‹ French short stories;Chapitre 15 sur 70 · v. faire (9). 32. v. il · texte numérisé non relu

v. faire (9). 32. v. il

LE RÉVÉREND PÈRE GAUCHER

vers les bassines ... La liqueur était d’un beau vert doré . . . Penché dessus, les narines ouvertes, le Père la remuait tout doucement avec son chalumeau, et dans les petites paillettes étincelantes que roulait le flot d’émeraude, il lui semblait voir les yeux de tante Bégon qui riaient et pétillaient en le regardant . . .

— Allons ! encore une goutte !

Et de goutte en goutte, l’infortuné finissait par avoir son gobelet plein jusqu’au bord. Alors, à bout de forces, il se laissait tomber dans un grand fauteuil, et, le corps abandonné, la paupière à demi close, il dégustait son péché par petits coups, en se disant tout bas avec un remords délicieux:

— Ah ! je me damne ... je me damne . . .

Le plus terrible, c’est qu’au fond de cet élixir diabolique il retrouvait, par je ne sais quel sortilège, toutes les chansons de tante Bégon : Ce sont trois petites commères, qui parlent défaire un banquet. * * * , et toujours la fameuse des Pères blancs: Patatin patatan.

Pensez quelle confusion le lendemain, quand ses voisins de cellule lui faisaient d’un air malin :

— Eh ! eh ! Père Gaucher, vous aviez des cigales en tête, hier soir en vous couchant.

Alors c’étaient des larmes, des désespoirs, et le jeûne, et le cilice, et la discipline. Mais rien ne pouvait contre le démon de l’élixir; et tous les soirs, à la même heure, la possession recommençait.

Pendant ce temps, les commandes pleuvaient à l’abbaye que c’était une bénédiction. Il en venait de Nîmes, d’Aix, d’Avignon, de Marseille ... De jour en jour le couvent prenait un petit air de manufacture. Il y avait des frères emballeurs, des frères étiqueteurs, d’autres pour les écritures, d’autres pour le camionnage; le service de Dieu y perdait bien par-ci par-là quelques coups de cloches; mais les pauvres gens du pays n’y perdaient rien, je vous en réponds . . .

24. v. pouvoir (1). 28. v. bénédiction. 32. v. y, et bien (1).

ALPHONSE DAUDET

Et donc, un beau dimanche matin, pendant que l’argentier lisait en plein chapitre son inventaire de fin d’année et que les bons chanoines l’écoutaient les yeux brillants et le sourire aux lèvres, voilà le Père Gaucher qui se précipite au milieu de la 5 conférence en criant:

— C’est fini ... Je n’en fais plus . . . Rendez-moi mes vaches.

— Qu’est-ce qu’il y a donc, Père Gaucher ? demanda le prieur, qui se doutait bien un peu de ce qu’il y avait.

— Ce qu’il y a, Monseigneur? ... Il y a que je suis en train 10 de me préparer une belle éternité de flammes et de coups de fourche ... Il y a que je bois, que je bois comme un misérable . . .

— Mais je vous avais dit de compter vos gouttes.

— Ah ! bien oui, compter mes gouttes ! c’est par gobelets qu’il faudrait compter maintenant . . . Oui, mes Révérends, j’en suis 15 là. Trois fioles par soirée . . . Vous comprenez bien que cela ne peut pas durer . . . Aussi, faites faire l’élixir par qui vous voudrez . . . Que le feu de Dieu me brûle si je m’en mêle encore !

C’est le chapitre qui ne riait plus.

— Mais, malheureux, vous nous ruinez ! criait l’argentier en 20 agitant son grand-livre.

— Préférez-vous que je me damne?

Pour lors, le prieur se leva.

— Mes Révérends, dit-il en étendant sa belle main blanche où luisait l’anneau pastoral, il y a moyen de tout arranger . . . 25 C’est le soir, n’est-ce pas, mon cher fils, que le démon vous tente? . . .

— Oui, monsieur le prieur, régulièrement tous les soirs . . . Aussi, maintenant, quand je vois arriver la nuit, j’en ai, sauf votre respect, les sueurs qui me prennent, comme l’âne de 30 Capitou, quand il voyait venir le bât.

— Eh bien! rassurez-vous . . . Dorénavant, tous les soirs, à l’office, nous réciterons à votre intention l’oraison de saint Augustin, à laquelle l’indulgence plénière est attachée . . . Avec cela, quoi qu’il arrive, vous êtes à couvert . . . C’est l’abso- 35 lution pendant le péché.

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