‹ French short stories;Chapitre 29 sur 70 · v. de. 17. v. cependant (archaïque · texte numérisé non relu

v. de. 17. v. cependant (archaïque

LA MONTRE DU DOYEN

Il paraît qu’elle avait cette louable habitude pour s’assurer que tout était en ordre.

— Mais, madame, balbutia la petite, le tonneau n’est pas vide; vous n’avez pas besoin . . .

— Mêle-toi de tes affaires, interrompit la grosse femme, dont la chandelle brillait déjà sur l’escalier.

Je n’eus que le temps de me replier de nouveau derrière la futaille. La vieille, courbée sous la voûte basse du cellier, allait d’une tonne à l’autre, et je l’entendais murmurer:

— Oh ! la coquine, comme elle laisse couler le vin ! Attends, attends, je vais t’apprendre à mieux fermer les robinets. A-t-on jamais vu ! A-t-on jamais vu !

La lumière projetait les ombres contre le mur humide. Je me dissimulais de plus en plus.

Tout à coup, au moment où je croyais la visite terminée, j’entendis la grosse mère exhaler un soupir, mais un soupir si long, si lugubre, que l’idée me vint aussitôt qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire. Je hasardai un œil, ... le moins possible; et qu’est-ce que je vis? Dame Grédel Dick, la bouche béante, les yeux hors de la tête, contemplant le dessous de la tonne, derrière laquelle je me tenais immobile. Elle venait d’apercevoir un de mes pieds sous la solive servant de cale, et s’imaginait sans doute avoir découvert le chef des brigands, caché là pour l’égorger pendant la niiit. Ma résolution fut prompte: je me redressai en murmurant:

— Madame, au nom du ciel ! ayez pitié de moi. Je suis . . .

Mais alors, elle, sans me regarder, sans m’écouter, se prit à jeter des cris de paon, des cris à vous déchirer les oreilles, tout en grimpant l’escalier aussi vite que le lui permettait son énorme corpulence. De mon côté, saisi d’une terreur inexprimable, je m’accrochai à sa robe, pour la prier à genoux. Mais ce fut pis encore :

— Au secours ! à l’assassin ! Oh ! ah ! mon Dieu ! Lâchezmoi. Prenez mon argent. Oh ! oh !

C’était effrayant. J’avais beau lui dire:

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— Madame, regardez-moi. Je ne suis pas ce que vous pensez . . .

Bah ! elle était folle d’épouvante, elle radotait, elle bégayait, elle piaillait d’un accent si aigu que si nous n’eussions été sous 5 terre, tout le quartier en eût été éveillé. Dans cette extrémité, ne consultant que ma rage, je lui grimpai sur le dos, et j’atteignis avant elle la porte, que je lui refermai sur le nez comme la foudre, ayant soin d’assujettir le verrou. Pendant la lutte, la lumière s’était éteinte, dame Grédel restait dans les ténèbres, et 10 sa voix ne s’entendait plus que faiblement, comme dans le lointain.

Moi, épuisé, anéanti, je regardais Annette dont le trouble égalait le mien. Nous n’avions plus la force de nous dire un mot, et nous écoutions ces cris expirants, qui finirent par 15 s’éteindre: la pauvre femme s’était évanouie.

— Oh ! Kasper, me dit Annette en joignant les mains, que faire, mon Dieu, que faire ? Sauve-toi . . . Sauve-toi ... On a peut-être entendu . . . Tu l’as donc tuée ?

— Tuée !... moi ?

20 — Eh bien !... échappe-toi ... Je vais t’ouvrir.

En effet, elle leva la barre, et je me pris à courir dans la rue, sans même la remercier . . . Ingrat ! Mais j’avais si peur, . . . le danger était si pressant, ... le ciel si noir ! Il faisait un temps abominable : pas une étoile au ciel, . . . pas un réverbère 25 allumé ... Et le vent, ... et la neige ! Ce n’est qu’après avoir couru au moins une demi-heure, que je m’arrêtai pour reprendre haleine ... Et qu’on s’imagine mon épouvante quand, levant les yeux, je me vis juste en face du Pied-de-Mouton. Dans ma terreur, j’avais fait le tour du quartier, peut-être trois ou quatre 30 fois de suite . . . Mes jambes étaient lourdes, boueuses . . . mes genoux vacillaient.

L’auberge, tout à l’heure déserte, bourdonnait comme une ruche; des lumières couraient d’une fenêtre à l’autre . . . Elle était sans doute pleine d’agents de police. Alors, malheureux, 35 épuisé par le froid et la faim, désespéré, ne sachant où trouver un asile, je pris la plus singulière de toutes les résolutions:

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— Ma foi, me dis-je, mourir pour mourir, . . . autant être pendu que de laisser ses os en plein champ sur la route de la Forêt Noire !

Et j’entrai dans l’auberge, pour me livrer moi-même à la justice. Outre les individus râpés, aux chapeaux déformés, aux triques énormes, que j’avais déjà vus le matin, et qui allaient, venaient, furetaient et s’introduisaient partout, il y avait alors devant une table le grand bailli Zimmer, vêtu de noir, l’air grave, l’œil pénétrant, et le secrétaire Roth, avec sa perruque rousse, sa grimace imposante et ses larges oreilles plates comme des écailles d’huîtres. C’est à peine si l’on fit attention à moi, circonstance qui modifia tout de suite ma résolution. Je m’assis dans l’un des coins de la salle, derrière le grand fourneau de fonte, en compagnie de deux ou trois voisins, accourus pour voir ce qui se passait, et je demandai tranquillement une chopine de vin et un plat de choucroute.

Annette faillit me trahir.

— Ah ! mon Dieu, fit-elle, est-ce possible ?

Mais une exclamation de plus ou de moins dans une telle cohue ne signifiait absolument rien . . . Personne n’y prit garde; et, tout en mangeant du meilleur appétit, j’écoutai l’interrogatoire que subissait dame Grédel, accroupie dans un large fauteuil, les cheveux épars et les yeux encore écarquillés par la peur.

— Quel âge paraissait avoir cet homme ? lui demanda le bailli.

— De quarante à cinquante ans, monsieur . . . C’était un homme énorme, avec des favoris noirs, ... ou bruns, ... je ne sais pas au juste, ... le nez long, ... les yeux verts.

— N’avait-il pas quelques signes particuliers, . . . des taches au visage, . . . des cicatrices ?

— Non, ... je ne me rappelle pas ... Il n’avait qu’un gros marteau, ... et des pistolets . . .

— Fort bien. Et que vous a-t-il dit ?

— Il m’a prise à la gorge . . . Heureusement j’ai crié si haut que la peur l’a saisi, ... et puis, je me suis défendue avec les

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ongles ... Ah ! quand on veut vous massacrer, ... on se défend, monsieur !

— Rien de plus naturel, de plus légitime, madame . . . Écrivez, monsieur Roth ... Le sang-froid de cette bonne dame 5 a été vraiment admirable !

Ainsi du reste de la déposition.

On entendit ensuite Annette, qui déclara simplement avoir été si troublée qu’elle ne se souvenait de rien.

— Cela suffit, dit le bailli; s’il nous faut d’autres renseigne- 10 ments, nous reviendrons demain.

Tout le monde sortit, et je demandai à la dame Grédel une chambre pour la nuit. Elle n’eut pas le moindre souvenir de m’avoir vu, . . . tant la peur lui avait troublé la cervelle.

15 — Annette, dit-elle, conduis monsieur à la petite chambre

verte du troisième. Moi, je ne tiens plus sur mes jambes . . . Ah ! mon Dieu, . . . mon Dieu, ... à quoi n’est-on pas exposé dans ce monde !

Elle se prit à sangloter, ce qui la soulagea.

20 Annette, ayant allumé une chandelle, me conduisit dans la chambre désignée, et quand nous fûmes seuls :

— Oh ! Kasper, . . . Kasper, . . . s’écria-t-elle naïvement, . . . qui aurait jamais cru que tu étais de la bande? Je ne me consolerai jamais d’avoir aimé un brigand !

25 — Comment, Annette, ... toi aussi ! lui répondis-je en

m’asseyant désolé . . . Ah ! tu m’achèves !

J’étais prêt à fondre en larmes . . . Mais elle, revenant aussitôt de son injustice et m’entourant de ses bras:

— Non ! non ! fit-elle . . . Tu n’es pas de la bande . . . Tu es 30 trop gentil pour cela, mon bon Kasper . . . Mais c’est égal, . . . tu as un fier courage tout de même d’être revenu !

Je lui dis que j’allais mourir de froid dehors, et que cela seul m’avait décidé. Nous restâmes quelques instants tout pensifs, puis elle sortit pour ne pas éveiller les soupçons de dame Grédel. 35 Quand je fus seul, après m’être assuré que les fenêtres ne donnaient sur aucun mur et que le verrou fermait bien, je remerciai

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le Seigneur de m’avoir sauvé dans ces circonstances périlleuses. Puis m’étant couché, je m’endormis profondément.

Le lendemain, je m’éveillai vers huit heures. Le temps était humide et terne. En écartant le rideau de mon lit, je remarquai que la neige s’était amoncelée au bord des fenêtres: les vitres en étaient toutes blanches. Je me pris à rêver tristement au sort de mes camarades; ils avaient dû bien souffrir du froid, . . . la grande Berthe et le vieux Brêmer surtout ! Cette idée me serra le cœur.

Comme je rêvais ainsi, un tumulte étrange s’éleva dehors. Il se rapprochait de l’auberge, et ce n’est pas sans inquiétude que je m’élançai vers une fenêtre, pour juger de ce nouveau péril.

On venait confronter la fameuse bande avec dame Grédel Dick, qui ne pouvait sortir après les terribles émotions de la veille. Mes pauvres compagnons descendaient la rue bourbeuse, entre deux files d’agents de police, et suivis d’une avalanche de gamins, hurlant et sifflant comme de vrais sauvages. Il me semble encore voir cette scène affreuse: le pauvre Brêmer, enchaîné avec son fils Ludwig, puis Karl et Wilfrid, et enfin la grande Berthe, qui marchait seule derrière et criait d’une voix lamentable :

— Au nom du ciel, messieurs, au nom du ciel, . . . ayez pitié d’une pauvre harpiste innocente !... Moi . . . tuer !... moi . . . voler ! Oh ! Dieu ! est-ce possible !

Elle se tordait les mains. Les autres étaient mornes, la tête penchée, les cheveux pendants sur la face.

Tout ce monde s’engouffra dans l’allée sombre de l’auberge. Les gardes en expulsèrent les étrangers ... On referma la porte, et la foule avide resta dehors, les pieds dans la boue, le nez aplati contre les fenêtres.

Le plus profond silence s’établit alors dans la maison. M’étant habillé, j’entr ’ouvris la porte de ma chambre pour écouter,

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et voir s’il ne serait pas possible de reprendre la clef des champs.

J’entendis quelques éclats de voix, des allées et des venues aux étages inférieurs, ce qui me convainquit que les issues étaient 5 bien gardées. Ma porte donnait sur le palier, juste en face de la fenêtre que l’homme avait ouverte pour fuir. Je n’y fis d’abord pas attention . . . Mais comme je restais là, tout à coup je m’aperçus que la fenêtre était ouverte, qu’il n’y avait point de neige sur son bord, et, m’étant approché, je vis de 10 nouvelles traces sur le mur. Cette découverte me donna le frisson. L’homme était revenu !... Il revenait peut-être toutes les nuits : le chat, la fouine, le furet . . . tous les carnassiers ont ainsi leur passage habituel. Quelle révélation! Tout s’éclairait dans mon esprit d’une lumière mystérieuse.

15 — Oh ! si c’était vrai, me dis-je, si le hasard venait de me

livrer le sort de l’assassin, . . . mes pauvres camarades seraient sauvés !

Et je suivis des yeux cette trace, qui se prolongeait avec une netteté surprenante, jusque sur le toit voisin.

20 En ce moment, quelques paroles de l’interrogatoire frappèrent mes oreilles ... On venait d’ouvrir la porte de la salle pour renouveler l’air . . . J’entendis :

— Reconnaissez-vous avoir, le 20 de ce mois, participé à l’assassinat du sacrificateur Ulmet Elias ?

25 Puis quelques paroles inintelligibles.

— Refermez la porte, Madoc, dit la voix du bailli . . . Refermez la porte . . . Madame est souffrante.

Je n’entendis plus rien.

La tête appuyée sur la rampe, une grande résolution se débat- 30 tait alors en moi. « Je puis sauver mes camarades, me disais-je; Dieu vient de m’indiquer le moyen de les rendre à leurs familles ... Si la peur me fait reculer devant un tel devoir, c’est moi qui les aurai assassinés . . . Mon repos, mon honneur, seront perdus à jamais ... Je me jugerai le plus lâche, ... le plus vil des 35 misérables! » Longtemps j’hésitai; mais tout à coup ma résolution fut prise ... Je descendis et je pénétrai dans la cuisine.

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— N’avez-vous jamais vu cette montre, disait le bailli à dame Grédel; recueillez bien vos souvenirs, madame.

Sans attendre la réponse, je m’avançai dans la salle, et, d’une voix ferme, je répondis:

— Cette montre, monsieur le bailli, ... je l’ai vue entre les mains de l’assassin lui-même ... Je la reconnais . . . Et, quant à l’assassin, je puis vous le livrer ce soir, si vous daignez m’entendre.

Un silence profond s’établit autour de moi; tous les assistants se regardaient l’un l’autre avec stupeur; mes pauvres camarades parurent se ranimer.

— Qui êtes-vous, monsieur ? me demanda le bailli revenu de son émotion.

— Je suis le compagnon de ces infortunés, et je n’en ai pas honte, car tous, monsieur le bailli, tous, quoique pauvres, sont d’honnêtes gens . . . Pas un d’entre eux n’est capable de commettre les crimes qu’on leur impute.

Il y eut un nouveau silence. La grande Berthe se prit à sangloter tout bas; le bailli parut se recueillir. Enfin, me regardant d’un œil fixe:

— Où donc prétendez-vous nous livrer l’assassin ?

— Ici même, monsieur le bailli, . . . dans cette maison . . . CÊt, pour vous convaincre, je ne demande qu’un instant d’audience particulière.

— Voyons, dit-il en se levant.

Il fit signe au chef de la police secrète, Madoc, de nous suivre, aux autres de rester. Nous sortîmes.

Je montai rapidement l’escalier. Us étaient sur mes pas. Au troisième, m’arrêtant devant la fenêtre et leur montrant les traces de l’homme imprimées dans la neige:

— Voici les traces de l’assassin, leur dis-je . . . C’est ici qu’il passe chaque soir ... Il est venu hier à deux heures du matin ... Il est revenu cette nuit ... Il reviendra sans doute ce soir.

Le bailli et Madoc regardèrent les traces quelques instants sans murmurer une parole.

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— Et qui vous dit que ce sont les pas du meurtrier? me demanda le chef de la police d’un air de doute.

Alors je leur racontai l’apparition de l’assassin dans notre grenier. Je leur indiquai, au-dessus de nous, la lucarne d’où je 5 l’avais vu fuir au clair de lune, ce que n’avait pu faire Wilfrid, puisqu’il était resté couché ... Je leur avouai que le hasard seul m’avait fait découvrir les empreintes de la nuit précédente.

— C’est étrange, murmurait le bailli; ceci modifie beaucoup la situation des accusés. Mais comment nous expliquez-vous

10 la présence du meurtrier dans la cave de l’auberge ?

— Ce meurtrier, c’était moi, monsieur le bailli !

Et je lui racontai simplement ce qui s’était passé la veille, depuis l’arrestation de mes camarades jusqu’à la nuit close, au moment de ma fuite.

15 — Cela suffit, dit-il.

Et se tournant vers le chef de la police :

— Je dois vous avouer, Madoc, que les dépositions de ces ménétriers ne m’ont jamais paru concluantes; elles étaient loin de me confirmer dans l’idée de leur participation aux crimes . . .

20 D’ailleurs, leurs papiers établissent, pour plusieurs, un alibi très difficile à démentir. Toutefois, jeune homme, malgré la vraisemblance des indices que vous nous donnez, vous resterez en notre pouvoir jusqu’à la vérification du fait . . . Madoc, ne le perdez pas de vue, et prenez vos mesures en conséquence.

25 Le bailli descendit alors tout méditatif, et, repliant ses papiers, sans ajouter un mot à l’interrogatoire:

— Qu’on reconduise les accusés à la prison, dit-il en lançant à la grosse cabaretière un regard de mépris.

Il sortit suivi de son secrétaire.

30 Madoc resta seul avec deux agents.

— Madame, dit-il à l’aubergiste, vous garderez le plus grand silence sur ce qui vient de se passer. De plus, vous rendrez à ce brave jeune homme la chambre qu’il occupait avant-hier.

Le regard et l’accent de Madoc n’admettaient pas de réplique :

35 dame Grédel promit de faire ce que l’on voudrait, pourvu qu’on la débarrassât des brigands.

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— Ne vous inquiétez pas des brigands, répliqua Madoc; nous resterons ici tout le jour et toute la nuit pour vous garder. . . . Vaquez tranquillement à vos affaires, et commencez par nous servir à déjeuner . . . Jeune homme, vous me ferez l’honneur de déjeuner avec nous?

Ma situation ne me permettait pas de décliner cette offre . . . J’acceptai.

Nous voilà donc assis en face d’un jambon et d’une cruche de vin du Rhin. D’autres individus vinrent boire comme d’habitude, provoquant les confidences de dame Grédel et d’Annette; mais elles se gardèrent bien de parler en notre présence, et furent extrêmement réservées, ce qui dut leur paraître fort méritoire.

Nous passâmes toute l’après-midi à fumer des pipes, à vider des petits verres et des chopes; personne ne faisait attention à nous.

Le chef de la police, malgré sa figure plombée, son regard perçant, ses lèvres pâles et son grand nez en bec d’aigle, était assez bon enfant après boire. Il nous racontait des gaudrioles avec verve et facilité. Il cherchait à saisir la petite Annette au passage. A chacune de ses paroles, les autres éclataient de rire; moi, je restais morne, silencieux.

— Allons, jeune homme, me disait-il en riant, oubliez la mort de votre respectable grand’mère . . . Nous sommes tous mortels, que diable !... Buvez un coup et chassez ces idées nébuleuses.

D’autres se mêlaient à notre conversation, et le temps s’écoulait ainsi au milieu de la fumée du tabac, du cliquetis des verres et du tintement des canettes.

Mais à neuf heures, après la visite du wachtmann, tout changea de face; Madoc se leva et dit:

— Ah ! çà ! procédons à nos petites affaires . . . Fermez la porte et les volets, ... et lestement ! Quant à vous, madame et mademoiselle, allez vous coucher !

Ces trois hommes, abominablement déguenillés, semblaient être plutôt de véritables brigands que les soutiens de l’ordre et

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