‹ French short stories;Chapitre 32 sur 70 · v. croix · texte numérisé non relu

v. croix

LES VICES DU CAPITAINE

coin ses bottes, et orner la muraille d’un trophée composé de trois pipes, d’un sabre et d’une paire de pistolets. Après une visite à l’épicier d’en face, chez lequel il acheta une livre de bougies et une bouteille de rhum, il revint, déposa son emplette sur la cheminée, et promena autour de lui le regard d’un homme très satisfait. Puis, avec la promptitude des camps, il se rasa sans miroir, brossa sa redingote, inclina son chapeau sur l’oreille, et s’alla promener par la ville, en quête d’un café.

Le séjour de l’estaminet était une habitude invétérée chez le capitaine. Il y satisfaisait à la fois les trois vices égaux dans son cœur: le tabac, l’absinthe et les cartes. Sa vie tout entière s’y était écoulée, et il aurait pu dresser, de toutes les villes où il avait garnisonné, un plan par cantines, marchands de tabac à comptoir, cafés et cercles militaires. Il ne se sentait vraiment à son aise qu’une fois assis sur le velours ras d’une banquette, devant un carré de drap vert près duquel s’amoncellent les chopes et les soucoupes. Son cigare ne lui semblait bon que s’il avait frotté l’allumette sous le marbre de la table, et jamais il n’avait manqué, après avoir attaché son sabre et son képi à la patère et s’être installé en lâchant quelques boutons de sa tunique, de pousser un profond soupir de soulagement et de s’écrier :

— Ça va mieux !

Son premier soin fut donc de rechercher l’établissement qu’il fréquenterait, et, après avoir fait un tour de ville sans rien trouver à sa convenance, il arrêta enfin son regard de connaisseur sur le café Prosper, situé à l’angle de la place du Marché et de la rue de la Paroisse.

Ce n’était pas son idéal. L’extérieur offrait bien quelques détails par trop provinciaux: ce garçon en tablier noir, par exemple, et ces petits ifs dans leurs caisses vertes, et ces tabou-

8. s’alla promener (ordre de mots archaïque) = alla se promener. 17. v. soucoupe. — v. que (1, d).

rets, et ces tables de bois recouvertes de toile cirée. Mais l’intérieur plut au capitaine. Il fut réjoui, dès son entrée, par le bruit du timbre que toucha la grasse et fraîche dame du comptoir, en robe claire, avec un ruban ponceau dans ses cheveux 5 bien pommadés. Il salua galamment cette personne et jugea qu’elle occupait, avec une suffisante majesté, sa place triomphale entre les deux édifices de bols à punch, congrûment couronnés par des billes de billard. Il constata que la salle était gaie, propre, également semée de sable jaune; il en fit le tour, 10 se regarda passer dans les glaces, apprécia les panneaux, où des mousquetaires et des amazones sablaient le champagne dans des paysages pleins de roses trémières, se fit servir, fuma, trouva le divan moelleux et l’absinthe savoureuse, et fut assez indulgent pour ne pas se plaindre des mouches qui se baignaient 15 dans les consommations avec une familiarité toute campagnarde.

Huit jours après, il était devenu un pilier du café Prosper.

On y connut bien vite ses habitudes ponctuelles, on prévint ses désirs, et il ne tarda point à prendre ses repas avec les patrons du lieu. Recrue précieuse pour les habitués, gens terrassés par 20 le terrible ennui de la province et pour qui l’arrivée de ce nouveau venu, passé maître à tous les jeux et racontant assez gaiement ses guerres et ses amours, était une véritable bonne fortune; le capitaine fut lui-même enchanté de rencontrer des humains encore ignorants de son répertoire. Il en avait donc pour six 25 mois à dire ses razzias, ses chasses, ses batailles, la retraite de Constantine, la capture de Bou-Maza, et les réceptions d’officiers avec leur total effrayant de punchs au kirsch.

Faiblesse humaine ! Il n’était pas fâché d’être un peu oracle quelque part, lui dont les petits sous-lieutenants, arrivant de 30 Saint-Cyr, fuyaient naguère les trop longues histoires.

Ses auditeurs ordinaires étaient le maître du café, gros sac à bière silencieux et stupide, toujours en manches de veste et remarquable seulement par ses pipes à sujets; l’huissier-priseur, personnage goguenard et vêtu de noir, méprisé pour son habitude 35 peu élégante d’emporter le reste de son sucre; le receveur de

Page 1