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v. vieux. 30. v. demander à

LA PEUR

s’éveilla brusquement et, levant sa tête, tendant le cou, regardant vers le feu de son œil presque éteint, il poussa un de ces lugubres hurlements qui font tressaillir les voyageurs, le soir, dans la campagne. Tous les yeux se portèrent sur lui, il restait maintenant immobile, dressé sur ses pattes comme hanté d’une 5 vision, et il se remit à hurler vers quelque chose d’invisible, d’inconnu, d’affreux sans doute, car tout son poil se hérissait.

Le garde, livide, cria : « Il le sent ! il le sent ! il était là quand je l’ai tué. » Et les deux femmes égarées se mirent, toutes les deux, à hurler avec le chien. 10

Malgré moi, un grand frisson me courut entre les épaules. Cette vision de l’animal dans ce lieu, à cette heure, au milieu de ces gens éperdus, était effrayante à voir.

Alors, pendant une heure, le chien hurla sans bouger; il hurla comme dans l’angoisse d’un rêve; et la peur, l’épouvantable 15 peur entrait en moi; la peur de quoi? Le sais-je? C’était la peur, voilà tout.

Nous restions immobiles, livides, dans l’attente d’un événement affreux, l’oreille tendue, le cœur battant, bouleversés au moindre bruit. Et le chien se mit à tourner autour de la pièce, 20 en sentant les murs et gémissant toujours. Cette bête nous rendait fous ! Alors, le paysan qui m’avait amené se jeta sur elle, dans une sorte de paroxysme de terreur furieuse, et, ouvrant une porte donnant sur une petite cour, jeta l’animal dehors.

Il se tut aussitôt; et nous restâmes plongés dans un silence 25 plus terrifiant encore. Et soudain, tous ensemble, nous eûmes une sorte de sursaut: un être glissait contre le mur du dehors vers la forêt; puis il passa contre la porte, qu’il sembla tâter, d’une main hésitante; puis on n’entendit plus rien pendant deux minutes qui firent de nous des insensés; puis il revint, 30 frôlant toujours la muraille; et il gratta légèrement, comme ferait un enfant avec son ongle; puis soudain une tête apparut contre la vitre du judas, une tête blanche avec des yeux lumineux comme ceux des fauves. Et un son sortit de sa bouche, un son indistinct, un murmure plaintif. 35

Alors un bruit formidable éclata dans la cuisine. Le vieux

GUY DE MAUPASSANT

garde avait tiré. Et aussitôt les fils se précipitèrent, bouchèrent le judas en dressant la grande table qu’ils assujettirent avec le buffet.

Et je vous jure qu’au fracas du coup de fusil que je n’attendais 5 point, j’eus une telle angoisse du cœur, de l’âme et du corps, que je me sentis défaillir, prêt à mourir de peur.

Nous restâmes là jusqu’à l’aurore, incapables de bouger, de dire un mot, crispés dans un affolement indicible.

On n’osa débarricader la sortie qu’en apercevant, par la 10 fente d’un auvent, un mince rayon de jour.

Au pied du mur, contre la porte, le vieux chien gisait, la gueule brisée d’une balle.

Il était sorti de la cour en creusant un trou sous une palissade.

L’homme au visage brun se tut; puis il ajouta:

15 — Cette nuit-là, pourtant, je ne courus aucun danger; mais

j’aimerais mieux recommencer toutes les heures où j’ai affronté les plus terribles périls, que la seule minute du coup de fusil sur la tête barbue du judas.

Guy de Maupassant

ANDRÉ THEURIET

André Theuriet, 1833-1907, passa son enfance à Bar-le-Duc. Ses études terminées, il occupa différents postes de receveur de l’enregistrement en province, avant de venir à Paris, en qualité d’employé au Ministère des Finances. Il est connu à la fois comme poète et comme romancier. Au cours de sa longue carrière bureaucratique, il conserva toujours un goût vif de la nature et de la vie rustique. Parmi ses romans on peut citer: Le Fils Maugars (1879), La Maison des Deux Barbeaux (1879), L’Oncle Scipion (1890), Mon Oncle Flo (1906). Il a publié huit volumes de contes.

LA SAINT-NICOLAS

— Monsieur le sous-directeur peut-il recevoir Mme Blouet ? demande le garçon de bureau, entr’ouvrant discrètement l’un des battants de la porte du cabinet.

Le cabinet sous-directorial est une pièce spacieuse, haute de plafond, sévère d’aspect, avec ses deux fenêtres garnies de 5 rideaux de damas vert, son papier de tenture et ses fauteuils de drap du même ton, ses cartonniers et sa bibliothèque d’acajou.

Le parquet soigneusement ciré reflète comme un miroir la froide symétrie de ce mobilier administratif, et la glace de la cheminée renvoie avec la même correcte fidélité l’image d’une 10 pendule-borne de marbre noir, accostée de deux lampes de bronze et de deux flambeaux dorés. Tournant le dos à la cheminée, le sous-directeur, Hubert Boinville, travaille penché sur le large bureau d’acajou encombré de dossiers. Il relève sa figure grave et mélancolique, encadrée d’une barbe brune où 15 brillent çà et là quelques fils gris, et ses yeux noirs aux paupières fatiguées laissent tomber un regard indifférent sur la carte que

ANDRÉ THEURIET

lui tend le digne et solennel huissier. Sur ce petit carré de bristol, il y a écrit à la main, d’une écriture vieillotte et tremblée: « Veuve Blouet. » Le nom ne lui apprend rien, et, tout en rejetant la carte au milieu des dossiers, il a un geste d’impatience.

5 — C’est une vieille dame, ajoute l’huissier; faut-il la ren¬

voyer ?

— Faites-la entrer, répond le sous-directeur d’un ton résigné.

Le garçon de bureau se redresse dans son habit à boutons de métal, disparaît, puis, au bout d’un instant, introduit la solli- 10 citeuse, qui, dès le seuil, ébauche une antique révérence.

Hubert Boinville se soulève à demi et d’un signe froidement poli indique à la visiteuse un fauteuil où elle s’assied après avoir renouvelé sa révérence.

C’est une petite vieille en pauvres vêtements noirs. La robe 15 de mérinos a plus d’une reprise; elle est fripée et d’un ton verdâtre. Un voile de crêpe défraîchi, qui a déjà dû servir pour plus d’un deuil, pend misérablement de chaque côté du chapeau démodé et laisse voir, sous un tour de faux cheveux châtains, une figure rondelette, ridée comme une reinette d’hiver, avec 20 de petits yeux vifs et une petite bouche dont les lèvres rentrées trahissent l’absence des dents.

— Monsieur, commence-t-elle d’une voix un peu essoufflée, je suis fille, veuve et sœur d’employés qui ont fourni de bons et loyaux services, et j’ai adressé une demande de secours à la 25 Direction générale ... Je désirerais savoir si je puis espérer quelque chose.

Le sous-directeur a écouté ce début sans sourciller. Il a entendu tant de suppliques analogues !

— Avez-vous déjà été secourue, madame? demande-t-il 30 flegmatiquement.

— Non, monsieur, jusqu’à présent j’avais pu vivre sans tendre la main . . . J’ai une petite pension et . . .

— Ah! interrompt-il sèchement, dans ce cas je crains bien que nous ne puissions rien pour vous . . . Nous avons à soulager 35 beaucoup de personnes malheureuses qui n’ont pas même cette ressource d’une pension.

LA SAINT-NICOLAS

— Attendez, monsieur ! s’écrie-t-elle désespérément, je n’ai pas tout dit . . . J’avais trois garçons, ils sont morts; le dernier donnait des leçons de mathématiques . . . L’autre hiver, en allant du Panthéon au collège Chaptal, par une pluie battante, il a attrapé un mauvais rhume qui a tourné en fluxion de poitrine et qui l’a emmené en quinze jours ... Ses leçons nous faisaient vivre, moi et son enfant, car il m’a laissé une petite-fille. Les frais de maladie et les frais mortuaires m’ont mise à sec. J’ai engagé mon titre de pension pour payer les dettes criardes . . . Me voilà seule au monde avec la petiote, sans un pauvre sou, et j’ai quatre-vingt-deux ans . . . C’est un grand âge, n’est-ce pas donc?

Sous leurs paupières ridées, les yeux de la vieille solliciteuse sont devenus humides. Le sous-directeur l’a écoutée plus attentivement. Les intonations un peu chantantes et certaines locutions provinciales de la vieille dame résonnent à son oreille comme une musique déjà entendue et jadis familière. Ces façons de parler ont un goût de terroir qu’il croit reconnaître et qui lui cause une sensation singulière. Il sonne, demande le dossier de « la veuve Blouet », et quand le solennel garçon de bureau pose, d’un air important, la mince chemise jaune sur la table, Hubert Boinville compulse les pièces avec un intérêt visible.

— Vous êtes Lorraine, madame, reprend-il en montrant à la veuve une figure moins fermée, où court un faible sourire. Je m’en étais douté à votre accent.

— Oui, monsieur, je suis de l’Argonne . . . Comment, vous avez reconnu mon accent? Je croyais bien l’avoir perdu après avoir si longtemps valté aux quatre coins de la France, comme un camp-volant.

Le sous-directeur regarde avec une compassion croissante cette pauvre veuve d’employé qu’un coup de vent a arrachée à sa forêt natale, et jetée dans Paris comme une feuille sèche, après l’avoir longuement roulée par les chemins arides de la vie bureaucratique. Il sent peu à peu s’amollir son cœur de fonctionnaire et répond en souriant de nouveau:

ANDRÉ THEURIET

— Moi aussi je suis de l’Argonne, et j’ai vécu longtemps près de votre village, à Clermont . . . Allons, madame, ayez bon courage . . . J’espère que nous obtiendrons le secours que vous désirez . . . Vous avez donné votre adresse?

5 — Oui, monsieur, rue de la Santé, 12, près du couvent des

Capucins . . . Bien des mercis; je m’en vais contente de vos bonnes paroles; et contente aussi d’avoir retrouvé un pays . . .

Et la vieille dame se retire après s’être confondue en révérences.

10 Dès que Mme Blouet a disparu, le sous-directeur se lève et va appuyer son front à la vitre de l’une des fenêtres qui donnent sur les jardins de l’hôtel. Mais ce ne sont pas les cimes des marronniers à demi effeuillés qu’il contemple; son regard, devenu rêveur, s’en va plus loin . . . très loin, là-bas, vers l’Est, au 15 delà des plaines et des collines crayeuses de la Champagne, jusqu’à une vallée adossée à une grande forêt, avec une modeste rivière qui roule son eau jaune entre des files de peupliers, au pied d’une vieille petite ville aux toits de tuiles brunes . . .

C’est là qu’il a vécu enfant, G’est là qu’il revenait chaque 20 année aux vacances. Son père, greffier de la justice de paix, y menait la vie étroite et serrée des petits bourgeois sans fortune. Élevé à la dure, accoutumé de bonne heure au devoir strict et au travail acharné, Hubert a quitté le pays à vingt ans et n’y est plus guère retourné que pour suivre le convoi de son 25 père. Doué d’une intelligence supérieure et d’une volonté de fer, enragé travailleur, il a monté rapidement les degrés de l’échelle administrative. Être sous-directeur à trente-huit ans, cela passe dans le monde des bureaux pour un avancement exceptionnel. Austère, ponctuel, réservé et poli, à cheval sur les 30 règlements, il arrive au ministère à dix heures, n’en sort qu’à six et emporte du travail chez lui. D’une nature peu expansive bien que sensible au fond, il passe pour être très boutonné. Il va peu dans le monde, et sa vie a été tellement prise par le travail qu’il n’a jamais eu le temps de songer au mariage. Son 35 cœur a pourtant parlé une fois, dans l’Argonne, alors qu’il avait vingt ans, mais, comme il n’était qu’un mince surnuméraire sans

LA SAINT-NICOLAS

fortune, la fille qu’il aimait l’a dédaigné et s’est mariée richement avec un gros marchand de bois. Cette première déception a laissé à Boinville une arrière-amertume que ses succès administratifs n’ont jamais complètement corrigée. Son esprit est resté teinté de mélancolie, et, ce soir, après avoir entendu cette vieille femme lui parler de sa détresse avec cet accent du terroir qu’on n’oublie jamais, il s’est senti envahi d’une tristesse rétrospective.

Le front posé contre la vitre, il remue comme un amas de feuilles mortes les lointains souvenirs de jeunesse, ensevelis profondément dans sa mémoire, et le parfum des saisons passées au pays natal lui remonte doucement au cerveau.

Il revient à son fauteuil, et, prenant le dossier Blouet, il l’annote au crayon de cette mention marginale: « Situation digne d’intérêt — accorder » — puis il sonne le garçon et renvoie le dossier au sous-chef chargé des secours.

Le jour où le secours fut accordé officiellement, Hubert Boinville quitta son bureau un peu plus tôt que d’habitude. L’idée lui était venue d’aller annoncer lui-même la bonne nouvelle à sa vieille payse.

Trois cents francs, c’était une goutte d’eau à peine, tombant du réservoir de l’énorme budget ministériel, mais dans le budget de la veuve cette goutte devait se changer en une rosée bienfaisante. Encore qu’on fût au commencement de décembre, le temps était doux, et Boinville fit à pied le long trajet qui le séparait de la rue de la Santé. Quand il arriva à destination, la nuit commençait à enténébrer ce quartier désert. A la lueur d’un bec de gaz placé près du couvent des Capucins, il aperçut le n° 12, au-dessus d’une porte bâtarde percée dans un long mur de moellons. Il n’eut qu’à pousser cette porte entre-bâillée et se trouva dans un vaste jardin, où l’on distinguait, dans l’ombre, des carrés de légumes, des touffes de rosiers, et çà et là des sil-

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