‹ French short stories;Chapitre 2 sur 70 · v. vrai. 19. v. aussitôt. 31. v. avoir · texte numérisé non relu

v. vrai. 19. v. aussitôt. 31. v. avoir

LE BILLET DE MILLE

Confuse, la mère Rouleau s’excusa.

— Évidemment . . . évidemment . . .

D’ailleurs, ce qu’elle en disait, c’était histoire de parler . . . parce que ... ces mille francs . . . surtout au commencement de l’hiver, lui auraient bien rendu service !... On fait tant de choses avec mille francs !... Cependant, le maître avait raison . . . C’était plus honnête de les rendre . . .

Un seul point restait à élucider.

Pourquoi ne les avait-il pas rendus tout de suite ?...

Pourquoi ?... Il lui en donna l’explication : mais ma foi, parce que, quand on est vraiment honnête et qu’on peut fournir aux camarades une preuve éclatante de son honnêteté, autant se passer cette petite satisfaction d’amour-propre.

Et, en effet, le lendemain, à l’heure de la partie, ce fut pour lui un beau moment que celui où il raconta son histoire, en produisant à l’appui de ses dires la pièce à conviction.

Tous tendirent les oreilles en ouvrant des yeux stupéfiés.

Cependant, la première impression passée, les assistants se ravisèrent.

Était-ce bien vrai que le père Rouleau avait trouvé ces mille francs ?

Hein ?... N’était-ce pas ? une blague ?

Et les yeux s’interrogeaient, les coudes se poussaient.

Au fond, on le savait un brin vantard, ce père Rouleau . . .

Mais, réflexion faite, à quoi lui aurait servi sa fanfaronnade ? Étant donnés ses principes d’honnêteté bien connus, maintenant surtout que la chose était publique et qu’il avait montré le billet, il ne pouvait pas ne pas le rendre. Or, tout de même, il ne l’aurait pas sorti de sa poche pour se donner la gloriole de faire croire à une trouvaille ! Voyez-vous qu’un malin se fût présenté pour réclamer les mille francs comme lui appartenant ?

3. v. histoire. 6. v. maître. 11. v. que (1, a). 12. v. autant. 15. v. que

(1, c). 24. v. savoir (l). 30. v. voir. — se fût présenté = se serait présenté.

RENÉ BAZIN

Le père Rouleau l’aurait payée cher, sa comédie !

Alors, faute de pouvoir contester ses dires, les camarades, quoique à contre-cœur, voulurent bien se laisser convaincre.

Le père Rouleau triomphait. Il jouissait du spectacle de leur 5 surprise, comme s’il leur eût joué un bon tour, n’ayant préparé cette mise en scène que pour mieux ménager l’effet de la déclaration finale, lorsqu’il annoncerait son intention formelle de rapporter le billet. Car c’était là qu’il voulait en arriver ...

10 Et effectivement, quand il prit son air grave pour faire savoir que, dans le courant de la semaine il retournerait à Rouen et qu’il irait déposer les mille francs au commissariat de police, les yeux autour de lui s’écarquillèrent plus que jamais. Le vieux Normand sentait qu’une sorte d’admiration frôlait tout son 15 être pour l’acte vraiment méritoire qu’il irait accomplir.

Cette fois, on ne pouvait plus lui marchander la considération à laquelle il avait droit !

Il est vrai que le bourrelier insinua :

— Dis donc, Rouleau, m’est avis que, dans ces cas-là, le 20 commissaire doit donner un reçu ?

Gonflé d’importance, il répondit :

— Tout probable.

Le grainetier dit à son tour :

— Eh bien, faudra que tu nous le montres . . . pour que je 25 voie comment c’est fait !...

— C’est encore dans les choses possibles . . .

Et, à part lui, le bonhomme pensait:

— Si je le leur montrerai ?... Comment donc !...

La production de ce reçu n’était-elle pas la base même de son 30 calcul? Ce papier n’allait-il pas constituer pour lui le plus authentique, le plus probant, le plus éloquent des diplômes !

Et le moyen après ça de ne pas rendre hommage à sa parfaite intégrité ?

1. 1’ (= la) se rapporte à comédie, ce qui rend le mot comédie plus énergique. 2. v. faute. 8. v. là (1) et arriver. 19. v. avis. 24. faudra = il faudra. 25. v. faire (1). 27. v. part. 28. v. si et comment.

LE BILLET DE MILLE

Aussi, dès qu’il l’eut en sa possession, le fameux reçu, ne se fit-il pas faute de l’exhiber. Il le montrait avec orgueil non seulement au café, mais aux réunions de la mairie, à la fin des banquets, partout ... Il ne s’en séparait plus.

Et il avait bien raison de le conserver précieusement. C’était son titre. Car si, dans un an, les mille francs n’étaient pas réclamés, ils revenaient de droit à celui qui les avait trouvés.

Sans doute, cette éventualité était peu probable. Mais enfin, comme le disait le père Rouleau avec un geste évasif, la tête dans ses épaules:

— On ne sait pas . . . personne ne peut savoir . . .

En fait, il n’y avait que lui qui savait. Et il ne se faisait pas de bile, le père Rouleau; parce que, dans le récit de cette affaire, il avait été parfaitement sincère. Mais il avait omis un détail — un seul — c’était de dire qu’avant de se rendre chez le commissaire, il était entré chez un changeur, et avait transformé le billet de mille en deux billets de cinq cents francs ... De sorte que, quand le propriétaire du billet perdu se présenta pour faire sa réclamation, le malheureux en fut pour sa démarche.

Dame! ce qu’il avait perdu, c’était un billet de mille . . .

Et ce qu’on avait rapporté, c’étaient deux billets de cinq cents.

Par conséquent, ce n’étaient pas «ses» mille francs !

Voilà comment la somme se trouva faire retour au père Rouleau.

Aussi, pour immortaliser son «acte de probité», l’ancien marchand de chandelles a-t-il employé cet argent à faire réparer sa maison, dont la toiture de tuiles neuves, surmontée d’une plaque qui porte en chiffres ajourés la date de la restauration, rappelle aujourd’hui à tous son action d’éclat.

Aux dernières élections municipales, il est arrivé en tête de la liste; et sa réputation d’honnête homme est définitivement consacrée dans le pays; car maintenant, on peut dire du père

4. v. plus. 14. Plus énergique que le père Rouleau ne se faisait pas de bile. 20. v. en (2). 25. v. trouver.

RENÉ BAZIN

Rouleau ce qu’on voudra; mais il y a un fait, un fait incontestable: c’est qu’un jour il a trouvé mille francs, et qu’au lieu de les garder, il les a portés chez le commissaire . . .

René Bazin

ALPHONSE DAUDET

Alphonse Daudet est né à Nîmes en 1840. Des revers de fortune que subirent ses parents l’obligèrent, ses études à peine terminées, à se faire répétiteur de collège (1855-1857). En 1857 il alla à Paris. Il débuta dans la littérature par un volume de vers, Les Amoureuses (1858), qui lui attira la faveur de l’Impératrice. Ce sont ses romans et ses nouvelles qui lui assurèrent une grande popularité. Dans Le Petit Chose (1868) il a retracé avec une sensibilité émue les pénibles aventures de sa jeunesse. Dans Les Lettres de mon Moulin (1869), d’où sont extraites les trois nouvelles que nous donnons ici, il a fait revivre avec verve et bonne humeur les mœurs et les histoires de sa Provence natale. Dans Tartarin de Tarascon (1872) il a créé un type de méridional ingénument hâbleur qui est resté légendaire.

Alphonse Daudet ne consentit jamais à se présenter à l’Académie Française. Après une longue maladie il mourut à Paris en 1897.

LA MULE DU PAPE

De tous les jolis dictons, proverbes ou adages, dont nos paysans de Provence passementent leurs discours, je n’en sais pas un plus pittoresque ni plus singulier que celui-ci. A quinze lieues autour de mon moulin, quand on parle d’un homme rancunier, vindicatif, on dit : « Cet homme-là ! méfiez-vous !... il 5 est comme la mule du Pape, qui garde sept ans son coup de pied. »

J’ai cherché bien longtemps d’où ce proverbe pouvait venir, ce que c’était que cette mule papale et ce coup de pied gardé pendant sept ans. Personne ici n’a pu me renseigner à ce sujet, 10 pas même Francet Mamaï, mon joueur de fifre, qui connaît pourtant son légendaire provençal sur le bout du doigt. Francet

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