‹ French short stories;Chapitre 27 sur 70 · v. que (1, o · texte numérisé non relu

v. que (1, o

LA MONTRE DU DOYEN

jour ... Il y a peut-être encore du monde à l’auberge ... si tu veux, nous descendrons.

— J’aime mieux rester ici.

— Soit!

Et nous reprîmes notre place au coin du feu.

Le lendemain, dès que le jour parut, j’allai prendre la montre sur la table. C’était une montre très belle, à double cadran; l’un marquait les heures, l’autre les minutes. Wilfrid parut plus rassuré.

— Kasper, me dit-il, toute réflexion faite, il convient mieux que j’aille voir le bailli. Tu es trop jeune pour entrer dans de telles affaires . . . Tu t’expliquerais mal !

— C’est comme tu voudras.

— Oui, il paraîtrait bien étrange qu’un homme de mon âge envoyât un enfant.

— Bien, . . . bien, ... je comprends, Wilfrid.

Il prit la montre, et je remarquai que son amour-propre seul le poussait à cette résolution : il aurait rougi, sans doute, devant ses camarades, d’avoir montré moins de courage que moi.

Nous descendîmes du grenier tout méditatifs. En traversant l’allée qui donne sur la rue Saint-Christophe, nous entendîmes le cliquetis des verres et des fourchettes ... Je distinguai la voix du vieux Brêmer et de ses deux fils, Ludwig et Karl.

— Ma foi, dis-je à Wilfrid, avant de sortir, nous ne ferions pas mal de boire un bon coup.

En même temps je poussai la porte de la salle. Toute notre société était là, les violons, les cors de chasse suspendus à la muraille, la harpe dans un coin. Nous fûmes accueillis par des cris joyeux. On s’empressa de nous faire place à table.

— Hé ! disait le vieux Brêmer, bonne journée, camarades . . . Du vent !... de la neige !... Toutes les brasseries seront pleines de monde; chaque flocon qui tourbillonne dans l’air est un florin qui nous tombera dans la poche !

J’aperçus ma petite Annette, fraîche, dégourdie, me souriant des yeux et des lèvres avec amour. Cette vue me ranima . . . Les meilleures tranches de jambon étaient pour moi, et chaque

ERCKMANN-CHATRIAN

fois qu’elle venait déposer une cruche à ma droite, sa douce main s’appuyait avec expression sur mon épaule.

Oh ! que mon cœur sautillait, en songeant aux marrons que nous avions croqués la veille ensemble ! Pourtant, la figure 5 pâle du meurtrier passait de temps en temps devant mes yeux et me faisait tressaillir ... Je regardais Wilfrid, il était tout méditatif. Enfin, au coup de huit heures, notre troupe allait partir, lorsque la porte s’ouvrit, et que trois escogriffes, la face plombée, les yeux brillants comme des rats, le chapeau déformé, 10 suivis de plusieurs autres de la même espèce, se présentèrent sur le seuil. L’un d’eux, au nez long, un énorme gourdin suspendu au poignet, s’avança en s’écriant:

— Vos papiers, messieurs?

Chacun s’empressa de satisfaire à sa demande. Malheureuse- 15 ment Wilfrid, qui se trouvait debout auprès du poêle, fut pris d’un tremblement subit, et comme l’agent de police, à l’œil exercé, suspendait sa lecture pour l’observer d’un regard équivoque, il eut la funeste idée de faire glisser la montre dans sa botte . . . mais, avant qu’elle eût atteint sa destination, l’agent 20 de police frappait sur la cuisse de mon camarade et s’écriait d’un ton goguenard :

— Hé, hé ! il paraît que ceci nous gêne ?

Alors Wilfrid tomba en faiblesse, à la grande stupéfaction de tout le monde ... Il s’affaissa sur un banc, pâle comme la 25 mort, et Madoc, le chef de la police, sans gêne, ouvrit son pantalon et en retira la montre avec un méchant éclat de rire. Mais à peine l’eut-il regardée, qu’il devint grave, et se tournant vers ses agents:

— Que personne ne sorte ! s’écria-t-il d’une voix terrible. 30 Nous tenons la bande . . . Voici la montre du doyen Daniel van den Berg . . . Attention . . . Les menottes !

Ce cri nous traversa jusqu’à la moelle des os. Il se fit un tumulte épouvantable . . . Moi, nous sentant perdus, je me glissai sous le banc, près du mur, et comme on enchaînait le 35 pauvre vieux Brêmer, ses fils Heinrich et Wilfrid, qui sanglotaient et protestaient, ... je sentis une petite main me passer sur

LA MONTRE DU DOYEN

le cou, ... la douce main d’Annette, où j’imprimai mes lèvres pour dernier adieu. Mais elle me prit par l’oreille, m’attira doucement, . . . doucement ... Je vis la porte du cellier ouverte sous un bout de la table ... Je m’y laissai glisser . . . La porte se referma !

Ce fut l’affaire d’une seconde, au milieu de la bagarre.

A peine au fond de mon trou, on trépignait déjà sur la porte . . . puis tout devint silencieux: mes pauvres camarades étaient partis ! — La mère Grédel Dick jetait son cri de paon sur le seuil de son allée, disant que l’auberge du Pied-de-M outon était déshonorée.

Je vous laisse à penser les réflexions que je dus faire durant tout un jour, blotti derrière une futaille, les reins courbés, les jambes repliées sous moi, songeant que si un chien descendait à la cave, . . . que s’il prenait fantaisie à la cabaretière de venir elle-même remplir la cruche, . . . que si la tonne se vidait dans le jour et qu’il fallût en mettre une autre en perce, . . . que le moindre hasard enfin pouvait me perdre.

Toutes ces idées et mille autres me passaient par la tête. Je me représentais mes camarades déjà pendus au gibet. Annette, non moins troublée que moi, par excès de prudence refermait la porte chaque fois qu’elle remontait du cellier. J’entendis la vieille lui crier:

— Mais laisse donc cette porte. Es-tu folle de perdre la moitié de ton temps à l’ouvrir ?

Alors, la porte resta entre-bâillée, et du fond de l’ombre je vis les tables se garnir de nouveaux buveurs. J’entendais des cris, des discussions, des histoires sans fin sur la fameuse bande.

Oh ! les scélérats, disait l’un, grâce au ciel on les tient ! Quel fléau pour Heidelberg !... On n’osait plus se hasarder dans les rues après dix heures ... Le commerce en souffrait . . . Enfin, c’est fini, dans quinze jours tout sera rentré dans l’ordre.

— Voyez-vous ces musiciens de la Forêt Noire, criait un autre, . . . c’est un tas de bandits ! ils s’introduisent dans les maisons sous prétexte de faire de la musique ... Us observent

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