v. jarre
ALPHONSE DAUDET
quand il traversait le monastère ! Les frères faisaient la haie sur son passage. On disait:
— Chut !... il a le secret !...
L’argentier le suivait et lui parlait la tête basse . . . Au milieu 5 de ces adulations, le Père s’en allait en s’épongeant le front, son tricorne aux larges bords posé en arrière comme une auréole, regardant autour de lui d’un air de complaisance les grandes cours plantées d’orangers, les toits bleus où tournaient des girouettes neuves, et, dans le cloître éclatant de blancheur, — entre les 10 colonnettes élégantes et fleuries, — les chanoines habillés de frais qui défilaient deux par deux avec des mines reposées.
— C’est à moi qu’ils doivent tout cela ! se disait le Révérend en lui-même; et chaque fois cette pensée lui faisait monter des bouffées d’orgueil.
15 Le pauvre homme en fut bien puni. Vous allez voir . . .
Figurez-vous qu’un soir, pendant l’office, il arriva à l’église dans une agitation extraordinaire : rouge, essoufflé, le capuchon de travers, et si troublé qu’en prenant de l’eau bénite il y trempa ses manches jusqu’au coude. On crut d’abord que 20 c’était l’émotion d’arriver en retard; mais quand on le vit faire de grandes révérences à l’orgue et aux tribunes au lieu de saluer le maître-autel, traverser l’église en coup de vent, errer dans le chœur pendant cinq minutes pour chercher sa stalle, puis, une fois assis, s’incliner de droite et de gauche en souriant d’un air 25 béat, un murmure d’étonnement courut dans les trois nefs. On chuchotait de bréviaire à bréviaire:
— Qu’a donc notre Père Gaucher? . . . Qu’a donc notre Père Gaucher ?
Par deux fois le prieur, impatienté, fit tomber sa crosse sur 30 les dalles pour commander le silence . . . Là-bas, au fond du chœur, les psaumes allaient toujours; mais les répons manquaient d’entrain . . .
Tout à coup, au beau milieu de Y Ave verum, voilà mon Père Gaucher qui se renverse dans sa stalle et entonne d’une voix 35 éclatante:
LE RÉVÉREND PÈRE GAUCHER
Dans Paris il y a un Père blanc,
Patatin, patatan, tarabin, taraban . . .
Consternation générale. Tout le monde se lève. On crie:
— Emportez-le ... il est possédé !
Les chanoines se signent. La crosse de monseigneur se démène . . . Mais le Père Gaucher ne voit rien, n’écoute rien; et deux moines vigoureux sont obligés de l’entraîner par la petite porte du chœur, se débattant comme un exorcisé et continuant de plus belle ses patatin et ses taraban.
Le lendemain, au petit jour, le malheureux était à genoux dans l’oratoire du prieur, et faisait sa coulpe avec un ruisseau de larmes :
— C’est l’élixir, Monseigneur, c’est l'élixir qui m’a surpris, disait-il en se frappant la poitrine.
Et de le voir si marri, si repentant, le bon prieur en était tout ému lui-même.
— Allons, allons, Père Gaucher, calmez- vous, tout cela séchera comme la rosée au soleil . . . Après tout, le scandale n’a pas été aussi grand que vous pensez. Il y a bien eu la chanson qui était un peu . . . hum ! hum !... Enfin il faut espérer que les novices ne l’auront pas entendue ... A présent, voyons, ditesmoi bien comment la chose vous est arrivée . . . C’est en essayant l’élixir, n’est-ce pas? Vous aurez eu la main trop lourde . . . Oui, oui, je comprends . . . C’est comme le frère Schwartz, l’inventeur de la poudre: vous avez été victime de votre invention ... Et dites-moi, mon brave ami, est-il bien nécessaire que vous l’essayiez sur vous-même, ce terrible élixir ?
— Malheureusement, oui, Monseigneur . . . l’éprouvette me donne bien la force de l’élixir; mais pour le fini, le velouté, je ne me fie guère qu’à ma langue . . .
— Ah ! très bien . . . Mais écoutez encore un peu que je vous dise . . . Quand vous goûtez ainsi l’élixir par nécessité, est-ce que cela vous semble bon? Y prenez- vous du plaisir? . . .
— Hélas ! oui, Monseigneur, fit le malheureux Père en deve-