v. tout
ANDRÉ THEÜRIET
Elle aussi avait passé son enfance en Argonne, près d’une vieille tante, et elle rappelait à Boinville de menus détails locaux dont la précision le remettait insensiblement dans le milieu provincial d’autrefois. Comme il faisait très chaud 5 dans la chambre, Claudette avait entr’ouvert la croisée, et il arrivait des bouffées d’air frais, imprégnées de l’odeur maraîchère du jardin d’en bas, où l’on entendait le glouglou d’une fontaine s’égouttant dans une auge de pierre, tandis qu’au loin une cloche de couvent sonnait lentement Y Angélus.
10 Hubert Boinville eut tout à coup une hallucination. La fignolette lorraine et les yeux clairs de cette jolie fille qui évoquait pour lui les paysages forestiers de sa petite ville y étaient pour beaucoup. Il lui sembla qu’il avait reculé de vingt ans en arrière et qu’il était transporté dans quelque rustique logis de sa 15 province natale. Ce vent dans les arbres, ce frais murmure d’eau vive, c’était la voix caressante de l’Aire et le frisson des futaies de l’ Argonne; cette cloche qui chantait là-bas, c’était celle de l’église paroissiale du bourg fêtant la veillée de Saint-Nicolas . . . Sa jeunesse ensevelie pendant vingt ans sous les paperasses 20 administratives, sa jeunesse revivait dans toute sa verdeur, et devant lui les yeux bleus de Claudette riaient si ingénument, avec un éclat d’avril en fleur, que son cœur engourdi se réveillait et battait un plaisant tic tac dans sa poitrine . . .
La vieille dame s’était réveillée en sursaut et balbutiait des 25 paroles d’excuse. Hubert Boinville se leva; il était temps de prendre congé. Après avoir chaudement remercié Mme Blouet et avoir promis de revenir, il tendit la main à Claudette. Leurs regards se rencontrèrent un moment, et ceux du sous-directeur étaient si brillants que les paupières de la jeune fille s’abaissèrent 30 vivement sur ses rieuses prunelles azurées. Ce fut elle qui le reconduisit jusqu’au bas, et quand ils furent sur le seuil il lui serra encore une fois la main sans trouver rien à lui dire ... Et cependant il avait le cœur plein, le sous-directeur, et quand il se retrouva seul dans le désert ténébreux de la rue de la Santé, il 35 lui sembla qu’il entendait chanter dans le ciel tous les violons de la Saint-Nicolas.
LA SAINT-NICOLAS
Hubert Boinville donnait de nouveau, comme on dit en style de bureaucratie, « une impulsion active et éclairée au service ». La machine administrative avait recommencé à amonceler sur sa table la mouture quotidienne des rapports petit ordre et des rapports grand ordre, des lettres au ministre et des projets d’arrêtés. Les séances du Conseil, les audiences et les commissions ne lui avaient pas laissé une heure pour aller rue de la Santé. Pourtant le souvenir de la soirée de la Saint-Nicolas lui revenait souvent au milieu de son travail. A plusieurs reprises, il avait été distrait dans la lecture d’un dossier par l’image rayonnante des beaux yeux de Claudette. Cette apparition voltigeait sur les paperasses comme un léger papillon bleu; le soir, quand le sous-directeur rentrait dans son morne appartement de garçon, elle l’accompagnait et semblait le regarder railleusement, tandis qu’il tisonnait son feu qui brûlait mal. Alors il songeait à ce bon dîner dans la petite chambre campagnarde où le poêle ronflait si joyeusement, à ce gai babil de jeune fille qui avait un moment ressuscité les sensations de sa vingtième année. Dans la régulière monotonie de sa vie affairée, où les intimités féminines tenaient si peu de place, la soirée de la rue de la Santé tranchait comme une éclaircie ensoleillée au milieu d’une plaine brumeuse. Parfois, il regardait mélancoliquement dans la glace sa barbe déjà grisonnante; il pensait à sa jeunesse sans amour, à sa maturité commençante, et il se disait comme le bonhomme La Fontaine: « Ai-je passé le temps d’aimer? » Alors, il était pris d’une nostalgie de tendresse qui lui mettait l’esprit en désarroi, et il regrettait de ne s’être point marié.
Un jour, par une sombre après-midi de la fin de décembre, le solennel garçon de bureau entr’ ouvrit discrètement la porte du cabinet et annonça:
— Madame veuve Blouet.
Boinville se leva avec empressement pour recevoir la visiteuse. Après qu’il l’eut fait asseoir, il lui demanda en rougissant des nouvelles de sa petite-fille.
ANDRÉ THEURIET
— Merci, monsieur, répondit-elle, la petite va bien, votre visite lui a porté chance . . . Elle sollicitait depuis longtemps une place dans les Télégraphes . . . Elle a reçu hier sa nomination et je n’ai pas voulu quitter Paris sans prendre congé de vous et 5 vous témoigner toute notre reconnaissance.
La poitrine de Boinville se serra.
— Vous quittez Paris? demanda-t-il. Ce poste est donc en province ?
— Oui, dans les Vosges. . . Et naturellement j’accompagne 10 Claudette . . . J’ai quatre-vingt-deux ans, mon cher monsieur; je n’ai plus grand temps à passer dans ce monde et nous ne voulons pas nous séparer.
— Vous partez bientôt?
— Dans la première semaine de janvier . . . Adieu, monsieur. 15 Vous avez été très bon pour nous, et Claudette m’a bien recommandé de vous remercier en son nom.
Le sous-directeur, interdit et absorbé, ne répondait guère que par des monosyllabes. Quand la vieille dame fut sortie, il resta longtemps accoudé sur son bureau, la tête dans ses mains. Cette 20 nuit-là, il dormit mal, et, le lendemain, il fut de très maussade humeur avec ses employés. Il ne tenait pas en place. Dès trois heures, il brossa son chapeau, quitta le ministère et sauta dans une voiture qui passait.
Une demi-heure après, il traversait tout frissonnant le jardin 25 maraîcher du n° 12 de la rue de la Santé et il sonnait à la porte de Mme Blouet.
Ce fut Claudette qui vint lui ouvrir. A l’aspect du sous-directeur, elle tressaillit, puis devint toute rouge, tandis qu’un sourire passait dans ses yeux bleus.
30 — Grand’mère est sortie, dit-elle, mais elle ne tardera pas à
rentrer, et elle sera si heureuse de vous voir !...
— Ce n’est pas Mme Blouet que je désirais surtout rencontrer, mais vous, mademoiselle.
— Moi? murmura-t-elle troublée.
35 — Oui, vous, répéta-t-il brusquement. — Sa gorge se serrait,
il cherchait ses mots et les trouvait avec peine : — Vous partez toujours au mois de janvier?
LA SAINT-NICOLAS
Elle répondit par un signe de tête affirmatif.
— Ne regrettez-vous pas de quitter Paris?
— Oh ! si . . . Cela me fait gros cœur . . . Mais quoi ? Cette place est pour nous une bonne fortune et grand’mère pourra du moins vivre en paix pendant ses dernières années.
— Et si je vous donnais un moyen de rester à Paris, tout en assurant le repos et le bien-être de Mme Blouet ?
— Oh ! monsieur ! s’exclama la jeune fille dont le visage s’épanouit.
— C’est un moyen héroïque, reprit-il en hésitant; vous le trouverez peut-être au-dessus de vos forces . . .
— Je suis courageuse . . . Dites seulement, monsieur.
— Eh bien ! mademoiselle ... — Il s’arrêta pour reprendre sa respiration; puis, très vite, presque rudement, il ajouta: — Voulez-vous m’épouser?
— Mon Dieu !... balbutia-t-elle, et l’émotion la laissa sans voix.
Tout en exprimant une violente surprise, sa figure n’avait rien d’effarouché. Sa poitrine était agitée, ses lèvres restaient entr’ouvertes, mais ses grands yeux bleus humides brillaient d’un éclat très doux.
Quant à Boinville, il n’osait la regarder, de peur de lire sur ses traits un refus humiliant. Pourtant, inquiet de son silence prolongé, sans relever la tête, il lui demanda:
— Me trouvez-vous trop âgé ? Vous semblez tout effrayée !...
— Effrayée, répondit-elle ingénument, non, mais troublée et . . . contente !... C’est trop beau ... Je n’ose pas y croire !
— Chère enfant ! s’écria-t-il en lui prenant les mains, croyez-y et croyez surtout que le véritable heureux, c’est moi, parce que je vous aime !
Elle restait muette, mais dans le rayonnement de ses yeux il y avait une telle effusion de reconnaissance et de tendresse, qu’Hubert Boinville ne pouvait plus s’y méprendre. Il y lut sans doute qu’elle aussi se sentait heureuse, et pour les mêmes raisons, car il l’attira plus près de lui. Elle se laissait faire, et Hubert, plus hardi, ayant levé les mains de la jeune fille à
ANDRÉ THEURIET
la hauteur de ses lèvres, les baisait avec une vivacité toute juvénile.
— Sainte mère de Dieu ! s’écria la vieille dame, qui arriva sur ces entrefaites.
5 Ils se retournèrent, lui, un peu confus; elle, tout empourprée et radieuse.
— Madame Blouet, dit enfin gaiement Hubert Boinville, ne vous scandalisez pas !... Le soir où j’ai dîné chez vous, saint Nicolas est descendu dans ma cheminée comme au temps où 10 j’étais enfant, et il m’a fait cadeau d’une femme ... La voici, c’est votre petite-fille . . . Nous nous marierons le plus tôt possible, si vous le permettez.
André Theuriet
ERCKMANN-CHATRIAN
Les deux écrivains alsaciens Émile Erckmann (1822-1899) et Alexandre Chatrian (1826-1890) ont écrit en collaboration un grand nombre de nouvelles et de romans historiques et populaires dont beaucoup se passent dans leur province natale. Citons parmi les romans les plus connus: Madame Thérèse ou Les Volontaires de 1792 (1863), L’Ami Fritz (1864), Histoire d’un Conscrit de 1813 (1864), Waterloo (1865), Histoire d’un Paysan (4 volumes, 1868-1874). Leurs principaux recueils de contes sont: les Contes Fantastiques et les Contes de la Montagne (1860), les Contes du Bord du Rhin (1862), les Contes et Romans Alsaciens (1876). La Montre du Doyen est extraite des Contes Fantastiques.
LA MONTRE DU DOYEN
Le jour d’avant la Noël 1832, mon ami Wilfrid, sa contrebasse en sautoir, et moi mon violon sous le bras, nous allions de la Forêt Noire à Heidelberg. Il faisait un temps de neige extraordinaire; aussi loin que s’étendaient nos regards sur l’immense plaine déserte, nous ne découvrions plus de trace de 5 route, de chemin, ni de sentier. La bise sifflait son ariette stridente avec une persistance monotone, et Wilfrid, la besace aplatie sur sa maigre échine, ses longues jambes de héron étendues, la visière de sa petite casquette plate rabattue sur le nez, marchait devant moi, fredonnant je ne sais quelle joyeuse 10 chanson. J’emboîtais le pas, ayant de la neige jusqu’aux genoux, et je sentais la mélancolie me gagner insensiblement.
Les hauteurs de Heidelberg commençaient à poindre tout au bout de l’horizon, et nous espérions arriver avant la nuit close, lorsque nous entendîmes un cheval galoper derrière nous. Il 15
ERCKMANN-CHATRIAN
était alors environ cinq heures du soir, et de gros flocons de neige tourbillonnaient dans l’air grisâtre. Bientôt le cavalier fut à vingt pas. Il ralentit sa marche, nous observant du coin de l’œil; de notre part, nous l’observions aussi.
5 Figurez-vous un gros homme roux de barbe et de cheveux, coiffé d’un superbe tricorne, la capote brune, recouverte d’une pelisse de renard flottante, les mains enfoncées dans des gants fourrés remontant jusqu’aux coudes: quelque échevin ou bourgmestre à large panse, une belle valise établie sur la croupe 10 de son vigoureux roussin. Bref, un véritable personnage.
— Hé ! hé ! mes garçons, fit-il en sortant une de ses grosses mains des moufles suspendues à sa rhingrave, nous allons à Heidelberg, sans doute, pour faire de la musique ?
Wilfrid regarda le voyageur de travers et répondit brusque- 15 ment:
— Cela vous intéresse, monsieur ?
— Eh ! oui . . . J’aurais un bon conseil à vous donner.
— Un conseil ?
— Mon Dieu ... Si vous le voulez bien.
20 Wilfrid allongea le pas sans répondre, et, de mon côté, je m’aperçus que le voyageur avait exactement la mine d’un gros chat: les oreilles écartées de la tête, les paupières demi-closes, les moustaches ébouriffées, l’air tendre et paterne.
— Mon cher ami, reprit-il en s’adressant à moi, franchement, 25 vous feriez bien de reprendre la route d’où vous venez.
— Pourquoi, monsieur ?
— L’illustre maëstro Pimenti, de Novare, vient d’annoncer un grand concert à Heidelberg pour Noël; toute la ville y sera, vous ne gagnerez pas un kreutzer.
30 Mais Wilfrid, se retournant de mauvaise humeur, lui répliqua :
— Nous nous moquons de votre maëstro et de tous les Pimenti du monde. Regardez ce jeune homme, regardez-le bien ! Ça n’a pas encore un brin de barbe au menton; ça n’a jamais joué que dans les petits bouchons de la Forêt Noire pour faire danser 35 les bourengrédel et les charbonnières. Eh bien, ce petit bonhomme, avec ses longues boucles blondes et ses grands yeux
LA MONTRE DU DOYEN
bleus, défie tous vos charlatans italiens; sa main gauche renferme des trésors de mélodie, de grâce et de souplesse. Sa droite a le plus magnifique coup d’archet que le Seigneur-Dieu daigne accorder parfois aux pauvres mortels, dans ses moments de bonne humeur.
— Eh ! eh ! fit l’autre, en vérité ?
— C’est comme je vous le dis, s’écria Wilfrid, se remettant à courir, en soufflant dans ses doigts rouges.
Je crus qu’il voulait se moquer du voyageur, qui nous suivait toujours au petit trot.
Nous fîmes ainsi plus d’une demi-lieue en silence. Tout à coup l’inconnu, d’une voix brusque, nous dit :
— Quoi qu’il en soit de votre mérite, retournez dans la Forêt Noire; nous avons assez de vagabonds à Heidelberg, sans que vous veniez en grossir le nombre. Je vous donne un bon conseil, surtout dans les circonstances présentes. Profitez-en !
Wilfrid indigné allait lui répondre, mais il avait pris le galop et traversait déjà la grande avenue de l’Électeur. Une immense file de corbeaux venaient de s’élever dans la plaine, et semblaient suivre le gros homme, en remplissant le ciel de leurs clameurs.
Nous arrivâmes à Heidelberg vers sept heures du soir, et nous vîmes, en effet, l’affiche magnifique de Pimenti sur toutes les murailles de la ville: « Grand concerto, solo », etc.
Dans la soirée même, en parcourant les brasseries des théologiens et des philosophes, nous rencontrâmes plusieurs musiciens de la Forêt Noire, de vieux camarades, qui nous engagèrent dans leur troupe. Il y avait le vieux Brêmer, le violoncelliste; ses deux fils Ludwig et Karl, deux bons seconds violons; Heinrich Siebel, la clarinette; la grande Berthe avec sa harpe; puis Wilfrid et sa contre-basse, et moi comme premier violon.
Il fut arrêté que nous irions ensemble, et qu’après la Noël, nous partagerions en frères. Wilfrid avait déjà loué, pour nous deux, une chambre au sixième étage de la petite auberge du Pied-de- Mouton, à quatre kreutzers la nuit. A proprement parler, ce
18. v. électeur. 24. C’est à dire, des étudiants en théologie ou en philosophie de l’Université de Heidelberg.
ERCKMANN-CHATRIAN
n’était qu’un grenier; mais heureusement il y avait un fourneau de tôle, et nous y fîmes du feu pour nous sécher.
Comme nous étions assis tranquillement à rôtir des marrons et à boire une cruche de vin, voilà que la petite Annette, la fille 5 d’auberge, en petite jupe coquelicot et cornette de velours noir, les joues vermeilles, les lèvres roses comme un bouquet de cerises . . . Annette monte l’escalier quatre à quatre, frappe à la porte, et vient se jeter dans mes bras, toute réjouie.
Je connaissais cette jolie petite depuis longtemps, nous étions 10 du même village, et puisqu’il faut tout vous dire, ses yeux pétillants, son air espiègle m’avaient captivé le cœur.
— Je viens causer un instant avec toi, me dit-elle, en s’asseyant sur un escabeau. Je t’ai vu monter tout à l’heure, et me voilà!
15 Elle se mit alors à babiller, me demandant des nouvelles de celui-ci, de celui-là, enfin de tout le village: c’était à peine si j’avais le temps de lui répondre. Parfois elle s’arrêtait et me regardait avec une tendresse inexprimable. Nous serions restés là jusqu’au lendemain, si la mère Grédel Dick ne s’était mise à 20 crier dans l’escalier:
— Annette ! Annette ! viendras-tu ?
— Me voilà, madame, me voilà! fit la pauvre enfant, se levant toute surprise. Elle me donna une petite tape sur la joue et s’élança vers la porte; mais au moment de sortir elle s’arrêta: 25 — Ah! s’écria-t-elle en revenant, j’oubliais de vous dire;
avez-vous appris?
— Quoi donc ?
— La mort de notre pro-recteur Zâhn !
— Et que nous importe cela ?
30 — Oui, mais prenez garde, prenez garde, si vos papiers ne
sont pas en règle. Demain à huit heures, on viendra vous les demander. On arrête tant de monde, tant de monde depuis quinze jours ! Le pro-recteur a été assassiné dans la bibliothèque du cloître Saint-Christophe hier soir. La semaine der- 35 nière on a pareillement assassiné le vieux sacrificateur Ulmet Êlias, de la rue des Juifs ! Quelques jours avant, on a tué la
LA MONTRE DU DOYEN
vieille Christina Haas et le marchand d’agates Séligmann ! Ainsi, mon pauvre Kasper, fit-elle tendrement, veille bien sur toi, et que tous vos papiers soient en ordre.
Tandis qu’elle parlait, on criait toujours d’en bas:
— Annette ! Annette ! viendras-tu ? Oh ! la malheureuse, qui me laisse toute seule !
Et les cris des buveurs s’entendaient aussi, demandant du vin, de la bière, du jambon, des saucisses. Il fallut bien partir. Annette descendit en courant comme elle était venue, et répondant de sa voix douce:
— Mon Dieu !... mon Dieu !... qu’y a-t-il donc, madame, pour crier de la sorte ?... Ne croirait-on pas que le feu est dans la maison !...
Wilfrid alla refermer la porte, et, ayant repris sa place, nous nous regardâmes, non sans quelque inquiétude.
— Voilà de singulières nouvelles, dit-il ... Au moins tes papiers sont-ils en règle ?
— Sans doute.
Et je lui fis voir mon livret.
— Bon, le mien est là ... Je l’ai fait viser avant de partir . . . Mais c’est égal, tous ces meurtres ne nous annoncent rien de bon ... Je crains que nous ne fassions pas nos affaires ici . . . Bien des familles sont dans le deuil, ... et d’ailleurs les ennuis, les inquiétudes . . .
— Bah ! tu vois tout en noir, lui dis- je.
Nous continuâmes à causer de ces événements étranges jusque passé minuit.
Le feu de notre petit poêle éclairait toute la chambre. De temps en temps une souris attirée par la chaleur glissait comme une flèche le long du mur. On entendait le vent s’engouffrer dans les hautes cheminées et balayer la poussière de neige des gouttières. Je songeais à Annette. Le silence s’était rétabli.
Tout à coup Wilfrid, ôtant sa veste, s’écria:
— Il est temps de dormir . . . Mets encore une bûche au fourneau et couchons-nous.
3. vos se rapporte non seulement à Kasper mais aussi à ses camarades.
ERCKMANN-CHATRIAN
— Oui, c’est ce que nous avons de mieux à faire.
Ce disant, je tirai mes bottes, et deux minutes après nous étions étendus sur la paillasse, la couverture tirée jusqu’au menton, un gros rondin sous la tête pour oreiller. Wilfrid ne 5 tarda point à s’endormir. La lumière du petit poêle allait et venait ... Le vent redoublait au dehors ... et, tout en rêvant, je m’endormis à mon tour comme un bienheureux.
Vers deux heures du matin je fus éveillé par un bruit inexplicable; je crus d’abord que c’était un chat courant sur les 10 gouttières; mais ayant mis l’oreille contre les bardeaux, mon incertitude ne fut pas longue : quelqu’un marchait sur le toit.
Je poussai Wilfrid du coude pour l’éveiller.
— Chut ! fit-il en me serrant la main.
Il avait entendu comme moi. La flamme jetait alors ses 15 dernières lueurs, qui se débattaient contre la muraille décrépite. J’allais me lever, quand, d’un seul coup, la petite fenêtre, fermée par un fragment de brique, fut poussée et s’ouvrit: une tête pâle, les cheveux roux, les yeux phosphorescents, les joues frémissantes, parut, . . . regardant à l’intérieur. Notre saisisse- 20 ment fut tel que nous n’eûmes pas la force de jeter un cri. L’homme passa une jambe, puis l’autre, par la lucarne et descendit dans notre grenier avec tant de prudence, que pas un atome ne bruit sous ses pas.
Cet homme, large et rond des épaules, court, trapu, la face 25 crispée comme celle d’un tigre à l’affût, n’était autre que le personnage bonasse qui nous avait donné des conseils sur la route de Heidelberg. Que sa physionomie nous parut changée alors ! Malgré le froid excessif, il était en manches de chemise; il ne portait qu’une simple culotte serrée autour des reins, des 30 bas de laine et des souliers à boucles d’argent. Un long couteau taché de sang brillait dans sa main.
Wilfrid et moi nous nous crûmes perdus . . . Mais lui ne parut pas nous voir dans l’ombre oblique de la mansarde, quoique la flamme se fût ranimée au courant d’air glacial de la 35 lucarne. Il s’accroupit sur un escabeau et se prit à grelotter d’une façon bizarre . . . Subitement ses yeux, d’un vert jau-
LA MONTRE DU DOYEN
nâtre, s’arrêtèrent sur moi, ... ses narines se dilatèrent, . . . il me regarda plus d’une longue minute ... Je n’avais plus une goutte de sang dans les veines ! Puis, se tournant vers le poêle, il toussa d’une voix rauque, pareille à celle d’un chat, sans qu’un seul muscle de sa face tressaillît. Il tira du gousset de sa culotte une grosse montre, fit le geste d’un homme qui regarde l’heure, et, soit distraction ou tout autre motif, il la déposa sur la table. Enfin, se levant comme incertain, il considéra la lucarne, parut hésiter, et sortit, laissant la porte ouverte tout au large.
Je me levai aussitôt pour pousser le verrou, mais déjà les pas de l’homme criaient dans l’escalier à deux étages en dessous. Une curiosité invincible l’emporta sur ma terreur, et, comme je l’entendais ouvrir une fenêtre donnant sur la cour, moi-même je m’inclinai vers la lucarne de l’escalier en tourelle du même côté. La cour de cette hauteur était profonde comme un puits; un mur, haut de cinquante à soixante pieds, la partageait en deux. Sa crête partait de la fenêtre que l’assassin venait d’ouvrir, et s’étendait en ligne droite, sur le toit d’une vaste et sombre demeure en face. Comme la lune brillait entre de grands nuages chargés de neige, je vis tout cela d’un coup d’œil, et je frémis en apercevant l’homme fuir sur la haute muraille, la tête penchée en avant et son long couteau à la main, tandis que le vent soufflait avec des sifflements lugubres.
Il gagna le toit en face et disparut dans une lucarne.
Je croyais rêver. Pendant quelques instants je restai là, bouche béante, la poitrine nue, les cheveux flottants, sous le grésil qui tombait du toit. Enfin, revenant de ma stupeur, je rentrai dans notre réduit et trouvai Wilfrid, qui me regarda tout hagard et murmurant une prière à voix basse. Je m’empressai de remettre du bois au fourneau, de passer mes habits et de fermer le verrou.
— Eh bien ? demanda mon camarade en se levant.
— Eh bien ! lui répondis-je, nous en sommes réchappés . . . Si cet homme ne nous a pas vus, c’est que Dieu ne veut pas encore notre mort.
— Oui, fit-il, ... oui ! c’est l’un des assassins dont nous par-
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lait Annette . . . Grand Dieu !... quelle figure, ... et quel couteau !
Il retomba sur la paillasse . . . Moi, je vidai d’un trait ce qui restait de vin dans la cruche, et comme le feu s’était ranimé, 5 que la chaleur se répandait de nouveau dans la chambre, et que le verrou me paraissait solide, je repris courage.
Pourtant, la montre était là . . . L’homme pouvait revenir la chercher !... Cette idée nous glaça d’épouvante.
— Qu’allons-nous faire, maintenant? dit Wilfrid. Notre plus 10 court serait de reprendre tout de suite le chemin de la Forêt Noire !
— Pourquoi ?
— Je n’ai plus envie de jouer de la contre-basse . . . Arrangezvous comme vous voudrez.
15 — Mais pourquoi donc? Qu’est-ce qui nous force à partir?
Avons-nous commis un crime ?
— Parle bas, . . . parle bas, . . . fit-il . . . Rien que ce mot crime, si quelqu’un l’entendait, pourrait nous faire pendre . . . De pauvres diables comme nous servent d’exemples aux 20 autres ... On ne regarde pas longtemps s’ils commettent des crimes ... Il suffit qu’on trouve cette montre ici.
— Écoute, Wilfrid, lui dis-je, il ne s’agit pas de perdre la tête. Je veux bien croire qu’un crime a été commis ce soir dans notre quartier . . . Oui, je le crois, . . . c’est même très pro- 25 bable, . . . mais, en pareille circonstance, que doit faire un honnête homme ? Au lieu de fuir, il doit aider la justice, il doit . . .
— Et comment, comment l’aider?
— Le plus simple sera de prendre la montre et d’aller la remettre demain au grand bailli, en lui racontant ce qui s’est 30 passé.
— Jamais . . . jamais ... je n’oserai toucher cette montre !
— Eh bien ! moi, j’irai. Couchons-nous et tâchons de dormir encore s’il est possible.
— Je n’ai plus envie de dormir.
35 — Alors, causons, . . . allume ta pipe, . . . attendons le