v. avoir
LES VICES DU CAPITAINE
l’enregistrement, — celui des acrostiches, — être très doux et d’une constitution faible, qui envoyait aux journaux illustrés la solution des mots carrés et des rébus; et enfin le vétérinaire du canton, le seul qui, en sa qualité d’athée et de démocrate, se permît quelquefois de contredire le capitaine. Ce praticien, homme à favoris touffus et à pince-nez, présidait le comité radical aux époques d’élections, et, lorsque le curé faisait une petite collecte parmi ses dévotes pour orner son église de quelque horrible statue en plâtre doré et enluminé, dénonçait par une lettre au Siècle la cupidité des fils de Loyola.
Le capitaine étant un soir sorti pour aller chercher des cigares, après une discussion politique assez vive, le susdit vétérinaire grommela quelques phrases sourdes et irritées où il était question de « dire son fait », de « traîneur de sabre », et de « couper la figure ». Mais, l’objet de ces menaces vagues étant rentré soudain, en sifflant une marche et en faisant le moulinet avec sa canne, l’incident n’eut pas de suites.
En somme, le groupe vivait en bonne intelligence et se laissait volontiers présider par le nouvel habitué, dont la tête martiale et la barbiche blanche étaient vraiment assez imposantes; et la petite ville, qui était déjà fière de bien des choses, pouvait l’être aussi de son capitaine en retraite.
Le bonheur parfait n’existe pas, et le capitaine Mercadier, qui croyait l’avoir rencontré au café Prosper, dut bientôt revenir de cette illusion.
Le fait est que le lundi, jour de marché, l’estaminet n’était pas tenable.
Dès l’aube, il était envahi par les maraîchers, les fermiers, les marchands de cochons, les marchands de volailles; gens à grosse voix, à gros cous rouges, à gros fouet à la main, portant la blouse neuve et la casquette de loutre, concluant leurs affaires autour d’un litre, tapant du pied, frappant du poing, tutoyant le garçon et crevant le billard.
Quand le capitaine arrivait à onze heures pour absorber sa première absinthe, il trouvait tout ce monde déjà gris et commandant des déjeuners considérables. Sa place ordinaire était prise; on le servait lentement et mal. Le timbre du comptoir 5 ne cessait de retentir; le patron et le garçon, la serviette sous le bras, couraient, affolés. Bref, c’était un jour néfaste et qui bouleversait son existence.
Or, un lundi matin qu’il était resté chez lui, sûr d’avance que le café serait trop bruyant et trop encombré, un doux rayon de 10 soleil d’automne l’engagea à descendre s’asseoir sur le banc de pierre placé à côté de la porte de la maison. Il était là, assez mélancolique et fumant un cigare humide, quand il vit venir du bout de la rue, — c’était une ruelle mal pavée et aboutissant à la campagne, — une demi-douzaine d’oies que chassait devant 15 elle avec une gaule une petite fille de huit ou dix ans.
Le capitaine, en arrêtant son regard distrait sur cette enfant, s’aperçut qu’elle avait une jambe de bois.
Il n’y avait rien de paternel dans le cœur de ce soudard. C’était celui d’un célibataire endurci. Lorsque jadis, dans les 20 rues d’Alger, les petits mendiants arabes le poursuivaient de leurs prières importunes, le capitaine les avait souvent chassés d’un coup de cravache; et les rares fois qu’il avait pénétré dans le ménage nomade d’un camarade marié et père de famille, il était parti en maugréant contre les bambins criards et mal- 25 propres qui avaient touché avec leurs mains grasses aux dorures de son uniforme.
Mais la vue de cette infirmité particulière, qui lui rappelait le douloureux spectacle des blessures et des amputations, émut cependant le vieux soldat. Il éprouva presque un serre- 30 ment de cœur devant cette chétive créature, à peine vêtue d’un jupon en loques et d’une mauvaise chemise, et qui courait bravement derrière ses oies, son pied nu dans la poussière, en boitant sur son pilon mal équarri.
Les volailles, reconnaissant leur domicile, entrèrent dans la
5. ne cessait: remarquez l’omission facultative de pas avec certaines formes de cesser, oser, pouvoir, savoir, etc.
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cour de la laiterie, et la petite se disposait à les suivre, quand le capitaine l’arrêta par cette question:
— Eh ! fillette, comment t’appelles-tu ?
— Pierrette, monsieur, pour vous servir, répondit-elle en fixant sur lui ses grands yeux noirs, et en écartant de son front 5 sa chevelure en désordre.
— Tu es donc de la maison? Je ne t’avais pas encore vue.
— Oui-da, et je vous connais bien, allez ! Car je couche sous l’escalier, et vous me réveillez, en rentrant, tous les soirs.
— Vraiment, petiote? Eh bien, on marchera sur ses pointes, 10 à l’avenir. Et quel âge as-tu?
— Neuf ans, monsieur, vienne la, Toussaint.
— La patronne d’ici est-elle ta parente ?
— Non, monsieur, je suis en service.
— On te donne? ... 15
— La soupe et le lit sous l’escalier.
— Et qu’est-ce qui t’a arrangée comme cela, ma pauvre petite?
— Un coup de pied de vache, quand j’avais cinq ans.
— As-tu ton père et ta mère ?
L’enfant rougit sous son hâle. 20
— Je sors des Enfants-Trouvés, dit-elle d’une voix brève.
Puis, ayant gauchement salué, elle rentra dans la maison en
claudicant, et le capitaine entendit s’éloigner, sur le pavé de la cour, le bruit sec de la petite jambe de bois.
— Nom de nom ! songea-t-il en reprenant machinalement le 25 chemin du café, voilà qui n’est pas réglementaire. Un soldat, du moins, on le flanque aux Invalides, avec l’argent de sa médaille pour s’acheter du tabac. Un officier, on lui colle une perception et il se marie dans sa province. Mais, à cette gamine, une pareille infirmité ! Voilà qui n’est pas réglementaire. 30
Ayant constaté en ces termes l’injustice de la destinée, le capitaine vint jusqu’au seuil de son cher café; mais il y aperçut une telle cohue de blouses bleues, il y entendit un tel brouhaha de gros rires et de carambolages, qu’il rentra chez lui, plein d’humeur. 35
10. v. on. 12. v. venir. 13. ta parente = une parente à toi (of yours).
Sa chambre — c’était peut-être la première fois qu’il y passait plusieurs heures de la journée — lui parut sordide. Les rideaux du lit avaient le ton d’une pipe culottée, le foyer était jonché de crachats et de bouts de cigares, et on aurait pu écrire son nom 5 dans la poussière qui revêtait tous les meubles.
Il contempla quelque temps les murailles où le sublime lancier de Leipsick trouvait cent fois un glorieux trépas ; puis, pour se désennuyer, il passa en revue sa garde-robe. Ce fut une lamentable série de poches percées, de chaussettes à jours, de chemises 10 sans bouton.
— Il me faudrait une servante, se dit-il.
Puis il songea à la petite boiteuse.
— Voilà. Je louerais le cabinet voisin. L’hiver vient, et la petite doit geler sous l’escalier. Elle surveillerait mes vêtements, 15 mon linge, nettoierait le casernement. Un brosseur, quoi?
Mais un nuage assombrit ce tableau confortable. Le capitaine se souvenait que l’échéance de son trimestre était encore lointaine, et que sa note prenait des proportions inquiétantes au café Prosper.
20 — Pas assez riche, rêvait-il en monologuant. Et cependant
on me vole là-bas, c’est positif. La pension est beaucoup trop coûteuse, et ce barbu de vétérinaire joue comme feu Bésigue. Voilà huit jours que je paie sa consommation. Qui sait? je ferais peut-être mieux de charger la petite de l’ordinaire. La 25 soupe au café le matin, le pot-au-feu à midi et un rata tous les soirs. Les vivres de campagne, enfin. Ça me connaît.
Décidément, il était tenté. En sortant, il vit justement la maîtresse de la maison, grosse paysanne brutale, et la petite invalide, qui, toutes deux, la fourche à la main, remuaient le 30 fumier dans la cour.
— Sait-elle coudre, savonner, faire la soupe ? demanda-t-il brusquement.
— Qui ? Pierrette ? Pourquoi donc ?
— Sait-elle un peu de tout cela ?
35 — Dame ! elle sort de l’hospice, où l’on apprend à se servir
soi-même.
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Dis-moi, fillette, ajouta le capitaine en s’adressant à l’enfant, je ne te fais pas peur? Non, n’est-ce pas? Et vous, la mère, voulez-vous me la céder ? J’ai besoin d’une domestique.
— Si vous vous chargez de son entretien.
— Alors, c’est dit. Voilà vingt francs. Qu’elle ait, ce soir, 5 une robe et un soulier. Demain nous arrangerons le reste.
Et, après avoir donné une petite tape amicale sur la joue de Pierrette, le capitaine s’éloigna, enchanté de ce qu’il venait de conclure.
— Il faudra peut-être rogner quelques bocks et quelques 10 absinthes, pensait-il, et se méfier du bésigue du vétérinaire. Mais il n’y a pas à dire, ce sera bien plus réglementaire.
— Capitaine, vous êtes un lâcheur.
Telle fut l’apostrophe dont les cariatides du café Prosper saluèrent désormais les entrées du capitaine, de jour en jour plus 15 rares.
Car le pauvre homme n’avait pas prévu toutes les conséquences de sa bonne action. La suppression de l’absinthe matinale avait suffi à couvrir les modestes frais de l’entretien de Pierrette; mais combien n’avait-il pas fallu d’autres ré- 20 formes pour parer aux dépenses imprévues de son ménage de garçon! Pleine de reconnaissance, la petite fille voulait la prouver par son zèle. Déjà la chambre avait changé d’aspect. Les meubles étaient rangés et astiqués, le foyer décent, le carreau verni, et les araignées ne filaient plus leurs toiles sur les 25 Morts de Poniatowski placées dans les coins. Quand le capitaine revenait, la soupe aux choux l’invitait par son parfum dès l’escalier, et la vue des plats fumants sur la nappe, grossière mais blanche, auprès d’une assiette à fleurs et d’un couvert reluisant, achevait de le mettre en appétit. Pierrette profitait 30 alors de la bonne humeur de son maître pour avouer quelque secrète ambition. Il fallait des chenets pour la cheminée, où elle faisait maintenant du feu, un moule pour les gâteaux qu’elle
réussirait si bien. Et le capitaine, que la demande de l’enfant faisait sourire et qui se sentait doucement gagner par les voluptés du at home, promettait d’y penser, et le lendemain remplaçait ses londrès par des cigares d’un sou, hésitait devant 5 l’offre de cinq points d’ écarté, ou se refusait son troisième bock ou son second verre de chartreuse.
Certes, la lutte fut longue; elle fut cruelle. Bien des fois, vers l’heure d’un apéritif interdit par l’économie, quand la soif lui séchait la gorge, le capitaine dut faire un effort héroïque 10 pour retirer sa main déjà posée sur le bec de cane de l’estaminet; bien des fois il erra en rêvant de roi retourné et de quinte et quatorze. Mais, presque toujours, il rentrait courageusement chez lui; et comme il aimait davantage Pierrette à chaque sacrifice qu’il lui faisait, il l’embrassait mieux ces jours-là. Car 15 il l’embrassait. Ce n’était plus sa servante. Une fois qu’elle se tenait debout près de la table, l’appelant: Monsieur, et toute respectueuse, il n’y put tenir, il lui prit les deux mains et il lui dit avec fureur :
— Embrasse-moi d’abord, et puis assieds-toi et fais-moi le 20 plaisir de me tutoyer, mille tonnerres !
Aujourd’hui c’est fini. La rencontre d’un enfant a sauvé cet homme d’une vieillesse ignominieuse. Il a substitué à ses vieux vices une jeune passion; il adore ce petit être infirme qui sautille autour de lui dans la chambre commode et bien ameublée.
25 Déjà il a appris à lire à Pierrette, et voici que, se rappelant sa calligraphie de sergent-major, il lui trace des exemples d’écriture. Sa plus grande joie, c’est lorsque l’enfant, attentive devant son papier et faisant parfois un pâté qu’elle enlève vivement avec sa langue, est parvenue à copier toutes les lettres 30 d’un interminable adverbe en ment. Son inquiétude, c’est de songer qu’il devient vieux et qu’il n’a rien à laisser à son adoptée.
Aussi voilà qu’il est presque avare; il thésaurise; il veut se sevrer de tabac, bien que Pierrette lui bourre sa pipe et la lui allume. Il compte épargner sur son maigre revenu de quoi 35 acheter plus tard un petit fonds de mercerie. C’est là que, lorsqu’il sera mort, elle vivra obscure et paisible, gardant
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accrochée quelque part, dans l’arrière-boutique, une vieille croix d’honneur qui la fera se souvenir du capitaine.
Tous les jours, il va se promener avec elle sur le rempart. Quelquefois passent par là des gens étrangers à la ville, qui jettent un regard de compassion surprise sur ce vieux soldat épargné par la guerre et sur cette pauvre enfant estropiée; et alors il se sent attendrir, — oh ! délicieusement, jusqu’aux larmes, — quand un de ces passants murmure en s’éloignant:
— Pauvre père ! sa fille est pourtant jolie !
François Coppée
PROSPER MÉRIMÉE
Prosper Mérimée, né à Paris en 1803, connu surtout maintenant par ses romans et nouvelles, était aussi un historien et un archéologue dont la carrière fut brillante. En 1834 il fut nommé Inspecteur des Monuments Historiques. Lié personnellement avec l’Impératrice Eugénie il fut un des familiers de la cour de Napoléon III. Il mourut à Cannes en 1870.
Il a écrit un roman historique, la Chronique de Charles IX (1829), et de nombreuses nouvelles. Tamango fait partie d’un recueil publié en 1829. Colomba est une célèbre histoire de « vendetta » corse, et Carmen (1847) a été mis à la scène sous forme d’opéra-comique. Mérimée est purement artiste, et son œuvre relève de la théorie de « l’art pour l’art ».
Mérimée fut un des premiers en France à s’intéresser à la littérature russe. Il apprit le russe et publia diverses traductions de cette langue. Le Coup de Pistolet est une traduction assez libre d’un conte de Pouchkine.