temps les deux sœurs- rentraient en grand 5 costume ; mais, quand elles virent que ce beau jeune homme était pour leur sœur et que c'était T homme à la peau d*ours, elles s*enfiiirent, pleines de dépit et de colère : la première alla se noyer dans un puits, et la seconde se pendit à un arbre, lo Le soir on frappa à la porte, et le fiancé, allant ouvrir, vit le diable en habit vert qui lui dit : <( Eh bien ! j'ai perdu ton âme, mais j'en ai gagné deux autres.»

IL y avait une fois un schilling. Lorsqu'il sortit de la Monnaie, il était d'une blancheur éblouissante ; il sauta, tinta : « Hourrah ! dit-il, me voilà parti pour le vaste monde ! » Et il devait, en effet, parcourir bien des pays.

Il passa dans les mains de diverse personnes. L'enfant 20 le tenait ferme avec ses menottes chaudes. L'avare le serrait convulsivement dans ses mains froides. Les vieux le tournaient, le retournaient. Dieu sait combien de fois, avant de le lâcher. Les jeunes gens le faisaient rouler avec insouciance.

25 Notre schilling était d'argent de bon aloi, presque sans alliage. Il y avait déjà un an qu'il trottait par le

l8 LE SCHILLING D'ARGENT.

monde, sans avoir quitté encore le pays où on Tavait monnayé. Un jour enfin il partit en voyage pour l'étranger. Son possesseur remportait par mégarde. Il avait résolu de ne prendre dans sa bourse que de la monnaie du pays où il se rendait. Aussi fut-il surpris 5 de retrouver, au moment du départ, ce schilling égaré. <( Ma foi, gardons-le, se dit-il, là-bas il me rappellera le pays ! » Il laissa donc retomber au fond de la bourse le schilling, qui bondit et résonna joyeusement.

Le voilà donc parmi une quantité de camarades 10 étrangers qui ne faisaient qu'aller et venir. Il en arrivait toujours de nouveaux avec des effigies nouvelles, et ils ne restaient guère en place. Notre schilling, au contraire, ne bougeait pas. On tenait donc à lui : c'était une honorable distinction. 15

Plusieurs semaines s'étaient écoulées : le schilling avait fait déjà bien du chemin à travers le monde, mais il ne savait pas du tout où il se trouvait. Les pièces de monnaie qui survenaient lui disaient les unes qu'elles étaient françaises, les autres qu'elles étaient italiennes. 20 Telle qui entrait lui apprit qu'on arrivait en telle ville ; telle autre qu'on arrivait dans telle autre ville. Mais c'était insuffisant pour se faire une idée du beau voyage qu'il faisait. Au fond du sac on ne voit rien, et c'était le cas de notre schilling. 25

Il s'avisa un jour que la bourse n'était pas bien fermée. Il glissa vers l'ouverture pour tâcher d'apercevoir quelque chose. Mal lui prit d'être trop curieux. Il tomba dans la poche du pantalon ; quand le soir son maître se déshabilla, il en retira sa bourse, mais y laissa 30 le schilling. Le pantalon fut mis dans l'antichambre,

avec les autres Jiabits, pour être brossé par le garçon d'hôtel. Le schilling s'échappa de la poche et roula par terre ; personne ne l' entendit, personne ne le vit.

Le lendemain, les habits furent rapportés dans la 5 chambre. Le voyageur les revêtit, quitta la ville, laissant là le schilling perdu. Quelqu'un le trouva et le mit dans son gousset, pensant bien s'en servir.

« Enfin, dit le schilling, je vais donc circuler de nouveau et voir d'autres hommes, d'autres mœurs et lo d'autres usages que ceux de mon pays ! »

Lorsqu'il fut sur le point de passer en de nouvelles mains, il entendit ces mots : « Qu'est-ce que cette pièce ? Je ne connais pas cette monnaie. C'est probablement une pièce fausse ; je n'en veux pas : elle ne vaut rien. » 15 C'est en ce moment que commencent en réalité les aventures du schilling, et voici comme il racontait plus tard à ses camarades les traverses qu' il avait essuyées.

« Elle est fausse, elle ne vaut rien !» A ces mots, disait le schilling, je vibrai d'indignation. Ne savais-je 20 pas bien que j'étais de bon argent, que je sonnais bien, et que mon empreinte était loyale et authentique ? Ces gens se trompent, pensais-je ; ou plutôt ce n'est pas de moi qu'ils parlent. Mais non, c'était bien de moi-même qu'il s'agissait, c'était bien moi qu'ils accusaient d'être 25 une pièce fausse !

<( Je la passerai ce soir à la faveur de l' obscurité, » se dit l'homme qui m'avait ramassé.

«C'est ce qu'il fit en effet ; le soir on m'accepta sans

mot dire. Mais le lendemain on recommença à m' injurier de plus belle : « Mauvais pièce, disait-on, tâchons de nous en débarrasser. »

« Je tremblais entre les doigts des gens qui cherchaient à me glisser furtivement à autrui. 5

«Malheureux que je suis ! m'écriais-je. A quoi me sert-il d'être si pur de tout alliage, d'avoir été si nettement frappé ! On n'est donc pas estimé, dans le monde, à sa juste valeur, mais d'après l'opinion qu'on se forme de vous. Ce doit être bien affreux d'avoir la conscience lo chargée de fautes, puisque, même innocent, on souffre à ce point d'avoir seulement l'air coupable !

«Chaque fois qu'on me produisait à la.lumière pour me mettre en circulation, je frémissais de crainte. Je m'attendais à être examiné, scruté, pesé, jeté sur la 15 table, dédaigné et injurié comme l'œuvre du mensonge et de la fraude.

« J'arrivai ainsi entre les mains d'une pauvre vieille femme. Elle m'avait reçu pour salaire d'une rude journée de travail. Impossible de tirer parti de moi ! 20 Personne ne voulait me recevoir. C'était une perte sérieuse pour la pauvre vieille.

« Me voilà donc réduite, se dit-elle, à tromper quel- « qu'un en lui faisant accepter cette pièce fausse. C'est « bien contre mon gré, mais je ne possède rien et je ne 25 «puis me permettre le luxe de conserver un mauvais « schilling. Ma foi, je vais le donner au boulanger qui «est si riche : cela lui fera moins de tort qu'à n'importe «qui. C'est mal néanmoins ce que je fais. »

«Faut-il que j'aie encore le malheur de peser sur la 30 conscience de cette brave femme ! me dis-je en sou-

pilant. Ah ! qui aurait supposé, en me voyant si brillant dans mon jeune temps, qu'un jour je descendrais si bas?»

«La vieille femme entra chez T opulent boulanger; 5 celui-ci connaissait trop bien les pièces ayant cours pour se laisser prendre : il me jeta à la figure de la pauvre vieille, qui s* en alla honteuse et sans pain. C'était pour moi le comble de l'humiliation ! J'étais désolé et navré, comme peut l'être un schilling méprisé, dont personne

lo ne veut.

« La bonne femme me reprit pourtant, et, de retour chez elle, elle me regarda de son regard bienveillant : « Non, dit-elle, je ne veux plus chercher à attraper perte sonne ; je vais te trouer pour que chacun voie bien

15 « que tu es une pièce fausse. Mais l'idée m'en vient tout « à coup : qui sait ? Ne serais-tu pas une de ces pièces «de monnaie qui portent bonheur? J'en ai comme un «pressentiment. Oui, c'est cela, je vais te percer au «milieu, et passer un ruban par le trou ; je t'attacherai

20 « au cou de la petite fille de la voisine et tu lui porteras « bonheur. »

« Elle me transperça comme elle l'avait dit, et ce ne fiit pas pour moi une sensation agréable. Toutefois, de ceux dont l'intention est bonne on supporte bien des

25 choses. Elle passa le ruban par le trou : me voilà transformé en une sorte de médaillon, et l'on me suspend au cou de la petite qui, toute joyeuse, me sourit et me baise. Je passai la nuit sur le sein innocent de l'enfant. « Le matin venu, sa mère me prit entre les doigts, me

30 regarda bien. Elle avait son idée sur moi, je le devinai aussitôt. Elle prit des ciseaux et coupa le ruban.

22 LE SariLLlATG D' ARGENT.

« Ah ! tu es un schilling qui porte bonheur ! dit-elle. « C'est ce que nous verrons. »

«Elle me plongea dans du vinaigre. Oh! le bain pénible que je subis! j*en devins verdâtre. Elle mit ensuite du mastic dans le trou, et, sur le crépuscule, 5 alla chez le receveur de la loterie afin d'y prendre un billet. Je m'attendais à un nouvel affront. On allait me rejeter avec dédain, et cela devant une quantité de pièces fières de leur éclat. J'échappai à cet affront. Il y avait beaucoup de monde chez le receveur ; il ne 10 savait à qui entendre ; il me lança parmi les autres pièces, et, comme je rendis un bon son d'argent, tout fut dit. J'ignore si le billet de la voisine sortit au premier tirage, mais ce que je sais bien, c'est que, le lendemain, je fus reconnu de nouveau pour une mauvaise 15 pièce et mis à part pour être passé en fraude.

« Mes misérables pérégrinations recommencèrent. Je roulai de main en main, de maison en maison, insulté, mal vu de tout le monde. Personne n'avait confiance en moi, et je finis par douter de ma propre valeur. 20 Dieu ! quel affreux temps ce fut là !

« Arrive un voyageur étranger. On s' empresse naturellement de lui passer la mauvaise pièce, qu'il prend sans la regarder. Mais quand il veut me donner à son tour, chacun se récrie: «Elle est fausse, elle ne vaut rien ! » 25 Voilà les affligeantes paroles que je fus condamné pour la centième fois à entendre.

« On me l'a pourtant donnée pour bonne, » dit l'étranger en me considérant avec attention. Un sourire s'épanouit tout à coup sur ses lèvres. C'était extraordi- 30 naire; toute autre était l'impression que je produisais

habituellement sur ceux qui me regardaient. « Tiens ! f(s*écria-t-il, c'est une pièce de mon pays, un brave et « honnête schilling. On Ta troué ; on l'a traité comme « une pièce fausse. Je vais le garder et je le remporterai g «chez nous. »

« Je fus, à ces mots, pénétré de la joie la plus vive. Depuis longtemps je n'étais plus accoutumé à recevoir des marques d'estime. On m'appelait un brave et honnête schilling, et bientôt je retournerais dans mon 10 pays, où tout le monde me ferait fête comme autrefois. Je crois que, dans mon transport, j'aurais lancé des étincelles si ma substance l'avait permis.

« Je fus enveloppé dans du beau papier de soie, afin de ne plus être confondu avec les autres monnaies ; et 15 lorsque mon possesseur rencontrait des compatriotes, il me montrait à eux ; tous disaient du bien de moi, et Ton prétendait même que mon histoire était intéressante.

«Enfin j'arrivai dans ma patrie. Toutes mes peines 20 furent finies, et je repris un nouveau plaisir à l'existence. Je n'éprouvais plus de contrariétés ; je ne subissais plus d'affronts. J'avais l'apparence d'une pièce fausse à cause du trou dont j'étais percé; mais cela n'y faisait rien ; on s'assurait tout de suite que j'étais de bon aloi 25 et l'on me recevait partout avec plaisir.

« Ceci prouve qu'avec la patience et le temps, on finit toujours par être apprécié à sa véritable valeur.

« C'est vraiment ma conviction, » dit le schilling en terminant son récit.

JE vais te raconter une histoire que j'ai entendue lorsque j'étais encore petit garçon. Chaque fois que je me la rappelai par la suite, elle me parut plus jolie, et, en effet, il en est des contes comme des hommes : il en ert qui embellissent avec l'âge. 5

Tu n'es pas sans avoir été à la campagne,; tu y as vu çà et là une vieille, très-vieille maison de paysan, avec le toit de chaume où croissent les herbes et la mousse ; sur le faîte se trouve Tinévitable nid de cigogne. Les murs sont inclinés de droite et de gauche ; il n'y a que lo deux ou trois fenêtres basses ; une seule même peut s'ouvrir. Le four sort de la muraille. Un sureau dépasse la haie, et sous ses branches est une mare où des canards se baignent. Un chien à l'attache aboie après tout le monde. i$

Dans une de ces demeures rustiques habitait un couple de vieux, un paysan et une paysanne. Ils ne possédaient presque rien au monde, et pourtant ils avaient une chose qui leur était superflue : un cheval qui se nourrissait de l'herbe des fossés de la route. 20 'Quand le paysan allait à la ville, il montait la bête ; souvent les voisins la lui empruntaient, et en retour ils rendaient au brave homme quelques services. Toutefois il était d'avis que le plus sage serait de s'en défaire, de le vendre ou de le troquer pour un objet plus utile. 25 Mais quoi par exemple ?

«C'est ce que tu apprécieras toi-même mieux que

personne, lui dit la bonne femme. Aujourd'hui est

jour de foire à la ville. Vas-y avec le cheval, tu en

retireras un prix quelconque ou tu feras un échange.

5 Tout ce que tu feras me conviendra : donc en route ! »

Elle lui attacha autour du cou un beau foulard,

qu'elle savait arranger mieux que lui, et elle y fit un

àoaiàc Bcnid très coquet. Elle lissa son chapeau avec

la paume de la main, et lui ^kNivBa un gros baiser. Puis lo il monta sur le cheval pour aller le vendre cm le troquer :

«Oui, le vieux s'y entend, se dit-elle, il fera l'affaire on

ne peut mieux.»

* Le soleil était brûlant ; il n'y avait pas un nuage au

ciel. Le vent soulevait la poussière sur la route où se 15 pressaient toute sorte de gens qui allaient à la ville, en

voiture, à cheval ou à pied. Ils avaient tous bien chaud.

Nulle part on n'apercevait d'auberge.

Parmi ce monde cheminait un homme qui conduisait

une vache au marché. Elle était aussi belle que vache 20 puisse être. « Quel bon lait elle doit donner ! se dit le

paysan. Voilà qui serait un fameux échange, cette

superbe vache contre mon cheval ! — Hé là-bas !

l'homme à la vache ! sais-tu ce que je veux te proposer ?

Un cheval, je le sais, coûte plus cher qu'une vache; 25 mais cela m'est égal : une vache me fera plus de profit

qu'un cheval. As-tu envie de troquer ta vache contre

mon cheval ?

— Je crois bien!» répondit l'homme, et ils

échangèrent leurs bêtes.

30 Voilà qui était fait, et le vieux paysan aurait fort

bien pu s'en retourner chez lui, puisqu'il avait terminé

r affaire pour laquelle il s'était mis en chemin. Mais comme il s'était fait une fête de voir la foire, il résolut d'y aller quand même, et il s'achemina avec sa vache vers la ville. Comme il marchait bon pas, il ne tarda pas à rejoindre un individu qui conduisait un mouton, 5 un mouton comme on en voit peu, avec une épaisse toison de laine.

« Voilà une belle bête que je voudrais bien avoir ! se dit le vieux paysan. Un mouton trouverait tout ce qu'il lui faut d'herbe le long de notre haie ; on n'aurait 10 pas besoin de lui chercher de la nourriture bien loin. Pendant l'hiver, nous le garderions dans la chambre; ce serait une distraction pour ma vieille compagne. Un mouton nous conviendrait mieux qu'une vache. — Ça, l'ami, dit-il au maître du mouton,- voulez-vous 15 troquer.»

L'autre ne le se fit pas dire deux fois. Il s'empressa d'emmener la vache et laissa le mouton. Le vieux paysan continua son chemin avec le mouton. Il aperçut un homme débouchant d'un sentier, qui portait 20 sous le bras une oie vivante, une oie grasse, une oie comme on n'en voit gUère. Elle fit l'admiration du vieux paysan. « Tu as là une charge, dit-il au survenant; cette bête est extraordinaire, quelle graisse ! et quel plumage ! » Et il songea à part lui : « Si nous l'avions 25 chez nous, je gage que ma bonne vieille trouverait encore moyen de la faire grossir. On lui donnerait tous les restes ; de quelle taille deviendrait-elle I Je me souviens que ma femme m'a dit bien souvent : Ah ! si nous avions une oie, cela ferait joliment bien parmi 30 nos canards ! Voici qu'il y a peut-être moyen d'en

avoir une, et une qui en vaut deux ! Essayons. — Dis donc, camarade, reprit-il tout haut, veux-tu changer avec moi ? prendre mon mouton et me donner ton oie ? Moi, je ne demande pas mieux, et je te devrai un grand 5 merci par-dessus le marché.»

L'autre ne se le fit pas dire deux fois, et le vieux paysan se trouva possesseur de l'oie. Il était alors tout près de la ville. La foule augmentait; hommes et animaux se pressaient sur la route ; il y avait même des

logens dans les fossés, le long des haies. A la barrière, c'était une bousculade.

Le percepteur de l'octroi avait une poule qu'il élevait. En voyant tant de monde, il attacha la poule par une ficelle, afin qu'elle ne pût s'effarer et s'échapper. Elle

15 était perchée sur la barrière, elle remuait sa queue écourtée ; elle clignait de l'œil comme une bête malicieuse, et disait «glouck, glouck». Pensait-elle quelque chose? je n'en sais rien; mais le paysan, dès qu'il l'aperçut, se prit à rire : «C'est bien la plus belle poule

20 que j'aie jamais vue, se dit-il ; elle est plus belle même que la couveuse du pasteur. Et qu'elle a l'air plaisant ! On ne saurait la regarder sans pouffer de rire. Dieu ! que je voudrais l'avoir. Une poule est l'animal le plus commode à élever ; on n'a pas à s'en occuper ; elle se

25 nourrit elle-inême des graines et des miettes qu'elle ramasse. Je crois si je pouvais changer cette oie pour elle, je ferais une affaire excellente. — Si nous troquions ? dit-il au percepteur en lui montrant l'oie.

— Troquer ! répondit celui-ci ; mais cela me va tout

30 à fait ! »

Le percepteur prit l'oie, le vieux paysan emporta la

poule. Il avait fait bien de la besogne pendant le chemin, il était échauffé et fatigué. Il lui fallait une goutte et une croûte. Il entra à T auberge. Le garçon en sortait justement, portant un sac tout rempli.

«Qu'est-ce que tu portes là? lui demanda le 5 paysan.

— Un sac de pommes rabougries que je vais donner aux cochons.

— Comment ! des pommes rabougries aux cochons ! mais c'est une prodigalité insensée ! Ma chère femme 10 fait grand cas des pommes rabougries. Comme elle se réjouirait d'avoir toutes ces pommes ! L'an dernier, notre vieux pommier près de l'écurie ne donna qu'un seule pomme : on la plaça sur l'armoire et on la conserva jusqu'à ce qu'elle fût pourrie. «Cela prouve toujours 15 qu'on est à son aise, » disait ma femme. Que diraitelle si elle en avait plein ce sac ? Je voudrais bien lui procurer cette joie.

— Eh bien ! que donneriez-vous pour ce sac ? dit le garçon. 20

— Ce que je donnerais ! mais cette poule donc ! n'est-ce pas suffisant? »

Ils troquèrent à l' instant et le paysan pénétra dans la salle de l'auberge avec son sac qu'il plaça avec soin contre le poêle. Puis il alla à la buvette. Le poêle 25 était chauffé, le bonhomme n'y prit pas garde.

Il y avait là beaucoup de monde, des maquignons, des bouviers et aussi deux voyageurs anglais. Ces Anglais étaient si riches que leurs poches étaient comme bondées de pièces d*or. Et comme ils aimaient à faire des paris! tu vas en juger.

« Ss ss.» Quel bruit fait donc le poêle ? C'étaient les pommes qui commençaient à cuire.

« Qu'est-ce que cela? .demanda un des Anglais.— Ah! mes pommes ! » dit le paysan, et il raconta à l'Anglais 5 l'histoire du cheval qu'il avait échangé contre une vache, et ainsi de suite jusqu'aux pommes.

«Eh bien, elle va joliment te recevoir, ta vieille, quand tu rentreras, dirent les Anglais. Quelle bourrade elle va te donner !

10 — Quoi, bourrade? dit le paysan. Elle m'embrassera tout de bon et elle dira : Ce que fait le vieux est bien fait.

— Parions-nous que non ? dirent les Anglais. Nous parions tout l'or que tu veux, cent livres pesant.

15 — Je ne puis engager contre vous que mon boisseau de pommes, répondit le paysan, et moi et ma vieille par-dessus le marché. Je pense que c' est bonne mesure; qu'en dites-vous, milords?

— Allons, tope, accepté !» Et le pari fut fait.*

20 On fit avancer la voiture de l'aubergiste. Les milords y montèrent et le paysan y monta avec eux. « Hop ! en avant ! » Et bientôt ils s'arrêtèrent devant la maisonnette rustique.

« Bonsoir, chère vieille. — Bonsoir, cher vieux. —

25 L'échange est fait. — Ah! tu t'entends aux affaires », dit la bonne femme, et elle l'embrassa sans faire attention au sac non plus qu'aux étrangers.

J'ai troqué le cheval contre une vache, reprit le paysan.

30 — Dieu soit loué I Le bon lait que nous allons avoir, et le- beurre et le fromage ! C'est un fameux échangç. ,

— Oui, mais j'ai ensuite troqué la vache contre une brebis.

— Cela vaut mieux, en efTet. Nous avon$ juste assez d'herbe pour nourrir une brebis, et elle nous donnera du lait tout de même. Je raffole du fromage de brebis. 5 Et par-dessus le marché, j'aurai de la laine, dont je tricoterai des bas et de bonnes jaquettes bien chaudes. Oh ! nous n'aurions pas eu cela avec une vache. Comme tu réfléchis à tout !

— Ce n'est pas fini, ma bonne; ce mouton, je l'ai 10 échangé contre une oie.

— Nous aurons donc cette année à Noël une belle oie rôtie ! Tu songes toujours, mon cher vieux, à ce qui peut me causer le plus de plaisir. A la bonne heure ! D'ici à Noël, nous aurons le temps de la bien engraisser. 15

— Je n'ai plus cette oie; j'ai pris une poule en échange.

— Une poule a son prix, dit la femme. Une poule pond des œufs, elle les couve, il en sort des poulets qui grandissent et qui forment bientôt une basse-cour. Une 20 basse-cour, c'est le rêve de ma vie.

— Ce n'est plus, cela, chère vieille. J'ai troqué la poule contre un sac de pommes rabougries.

— Quoi ! est-il vrai? C'est maintenant que je vais

t' embrasser, cher homme ! Veux-tu que je te conte ce 25 qui m'est arrivé? A peine étais-tu parti ce matin, que je me suis mise à penser quel bon fricot je pourrais te faire pour ce soir quand tu rentrerais. Des œufs au lard avec de la civette, voilà ce que j'ai imaginé de mieux. Les œufs, je les avais ; le lard aussi ; mais point de 30 civette. Je vais alors en face chez le maître d'école.

OBRIEL LE CHASSEUR. 31

qui en cultive, et je m'adresse à sa femme; tu sais comme elle est avare, quoiqu'elle ait un air doucereux. Je la prie de me prêter une poignée de civette: «Prêter! reprit-elle; mais nous n'avons xien dans notre jardin, 5 pas de civette, pas même de pomme rabougrie. — Vraiment, j'en suis désolée, ma voisine; » et je m'en suis allée: demain j'irai, moi, lui offrir des pommes rabougries, puis qu'elle n'en a pas; je lui offrirai tout le sac, si elle veut. La bonne riposte ! Comme elle sera

lo honteuse ! Je m'en réjouis d'avance.

Elle jeta ses bras au cou de son mari, et lui donna des baisers retentissants.

« Très bien, voilà qui me plaît, dirent à la fois les deux Anglais. La chose n'a pas altéré un instant sa

15 bonne humeur. Ma foi, cela vaut une forte somme ! » Ils donnèrent un quintal d'or au pa3rsan que sa femme avait bien accueilli après de pareils marchés, et le bonhomme se trouva plus riche que s'il avait vendu son cheval dix fois, trente fois sa valeur.

20 Voilà l'histoire que j'ai entendu raconter quand j'étais enfant, et qui m'a paru pleine de sens. Maintenant tu la sais aussi, et ne l'oublie jamais : « Ce que fait le vieux est bien fait. »

OBRIEL LE CHASSEUR.

OBRIEL était le chasseur le plus renommé du pays ; il n'y avait point d'archer plus adroit; nul ne lançait une javeline avec plus de vigueur. Quelquefois cependant il manquait son coup ; il revenait à la maison les mains vides et le cœur mécontent. Sa femme Jasina

32 OBRIEL LE CHASSEUR.

était alors plus mécontente que lui. Ni l'un ni T autre ne savaient supporter avec patience les contrariétés de la vie : ils voyaient tout de suite dans le moindre accident le dernier malheur.

Un jour Obriel, qui s'était fatigué à poursuivre un 5 chevreuil blessé, venait de l'atteindre au milieu de la forêt, et tirait déjà son couteau de chasse pour achever l'innocente bête, quand elle fit un bond en arrière, et, regardant fixement son ennemi, lui dit avec douceur :

« Obriel, épargne-moi, et je te ferai un présent in- 10 estimable.

— Eh ! que pourrais-tu me donner, pauvre bête ? dit le chasseur, bien surpris d'entendre parler un chevreuil.

— Obriel, montre- toi d'abord généreux, et tu me trouveras reconnaissant. 15

— Eh bien, je te laisse la vie, répondit le chasseur en remettant son arme dans le fourreau.

Approche, dit le chevreuil, et prends de ta main droite ma corne gauche. »

L'homme n'eut pas plus tôt fait ce que lui avait dit 20 le chevreuil, que la corne se détacha d'elle-même, et lui resta dans la main.

«Voilà, dit la bête fauve, le don que je t'ai promis. Tu en fabriqueras un cornet, et tu n'auras qu'à souffler dedans pour me voir paraître, quand tu auras besoin 25 d'un secours surnaturel. Mais prends-y garde : il faut que ta demande soit sage, et mon secours nécessaire. Si tu m'appelles mal à propos, le cornet s'enflammera dans ta main, et ta main sera consumée avec lui. »

Après avoir ainsi parlé, le chevreuil bondit et disparut, 30 aussi prompt que l'éclair.

OBRIEL LE CHASSEUR, 33

«Qu'est-ce que cela? dit Obriel avec une nouvelle surprise. I-.e chevreuil que j'avais blessé est plus leste que jamais^ et il me laisse avec un singulier cadeau ! Voilà ce qu' il appelle un présent inestimable ? ... Eh !

5 oui, peut-être ! . . . Ces génies font sagement de ne vouloir pas se prêter à toutes nos fantaisies. Ils nous rendraient un bien mauvais service, s'ils daignaient écouter toutes les vaines prières des hommes. Je me bornerai donc à demander les choses vraiment nécessaires.

lo Pauvre comme je suis, je n'aurai que trop d'occasions de sonner du cor.»

Obriel faisait ces réflexions en regagnant sa demeure à travers les bois. Tout accoutumé qu'il était à les parcourir, il finit par s'égarer dans l'obscurité, et se

15 fatigua longtemps en vain à chercher sa route.

— Eh quoi ? se dit-il, accablé de lassitude, le moment

serait-il déjà venu de recourir au présent du chevreuil ? »

Dans cette pensée, il dégaina son couteau de chasse,

et coupa la pointe de la corne, afin de pouvoir s'en

20 servir au besoin. Mais il s'en abstint pour le moment, parce qu'il sentit sous ses pieds une mousse épaisse, sur laquelle il pouvait à la rigueur passer la nuit.

Il serait gîté un peu fraîchement, mais il y avait des feuilles par terre : il pouvait les ramasser et s'en couvrir,

25 pour se garantir du froid. On ne meurt pas pour une nuit passée à la belle étoile. Il aimait mieux trembler de tout son corps que d'avoir la main brûlée. Il fallait garder le cornet pour une autre occasion.

Comme il raisonnait ainsi, en ramassant à tâtons les

30 feuilles sèches autour de lui, il entendit dans le voisinage les hurlements des loups. Il interrompit son travail et

34 OBRIEL LE CHASSEUR,

prêta r oreille quelque temps. Les hurlements étaient nombreux et semblaient se rapprocher.

«Voici un danger plus sérieux, dit le chasseur, en portant la main sur son couteau. Cette arme ne sautait me suffire, si trois ou quatre de ces affamés venaient 5 m' attaquer à la fois, et je pense que je vais avoir besoin du cornet. . . . Bon ! reprit- il, au bout de quelques moments, pendant un intervalle de silence, sera-t-il dit que le chasseur Obriel avait besoin d'un miracle pour n'être pas mangé des loups?» 10

Il venait de remarquer, à la lueur d'un éclair, im grand chêne, dont les branches lui présentaient un sûr asile. Il y grimpa et s'établit dessus, bien convaincu qu'il ne risquait pas de s'endormir et de tomber, tant que les loups feraient vacarme à ses oreilles. 15

Ils avaient flairé le chasseur, et bientôt ils entourèrent le chêne. Un orage venait d'éclater. A la lueur des éclairs, Obriel put compter jusqu'à six loups, qui mêlaient leurs cris lugubres aux roulements du tonnerre. 20

Il fallait qu'il eût le cœur assez intrépide pour n'être pas effrayé dans une situation pareille. Il avait approché plus d'une fois le cornet de ses lèvres, mais il s'était toujours arrêté. Il avait cru s'apercevoir que r instrument de salut devenait d'une chaleur suspecte. 25 Il se dit :

'« Le moment n'est point venu d'appeler le chevreuil : les loups et le tonnerre font beaucoup de bruit, mais le bruit n'est pas le danger.»

Comme il faisait cette sage réflexion, le tonnerre 30 éclata sur sa tête ; il se crut foudroyé. Quand il fut

OBRIEL LE CHASSEUR. 35

revenu à lui, encore étourdi de cet épouvantable fracas, il allait sonner du cor, et le portait à sa bouche :

« Quelle simplicité ! se dit-il, en riant de son trouble. Est-il à propos d'appeler le secours quand le péril est 5 passé ? »

En même temps il put remarquer que les loups, effrayés par les éclats du tonnerre, s'étaient enfin dispersés.

«Il paraît, se dit-il, que j'achèverai la nuit plus tranlo quillement. L'orage s'éloigne, les loups ne reviennent pas: si je pouvais un peu dormir ! »

A la faveur du clair de lune, il s'arrangeait sur une branche touffue, lorsqu'il entendit, dans les buissons autour du chêne, comme un bruit de branches froissées. 15 C'était un ours, qui venait de se coucher au pied de l'arbre. Il n'y resta pas longtemps en repos. Obriel avait malheureusement détaché avec son pied un morceau de bois mort, qui alla tomber sur le nez de l'ours. L'animal, ayant levé la tête, aperçut l'homme, et, 20 poussé par la colère ou par la faim, il se mit à grimper au chêne.

C'est alors que le chasseur crut le moment venu d'appeler le génie à son aide. Il saisit le cor merveilleux et allait sonner tout de bon.

25 «Mais quoi? se dit-il encore. C'est ma dernière ressource ! Laisserai-je cependant cette arme inutile à mon côté? Si l'ennemi est redoutable, cette fois il est seul. Nous sommes un contre un, et j'ai l'avantage du lieu. Méritons l'assistance du bon génie en commen- 30 çant par nous aider nous-même ! »

Dans cette courageuse disposition, il se posta de son

36 OBRIEL LE CHASSEUR.

mieux afin d*acueillir bravement T ennemi. Il tenait le cornet de la main gauche, et le couteau de la main droite ; ses yeux ne perdaient pas de vue Tours grimpant, et, dans le moment où T animal, gêné par une branche, détournait la tête et présentait sa gorge à dé- 5 couvert, il lui porta un coup si vigoureux et si bien ajusté, que le sang jaillit jusqu'à lui.

L'ours poussa un cri terrible; Obriel se retira plus haut prêt à recommencer, s'il en était besoin. L'animal furieux le poursuivit en poussant des grognements 10 sourds. Ses yeux étincelaient, et, comme il était égaré par la fureur, il engagea sa tête entre deux rameaux, qu'il essaya vainement de briser pour se frayer un passage, étant déjà affaibli par la perte de son sang. Le chasseur, aussi prompt qu'intrépide, se penche jusqu'à 15 lui, et, de deux coups également heureux, il perce ces yeux enflammés, dont l'éclat sinistre guidait sa main.

La douleur fut si vive, que l'ours se laissa tomber de l'arbre en poussant un effroyable cri.

L'homme avait perdu toute envie de dormir, et passa 20 le reste de la nuit en observation. Les grognements du monstre avaient diminué par degrés. Il finit par ne plus faire aucun bruit. A l'aube, le chasseur put le voir gisant au pied du chêne. Évidemment l'ours était mort. 25

Obriel ne tarda guère à descendre. Il couvrit sa proie de branchages et courut chez lui. Sa femme Jasina fut bien joyeuse de le revoir sain et sauf; mais, sans perdre un moment à lui raconter ses aventures, il retourna bien vite au bois avec quelques voisins, qui l'ai- 30 dèrent à transporter la bête dans sa maison.

OBRIEL LE CHASSEUR, Vf

Ce fut une fête pour le village. Chacun voulut manger de Tours. Le vainqueur se réserva la peau.

« Ce souvenir me rappellera toujours, disait-il à ses amis, ce que T homme peut quand il veut. »

5 Et ce n'était pas le plus précieux trésor qu'il eût rapporté de la forêt ! Quand Jasina connut l'histoire du chevreuil, qui lui fut contée en secret par son mari ; quand elle sut l'admirable propriété du cornet, elle eut comme des transports de joie.

lo Ils ne manqueraient donc de rien à l'avenir; ils auraient toujours cave et grange pleines ; des habits convenables pour toutes les saisons ; de bons lits bien mous, pour se délasser du peu d'ouvrage qu'ils auraient encore à faire !

15 Le mari essaya d'abord de ramener sa femme à des idées plus sages. Lorsqu'il lui fit connaître quelle avait été sa retenue dans le bois, et comme il s'en était bien trouvé, elle l'appela un poltron, un délicat, qui avait trop peur de se brûler les doigts. Il ne saurait

20 jamais faire usage d'un trésor inestimable, qui aurait produit des merveilles en d'autres mains.

«Ma femme, répondit-il avec douceur, comme le danger me regarde, laisse-moi, je te prie, me servir du cornet à ma guise. Quand j'aurai la main brûlée, tu

25 gémiras, tu me plaindras, tu me panseras ; mais tous tes pleurs et tous les onguents du monde ne m'empêcheront pas d'être manchot. »

C'est ainsi que le cor merveilleux commença par être un sujet de querelles dans le ménage, et la source

30 de continuelles importunités pour le pauvre mari.

«Si cela ne cesse pas bientôt, dit-il un jour avec

38 OBRIEL LE CHASSEUR.

humeur, je vais sonner du cor, pour prier le chevreuil de reprendre son cadeau. »

Cette menace fit quelque trêve aux obsessions de Jasina. Obriel portait incessamment le cornet suspendu à un léger cordon : car, outre qu'il jugeait prudent de 5 ravoir à sa portée en cas de nécessité, il craignait que sa femme ne le lui dérobât et n'essayât de s'en servir, ce qui pourrait avoir de fâcheuses conséquences. La nuit, il le serrait dans une armoire dont il cachait la clef.

Ces précautions offensaient Jasina et doublaient son 10 impatience.

« Qu'attends- tu, disait-elle, pour appeler le bon génie ? Ne vois-tu pas comme je suis pauvrement vêtue ?

— Ma chère amie, beaucoup de femmes ne le sont pas mieux, sans que leurs maris les entendent se plaindre. 15 J'ai semé du chanvre ; voici le moment de tondre nos moutons : nous aurons de quoi faire de la toile et du drap. Tu vois donc qu'il n'est pas nécessaire de sonner du cor. Depuis que j'ai peur de me brûler les doigts en demandant ce qui ne m'est pas nécessaire, je me 20 contente de peu et je veux l'obtenir par le travail. C'est là peut-être le véritable don que le chevreuil a voulu nous faire. Laisse-moi, ma chère femme,

t' inspirer les mêmes sentiments, et nous serons heureux dans la pauvreté. 25

— Ainsi le cornet restera pendu à ton cou jusqu'à la fin de tes jours, sans nous procurer jamais aucun avantage ?

— Femme, n'est-ce donc rien que la sagesse?

Apprenons à l'aimer, Jasina, nous ne verrons plus 30 qu'elle d'aimable. »

OBRIEL LE CHASSEUR. 39

Ces belles morales ne parvenaient pas 4 persuader la

pauvre femme. Elle se trouvait d* autant plus à plaindre

qu'ils avaient, pensait-elle, un moyen certain de faire

cesser tous leurs maux, et qui restait inutile, grâce à son

5 mari opiniâtre !

Un jour ils furent invités à la noce de leur voisin.

«C'est à merveille, dit la femme d'un ton chagrin. Mais avec quels habits et quelle parure est-ce que nous irons ?

\o — Avec nos habits les plus propres, ma chère, et tu te feras brave avec les fleurs du jardin.»

Jasina ne répliqua rien, parce qu'elle méditait un projet qu'elle avait cette fois résolu d'exécuter secrètement. Elle guetta la cachette où son mari serrait la clef 15 de l'armoire, et, lorsqu'il fut bien endormi, elle courut se saisir du cornet, qu'elle convoitait depuis longtemps.

« Nous sommes invités à la noce, se disait-elle : il faut que nous ayons des habits de noce ! »

En faisant ces réflexions, elle descendit au jardin,

20 derrière la maison, afin que le son du cor ne réveillât

pas son mari. Lorsqu'elle fut au bout du jardin, elle

appuya ses lèvres sur le fatal instrument, et le fit sonner

pour la première fois.

« Que veux-tu ? me voici ! dit le chevreuil en sautant 25 par-dessus la haie.

— Je veux des habits de noce pour mon mari et pour moi.

Ah ! c'est donc toi, Jasina ! C'est toi qui oses m'appeler? ... Tu ne crains pas de t'attribuer ce qui 30 n'appartient qu'à ton mari? Sois punie comme tu Tas mérité ! »

40 OBRIEL LE CHASSEUR.

Le chevreuil n'en dit pas davantage, et s'en retourna comme il était venu. La femme, très-confuse, se retira tristement à la maison, remit le cor à sa place, et retourna se coucher sans bruit. Pauvre Jasina ! elle ne savait pas quelle désagréable métamorphose s'accom- 5 plissait en sa personne pendant son sommeil !

En s' éveillant, elle se passa la main sur le visage, et poussa un cri de frayeur. Elle avait senti sur ses joues et son menton quelque chose de rude, à quoi elle n'était pas accoutumée. Elle courut à son miroir, et pensa 10 tomber de son haut, quand elle vit le bas de sa figure couvert d'une barbe noire et touffue, qui ne le cédait en rien à celle d'Obriel.

. Elle avait usurpé un droit réservé à son mari: elle était punie comme elle l'avait mérité. "is

Obriel, témoin d'une si étrange aventure, y soupçonna du mystère, et pressa longtemps sa femme de lui dire si elle n'a point commis quelque faute qui lui eût attiré ce cruel châtiment. Elle refusa d'abord de répondre ; mais enfin elle confessa tout, en versant des 20 larmes si abondantes, que sa barbe en fut toute baignée. Elle ne pouvait assez demander pardon à son cher mari,

«Ce n'est pas à moi, c'est au bon génie que tu dois adresser tes excuses et ton repentir ; et voici certainement, ou jamais, l'occasion de l'invoquer. Cette fois, 25 son secours nous est véritablement nécessaire; car le chevreuil pourra lui seul faire disparaître cette barbe, comme il pouvait seul la faire pousser. »

Après avoir dit ces mots, le bon mari ouvrit l'armoire, prit le cor, le fit retentir, et le chevreuil sauta dans la 30 chambre par la fenêtre.

OBRIEL LE CHASSEUR. 4^

<( Que veux-tu, Obriel ?

— Bon génie, je désire que tu pardonnes à Jasina sa faute, et que tu la délivres de cette barbe, juste signe de ta colère.

5 — Je le veux bien ! » répondit le chevreuil, qui disparut à l'instant même, ainsi que la barbe de Jasina.

La femme courut à son miroir, et, ravie de se voir aussi jolie qu'auparavant, elle sauta au cou de son mari, en lui disant les choses les plus tendres, lo «Je te crois si bien corrigée, lui dit-il, que je vais pendre le cor à la muraille, persuadé que tu n'y toucheras jamais.

— J'en fais serment, dit-elle.

— Et moi, reprit-il, je promets encore de n'y 15 toucher qu'à la dernière extrémité, quand j'aurai épuisé

toutes mes forces et toutes mes ressources. »

Ils passèrent ainsi de longues années dans la plus parfaite union. Ils étaient pauvres, mais ils étaient contents. Ils avaient le goût du travail et de la prévoyance : 20 avec cela on n'a guère besoin de miracles pour vivre.

Quand les époux se firent vieux, ils vécurent de

quelques épargnes, et ils s'aidaient encore des forces

que Tâge leur avait laissées. Enfin Obriel fut atteint

d'une grave maladie. Il avait d'ailleurs quatre-vingts

25 ans ; il comprit que sa fin approchait.

«C'est à présent, pauvre ami, lui dit sa femme, que tu devrais sonner du cor: le chevreuil viendrait te guérir et prolongerait ta vie. »

Le malade, regardant sa femme avec attendrisse- 30 ment, dit d'une voix défaillante :

« Donne-moi le cor, Jasina. »

42 OBRIEL LE CHASSEUR.

Jasîna le lui donna bien vite, et le vieux chasseur le porta à ses lèvres presque glacées. Accablé par l'âge et la souffrance, il ne put faire entendre qu'un faible son; mais le chevreuil avait l'ouïe d'une merveilleuse finesse : il parut sans tarder. 5

«Obriel, que veux-tu? dit-il au moribond.

— Je ne veux rien pour moi, répondit-il ; je n'ai besoin de rien ; mais je vais laisser une pauvre veuve. Si elle venait à manquer du nécessaire, je te prie de la secourir, et de faire pour elle comme tu aurais fait pour lo moi. »

A ces paroles de son vieil époux, la bonne Jasina fondit en larmes. Le chevreuil fut ému de compassion, et dit au chasseur :

<( Quand tu ne seras plus de ce monde, ta femme 15 n'aura plus que faire de mes secours, car Obriel est tout pour elle; Obriel lui est seul nécessaire. Aussi, pour exaucer la prière que tu m'as faite en sa faveur, je prolonge ta vie jusqu'au jour marqué pour la fin de la sienne. Vous vous éteindrez tous deux à l'heure arrêtée 20 dans le ciel pour Jasina. »

Après avoir ainsi parlé, le chevreuil reçut un moment les caresses et les actions de grâces de l'heureuse vieille et de son vieux mari, qui se sentait renaître.

Ensuite le génie disparut, comme les autres fois. 25

Jasina pressait Obriel dans ses bras tremblants, et versait des larmes de joie ; tout à coup, ayant jeté les yeux sur la muraille, elle ne vit plus le cornet.

«Ah! s'écria-t-elle, le chevreuil a bien fait de l'emporter : il sait que je n'ai plus de vœux à former, 30 puisqu'il m'a laissé mon mari.

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