‹ French short stories;Chapitre 30 sur 70 · v. verre · texte numérisé non relu

v. verre

ERCKMANN-CHATRIAN

de la justice. Ils tirèrent de leur pantalon des tiges de fer, armées à l’extrémité d’une boule de plomb ... Le brigadier Madoc, frappant sur la poche de sa redingote, s’assura qu’un pistolet s’y trouvait ... Un instant après, il le sortit pour y 5 mettre une capsule.

Tout cela se faisait froidement . . . Enfin, le chef de la police m’ordonna de les conduire dans mon grenier.

Nous montâmes.

Arrivés dans le taudis, où la petite Annette avait eu soin de 10 faire du feu, Madoc, jurant entre ses dents, s’empressa de jeter de l’eau sur le charbon; puis m’indiquant la paillasse:

— Si le cœur vous en dit, vous pouvez dormir.

Il s’assit alors avec ses deux acolytes, au fond de la chambre, près du mur, et l’on souffla la lumière.

15 Je m’étais couché, priant tout bas le Seigneur d’envoyer l’assassin.

Le silence, après minuit, devint si profond, qu’on ne se serait guère douté que trois hommes étaient là, l’œil ouvert, attentifs au moindre bruit comme des chasseurs à l’affût de quelque bête 20 fauve. Les heures s’écoulaient lentement, . . . lentement . . . Je ne dormais pas . . . Mille idées terribles me passaient par la tête . . . J’entendis sonner une heure, . . . deux heures, . . . et rien . . . rien n’apparaissait !

A trois heures, un des agents de police bougea, ... je crus 25 que l’homme arrivait, . . . mais tout se tut de nouveau. Je me pris alors à penser que Madoc devait me prendre pour un imposteur, qu’il devait terriblement m’en vouloir, que le lendemain il me maltraiterait, . . . que, bien loin d’avoir servi mes camarades, je serais mis à la chaîne.

30 Après trois heures, le temps me parut extrêmement rapide; j’aurais voulu que la nuit durât toujours, pour conserver au moins une lueur d’espérance.

Comme j’étais ainsi à ressasser les mêmes idées pour la centième fois, . . . tout à coup, sans que j’eusse entendu le moindre 35 bruit, ... la lucarne s’ouvrit, . . . deux yeux brillèrent à l’ouverture, . . . rien ne remua dans le grenier.

LA MONTRE DU DOYEN

— Les autres se seront endormis, me dis-je.

La tête restait toujours là, . . . attentive ... On eût dit que le scélérat se doutait de quelque chose ... Oh ! que mon cœur galopait, . . . que le sang coulait vite dans mes veines, . . . et pourtant le froid de la peur se répandait sur ma face ... Je ne respirais plus !

Il se passa bien quelques minutes ainsi, . . . puis, . . . subitement, . . . l’homme parut se décider, ... il se glissa dans notre grenier, avec la même prudence que la veille.

Mais au même instant un cri terrible, ... un cri bref, vibrant, . . . retentit :

— Nous le tenons !

Et toute la maison fut ébranlée de fond en comble, . . . des cris, . . . des trépignements, . . . des clameurs rauques, . . . me glacèrent d’épouvante . . . L’homme rugissait, ... les autres respiraient haletants, . . . puis il y eut un choc qui fit craquer le plancher, ... je n’entendis plus qu’un grincement de dents, ... un cliquetis de chaînes . . .

— De la lumière ! cria le terrible Madoc.

Et tandis que le soufre flambait, jetant dans le réduit sa lueur bleuâtre, je distinguai vaguement les agents de police accroupis sur l’homme en manches de chemise : l’un le tenait à la gorge, l’autre lui appuyait les deux genoux sur la poitrine; Madoc lui serrait les poings dans des menottes à faire craquer les os; l’homme semblait inerte; seulement une de ses grosses jambes, nue depuis le genou jusqu’à la cheville, se relevait de temps en temps et frappait le plancher par un mouvement convulsif . . . Les yeux lui sortaient littéralement de la tête, . . . une écume sanglante s’agitait sur ses lèvres.

A peine eus-je allumé la chandelle, que les agents de police firent une exclamation étrange.

— Notre doyen !...

Et tous trois se relevant, ... je les vis se regarder pâles de terreur.

1. se seront endormis = se sont probablement endormis. 2. eût dit = aurait dit.

ERCKMANN-CHATRIAN

L’œil de l’assassin bouffi de sang se tourna vers Madoc . . . Il voulut parler, . . . mais seulement au bout de quelques secondes, ... je l’entendis murmurer:

— Quel rêve !... mon Dieu, . . . quel rêve !

5 Puis il fit un soupir et resta immobile.

Je m’étais approché pour le voir . . . C’était bien lui . . . L’homme qui nous avait donné de si bons conseils sur la route de Heidelberg . . . Peut-être avait-il pressenti que nous serions la cause de sa perte : on a parfois de ces pressentiments terribles ! 10 Comme il ne bougeait plus et qu’un filet de sang glissait sur le plancher poudreux, Madoc, revenu de sa surprise, se pencha sur lui et déchira sa chemise ; nous vîmes alors qu’il s’était donné un coup de son grand couteau dans le cœur.

— Eh ! fit Madoc avec un sourire sinistre, M. le doyen a fait 15 banqueroute à la potence ... Il connaissait la bonne place et ne s’est pas manqué ! Restez ici, vous autres ... Je vais prévenir le bailli.

Puis il ramassa son chapeau, tombé pendant la lutte, et sortit sans ajouter un mot.

20 Je restai seul en face du cadavre avec les deux agents de police.

Le lendemain, vers huit heures, tout Heidelberg apprit la grande nouvelle. Ce fut un événement pour le pays. Daniel van den Berg, doyen des drapiers, jouissait d’une fortune et d’une considération si bien établies, que beaucoup de gens se 25 refusèrent à croire aux abominables instincts qui le dominaient.

On discuta ces événements de mille manières différentes. Les uns disaient que le riche doyen était somnambule, et par conséquent irresponsable de ses actions, ... les autres, qu’il était assassin par amour du sang, n’ayant aucun intérêt sérieux à 30 commettre de tels crimes . . . Peut-être était-il l’un et l’autre !

C’est un fait incontestable que l’être moral, la volonté, l’âme, n’existe pas chez le somnambule. Or l’animal, abandonné à lui-même, subit l’impulsion naturelle de ses instincts pacifiques ou sanguinaires, et la face ramassée de maître Daniel van den

9. Expression partitive comme avoir de pareilles idées. 10. v. que (1, a).

LA MONTRE DU DOYEN

Berg, sa tête plate, renflée derrière les oreilles, ses longues moustaches hérissées, ses yeux verts, tout prouve qu’il appartenait malheureusement à la famille des chats, race terrible, qui tue pour le plaisir de tuer.

Quoi qu’il en soit, mes compagnons furent rendus à la liberté. 5 On cita la petite Annette, pendant quinze jours, comme un modèle de dévouement. Elle fut même recherchée en mariage par le fils du bourgmestre Trungott, jeune homme romanesque, qui fera le malheur de sa famille. Moi, je m’empressai de retourner dans la Forêt Noire, où, depuis cette époque, je 10 remplis les fonctions de chef d’orchestre au bouchon du Sabre- Vert, sur la route de Tubingue. S’il vous arrive de passer par là, et que mon histoire vous ait intéressé, venez me voir, . . . nous viderons deux ou trois bouteilles ensemble, ... et je vous raconterai certains détails, qui vous feront dresser les cheveux 15 sur la tête !

Erckmann-Chatrian

13. Remarquez le subjonctif (ait) avec et que = et si (. . . a intéressé).

François Coppée (1842-1908) est né et mort à Paris. Il a publié de nombreux recueils de poésies ( Les Intimités, 1868), des pièces de théâtre en vers (Le Passant, 1869, Le Luthier de Crémone, 1877, Pour la Couronne, 1895), des volumes de souvenirs, et des nouvelles ( Contes en Prose, 1882, Contes et Récits en Prose, 1885, Contes de Noël, 1893, etc.). Il est avant tout un peintre délicat de la vie des humbles, et de ses menues réalités.

LES VICES DU CAPITAINE

Peu importe le nom de la petite ville de province où le capitaine Mercadier — trente-six ans de services, vingt-deux campagnes, trois blessures — se retira quand il fut mis à la retraite.

5 Elle était pareille à toutes les petites villes qui sollicitent, sans l’obtenir, un embranchement de chemin de fer; comme si ce n’était pas l’unique distraction des indigènes d’aller tous les jours, à la même heure, sur la place de la Fontaine, voir arriver au grand galop la diligence, avec son bruit joyeux de claque- 10 ments de fouet et de grelots. Elle comptait trois mille habitants, que la statistique appelait ambitieusement des âmes, et tirait vanité de son titre de chef-lieu de canton. Elle possédait des remparts plantés d’arbres, une jolie rivière pour pêcher à la ligne, et une église de la charmante époque du gothique flamboyant, 15 déshonorée par un affreux Chemin de Croix venu tout droit du quartier Saint-Sulpice. Tous les lundis, elle s’émaillait des grands parapluies bleus et rouges de son marché, et les gens de la campagne y venaient en charrettes et en berlingots; mais, le reste de la semaine, elle se replongeait avec délices dans le

LES VICES DU CAPITAINE

silence et dans la solitude qui la rendaient chère à sa population de petits bourgeois. Ses rues étaient pavées en têtes de chat; on y apercevait, par les fenêtres des rez-de-chaussée, des tableaux en cheveux et des bouquets de mariées sous un verre, et, par les demi-portes des jardins, des statuettes de Napoléon en coquil- 5 lages. La principale auberge s’appelait naturellement l’Écu de France, et le receveur de l’enregistrement rimait des acrostiches pour les dames de la société.

Le capitaine Mercadier avait choisi cette résidence de retraite par la raison frivole qu’il y avait autrefois vu le jour, et que, 10 dans sa tapageuse enfance, il y avait décroché les enseignes et maçonné les boutons de sonnettes. Pourtant il ne venait retrouver là ni parents, ni amis, ni connaissances, et les souvenirs de son jeune âge ne lui retraçaient que des visages indignés de marchands qui lui montraient le poing du seuil de leur boutique, 15 un catéchisme où on le menaçait de l’enfer, une école où on lui prédisait l’échafaud, et, enfin, son départ pour le régiment, hâté par une malédiction paternelle.

Car ce n’était pas un saint homme que le capitaine. Son ancienne feuille de punitions était noire de jours de salle de 20 police infligés pour actes d’indiscipline, absences aux appels et tapages nocturnes dans les chambrées. Bien des fois on avait dû lui arracher ses galons de caporal et de sergent, et il lui avait fallu tout le hasard et toute la licence de la vie de campagne pour gagner enfin sa première épaulette. Dur et brave soldat, 25 il avait passé presque toute sa vie en Algérie, s’étant engagé dans le temps où nos fantassins portaient le haut képi droit, les buffleteries blanches et la grosse giberne. Il avait eu Lamoricière pour commandant; le duc de Nemours, près duquel il reçut sa première blessure, l’avait décoré; et, quand il était sergent- 30 major, le père Bugeaud l’appelait par son nom et lui tirait les oreilles. Il avait été prisonnier d’Abd-el-Kader, portait les traces d’un coup de yatagan sur la nuque, d’une balle dans l’épaule et d’une autre dans la cuisse; et, malgré l’absinthe, les duels, les dettes de jeu et les juives aux yeux noirs en amande, 35

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