v. ce
TAMANGO
femmes s’amusaient à danser, à faire un folgar, comme ils disent dans leur jargon, voilà que, d’un petit bois bien touffu et bien sombre, on entend une musique étrange, sans que l’on vît personne pour la faire; tous les musiciens étaient cachés dans le bois. Il y avait des flûtes de roseau, des tambourins de bois, des balafos, et des guitares faites avec des moitiés de calebasses. Tout cela jouait un air à porter le diable en terre. Les femmes n’ont pas plus tôt entendu cet air-là, qu’elles se mettent à trembler, elles veulent se sauver, mais les maris les retiennent: elles savaient bien ce qui leur pendait à l’oreille. Tout à coup sort du bois une grande figure blanche, haute comme notre mât de perroquet, avec une tête grosse comme un boisseau, des yeux larges comme des écubiers, et une gueule comme celle du diable, avec du feu dedans. Cela marchait lentement, lentement; et cela n’alla pas plus loin qu’à demi-encablure du bois. Les femmes criaient:
— Voilà Mama- Jumbo !
Elles braillaient comme des vendeuses d’huîtres. Alors les maris leur disaient :
— Allons, coquines, dites-nous si vous avez été sages ; si vous mentez, Mama-Jumbo est là pour vous manger toutes crues. Il y en avait qui étaient assez simples pour avouer, et alors les maris les battaient comme plâtre.
— Et qu’était-ce donc que cette figure blanche, ce Mama- Jumbo? demanda le capitaine.
— Eh bien, c’était un farceur affublé d’un grand drap blanc, portant, au lieu de tête, une citrouille creusée et garnie d’une chandelle allumée au bout d’un grand bâton. Cela n’est pas plus malin, et il ne faut pas de grands frais d’esprit pour attraper les noirs. Avec tout cela, c’est une bonne invention que le Mama-Jumbo, et je voudrais que ma femme y crût.
Le capitaine descendit dans sa chambre, fit venir Ayché et tâcha de la consoler: mais ni les caresses, ni les coups mêmes, car on perd patience à la fin, ne purent rendre traitable la belle 10. v. pendre. 30. que introduit le sujet, Mama-Jumbo.
PROSPER MÉRIMÉE
négresse; des flots de larmes coulaient de ses yeux. Le capitaine remonta sur le pont, de mauvaise humeur, et querella l’officier de quart sur la manœuvre qu’il commandait dans le moment.
La nuit, lorsque presque tout l’équipage dormait d’un pro- 5 fond sommeil, les hommes de garde entendirent d’abord un chant grave, solennel, lugubre, qui partait de l’entre-pont, puis un cri de femme horriblement aigu. Aussitôt après, la grosse voix de Ledoux jurant et menaçant, et le bruit de son terrible fouet, retentirent dans tout le bâtiment. Un instant après, tout rentra 10 dans le silence. Le lendemain, Tamango parut sur le pont la figure meurtrie, mais l’air aussi fier, aussi résolu qu’auparavant.
A peine Ayché l’eut-elle aperçu, que, quittant le gaillard d’arrière où elle était assise à côté du capitaine, elle courut avec rapidité vers Tamango, s’agenouilla devant lui, et lui dit avec un 15 accent de désespoir concentré:
— Pardonne-moi, Tamango, pardonne-moi !
Tamango la regarda fixement pendant une minute; puis, remarquant que l’interprète était éloigné:
— Une lime ! dit-il.
20 Et il se coucha sur le tillac en tournant le dos à Ayché. Le capitaine la réprimanda vertement, lui donna même quelques soufflets, et lui défendit de parler à son ex-mari; mais il était loin de soupçonner le sens des courtes paroles qu’ils avaient échangées, et il ne fit aucune question à ce sujet.
25 Cependant Tamango, renfermé avec les autres esclaves, les exhortait jour et nuit à tenter un effort généreux pour recouvrer leur liberté. Il leur parlait du petit nombre des blancs, et leur faisait remarquer la négligence toujours croissante de leurs gardiens; puis, sans s’expliquer nettement, il disait qu’il 30 saurait les ramener dans leur pays, vantait son savoir dans les sciences occultes, dont les noirs sont fort entichés, et menaçait de la vengeance du diable ceux qui se refuseraient de l’aider dans son entreprise. Dans ses harangues, il ne se servait que du dialecte des Peules, qu’entendaient la plupart des esclaves, mais 35 que l’interprète ne comprenait pas. La réputation de l’orateur, l’habitude qu’avaient les esclaves de le craindre et de lui obéir,
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vinrent merveilleusement au secours de son éloquence, et les noirs le pressèrent de fixer un jour pour leur délivrance, bien avant que lui-même se crût en état de l’effectuer. Il répondait vaguement aux conjurés que le temps n’était pas venu, et que le diable, qui lui apparaissait en songe, ne l’avait pas encore averti, mais qu’ils eussent à se tenir prêts au premier signal. Cependant il ne négligeait aucune occasion de faire des expériences sur la vigilance de ses gardiens. Une fois, un matelot, laissant son fusil appuyé contre les plats-bords, s’amusait à regarder une troupe de poissons volants qui suivaient le vaisseau; Tamango prit le fusil et se mit à le manier, imitant avec des gestes grotesques les mouvements qu’il avait vu faire à des matelots qui faisaient l’exercice. On lui retira le fusil au bout d’un instant; mais il avait appris qu’il pourrait toucher une arme sans éveiller immédiatement le soupçon; et, quand le temps viendrait de s’en servir, bien hardi celui qui voudrait la lui arracher des mains.
Un jour, Ayché lui jeta un biscuit en lui faisant un signe que lui seul comprit. Le biscuit contenait une petite lime: c’était de cet instrument que dépendait la réussite du complot. D’abord Tamango se garda bien de montrer la lime à ses compagnons; mais, lorsque la nuit fut venue, il se mit à murmurer des paroles inintelligibles qu’il accompagnait de gestes bizarres. Par degrés, il s’anima jusqu’à pousser des cris. A entendre les intonations variées de sa voix, on eût dit qu’il était engagé dans une conversation animée avec une personne invisible. Tous les esclaves tremblaient, ne doutant pas que le diable ne fût en ce moment même au milieu d’eux. Tamango mit fin à cette scène en poussant un cri de joie.
— Camarades, s’écria-t-il, l’esprit que j’ai conjuré vient enfin de m’accorder ce qu’il m’avait promis, et je tiens dans mes mains l’instrument de notre délivrance. Maintenant il ne vous faut plus qu’un peu de courage pour vous faire libres.
Il fit toucher la lime à ses voisins, et la fourbe, toute grossière
34. Remarquez bien l’ordre des mots et l’emploi de à: ce sont les voisins qui touchent la lime.
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qu’elle était, trouva créance auprès d’hommes encore plus grossiers.
Après une longue attente vint le grand jour de vengeance et de liberté. Les conjurés, liés entre eux par un serment solennel, 5 avaient arrêté leur plan après une mûre délibération. Les plus déterminés, ayant Tamango à leur tête, lorsqu’ils monteraient à leur tour sur le pont, devaient s’emparer des armes de leurs gardiens; quelques autres iraient à la chambre du capitaine pour y prendre les fusils qui s’y trouvaient. Ceux qui seraient 10 parvenus à limer leurs fers devaient commencer l’attaque; mais, malgré le travail opiniâtre de plusieurs nuits, le plus grand nombre des esclaves était encore incapable de prendre une part énergique à l’action. Aussi trois noirs robustes avaient la charge de tuer l’homme qui portait dans sa poche 15 la clef des fers, et d’aller aussitôt délivrer leurs compagnons enchaînés.
Ce jour-là, le capitaine Ledoux était d’une humeur charmante; contre sa coutume, il fit grâce à un mousse qui avait mérité le fouet. Il complimenta l’officier de quart sur sa manœuvre, 20 déclara à l’équipage qu’il était content, et lui annonça qu’à la Martinique, où ils arriveraient dans peu, chaque homme recevrait une gratification. Tous les matelots, entretenant de si agréables idées, faisaient déjà dans leur tête l’emploi de cette gratification, * * * lorsqu’on fit monter sur le pont Tamango 25 et les autres conjurés.
Ils avaient eu soin de limer leurs fers de manière qu’ils ne parussent pas être coupés, et que le moindre effort suffît cependant pour les rompre. D’ailleurs, ils les faisaient si bien résonner, qu’à les entendre on eût dit qu’ils en portaient un double 30 poids. Après avoir humé l’air quelque temps, ils se prirent tous par la main et se mirent à danser pendant que Tamango entonnait le chant guerrier de sa famille, qu’il chantait autrefois avant d’aller au combat. Quand la danse eut duré quelque temps, Tamango, comme épuisé de fatigue, se coucha tout de son 35 long aux pieds d’un matelot qui s’appuyait nonchalamment 32. Note de l’auteur: (( Chaque capitaine nègre a le sien. »
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contre les plats-bords du navire; tous les conjurés en firent autant. De la sorte, chaque matelot était entouré de plusieurs noirs.
Tout à coup Tamango, qui venait doucement de rompre ses fers, pousse un grand cri, qui devait servir de signal, tire violemment par les jambes le matelot qui se trouvait près de lui, le culbute, et, lui mettant le pied sur le ventre, lui arrache son fusil, et s’en sert pour tuer l’officier de quart. En même temps, chaque matelot de garde est assailli, désarmé et aussitôt égorgé. De toutes parts, un cri de guerre s’élève. Le contre-maître, qui avait la clef des fers, succombe un des premiers. Alors une foule de noirs inondent le tillac. Ceux qui ne peuvent trouver d’armes saisissent les barres du cabestan ou les rames de la chaloupe. Dès ce moment, l’équipage européen fut perdu. Cependant quelques matelots firent tête sur le gaillard d’arrière ; mais ils manquaient d’armes et de résolution. Ledoux était encore vivant et n’avait rien perdu de son courage. S’apercevant que Tamango était l’âme de la conjuration, il espéra que, s’il pouvait le tuer, il aurait bon marché de ses complices. Il s’élança donc à sa rencontre le sabre à la main en l’appelant à grands cris. Aussitôt Tamango se précipita sur lui. Il tenait un fusil par le bout du canon et s’en servait comme d’une massue. Les deux chefs se joignirent sur un des passavants, ce passage étroit qui communique du gaillard d’avant à l’arrière. Tamango frappa le premier. Par un léger mouvement de corps, le blanc évita le coup. La crosse, tombant avec force sur les planches, se brisa, et le contrecoup fut si violent, que le fusil échappa des mains de Tamango. Il était sans défense, et Ledoux, avec un sourire de joie diabolique, levait le bras et allait le percer; mais Tamango était aussi agile que les panthères de son pays. Il s’élança dans les bras de son adversaire, et lui saisit la main dont il tenait son sabre. L’un s’efforce de retenir son arme, l’autre de l’arracher. Dans cette lutte furieuse, ils tombent tous les deux; mais l’Africain avait le dessous. Alors, sans se décourager, Tamango, étreignant son adversaire de toute sa force, le mordit à la gorge avec tant de violence, que le sang
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jaillit comme sous la dent d’un lion. Le sabre échappa de la main défaillante du capitaine. Tamango s’en saisit; puis, se relevant, la bouche sanglante, et poussant un cri de triomphe, il perça de coups redoublés son ennemi déjà demi-mort.
5 La victoire n’était plus douteuse. Le peu de matelots qui restaient essayèrent d’implorer la pitié des révoltés; mais tous, jusqu’à l’interprète, qui ne leur avait jamais fait de mal, furent impitoyablement massacrés. Le lieutenant mourut avec gloire. Il s’était retiré à l’arrière, auprès d’un de ces petits canons qui 10 tournent sur un pivot, et que l’on charge de mitraille. De la main gauche, il dirigea la pièce, et, de la droite, armé d’un sabre, il se défendit si bien qu’il attira autour de lui une foule de noirs. Alors, pressant la détente du canon, il fit au milieu de cette masse serrée une large rue pavée de morts et de mourants. Un 15 instant après il fut mis en pièces.
Lorsque le cadavre du dernier blanc, déchiqueté et coupé par morceaux, eut été jeté à la mer, les noirs, rassasiés de vengeance, levèrent les yeux vers les voiles du navire, qui, toujours enflées par un vent frais, semblaient obéir encore à leurs oppresseurs et 20 mener les vainqueurs, malgré leur triomphe, dans la terre de l’esclavage.
— Rien n’est donc fait, pensèrent-ils avec tristesse; et ce grand fétiche des blancs voudra-t-il nous ramener dans notre pays, nous qui avons versé le sang de ses maîtres?
25 Quelques-uns dirent que Tamango saurait le faire obéir. Aussitôt on appelle Tamango à grands cris.
Il ne se pressait pas de se montrer. On le trouva dans la chambre de poupe, debout, une main appuyée sur le sabre sanglant du capitaine; l’autre, il la tendait d’un air distrait à 30 sa femme Ayché, qui la baisait à genoux devant lui. La joie d’avoir vaincu ne diminuait pas une sombre inquiétude qui se trahissait dans toute sa contenance. Moins grossier que les autres, il sentait mieux la difficulté de sa position.
Il parut enfin sur le tillac, affectant un calme qu’il n’éprouvait 35 pas. Pressé par cent voix confuses de diriger la course du vaisseau, il s’approcha du gouvernail à pas lents, comme pour re-
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tarder un peu le moment qui allait, pour lui-même et pour les autres, décider de l’étendue de son pouvoir.
Dans tout le vaisseau, il n’y avait pas un noir, si stupide qu’il fût, qui n’eût remarqué l’influence qu’une certaine roue et la boîte placée en face exerçaient sur les mouvements du navire; mais, dans ce mécanisme, il y avait toujours pour eux un grand mystère. Tamango examina la boussole pendant longtemps en remuant les lèvres, comme s’il lisait les caractères qu’il y voyait tracés; puis il portait la main à son front, et prenait l’attitude pensive d’un homme qui fait un calcul de tête. Tous les noirs l’entouraient, la bouche béante, les yeux démesurément ouverts, suivant avec anxiété le moindre de ses gestes. Enfin, avec ce mélange de crainte et de confiance que l’ignorance donne, il imprima un violent mouvement à la roue du gouvernail.
Comme un généreux coursier qui se cabre sous l’éperon d’un cavalier imprudent, le beau brick l’Espérance bondit sur la vague à cette manœuvre inouïe. On eût dit ' qu’indigné il voulait s’engloutir avec son pilote ignorant. Le rapport nécessaire entre la direction des voiles et celle du gouvernail étant brusquement rompu, le vaisseau s’inclina avec tant de violence, qu’on eût dit qu’il allait s’abîmer. Ses longues vergues plongèrent dans la mer. Plusieurs hommes furent renversés; quelques-uns tombèrent par-dessus le bord. Bientôt le vaisseau se releva fièrement contre la lame, comme pour lutter encore une fois avec la destruction. Le vent redoubla d’efforts, et tout d’un coup, avec un bruit horrible, tombèrent les deux mâts, cassés à quelques pieds du pont, couvrant le tillac de débris et comme d’un lourd filet de cordages.
Les nègres épouvantés fuyaient sous les écoutilles en poussant des cris de terreür; mais, comme le vent ne trouvait plus de prise, le vaisseau se releva et se laissa doucement ballotter par les flots. Alors les plus hardis des noirs remontèrent sur le tillac et le débarrassèrent des débris qui l’obstruaient. Tamango restait immobile, le coude appuyé sur l’habitacle et se cachant
3. v. si. 4. qui n’eût: notez l’omission de pas dans une proposition relative après une négation.
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le visage sur son bras replié. Ayché était auprès de lui, mais n’osait lui adresser la parole. Peu à peu les noirs s’approchèrent ; un murmure s’éleva, qui bientôt se changea en un orage de reproches et d’injures.
5 — Perfide ! imposteur ! s’écriaient-ils, c’est toi qui as causé
tous nos maux, c’est toi qui nous as vendus aux blancs, c’est toi qui nous as contraints de nous révolter contre eux. Tu nous avais vanté ton savoir, tu nous avais promis de nous ramener dans notre pays. Nous t’avons cru, insensés que nous étions ! 10 et voilà que nous avons manqué de périr tous parce que tu as offensé le fétiche des blancs.
Tamango releva fièrement la tête, et les noirs qui l’entouraient reculèrent intimidés. Il ramassa deux fusils, fit signe à sa femme de le suivre, traversa la foule, qui s’ouvrit devant lui, et se di- 15 rigea vers l’avant du vaisseau. Là, il se fit comme un rempart avec des tonneaux vides et des planches; puis il s’assit au milieu de cette espèce de retranchement, d’où sortaient menaçantes les baïonnettes de ses deux fusils. On le laissa tranquille. Parmi les révoltés, les uns pleuraient; d’autres, levant les 20 mains au ciel, invoquaient leurs fétiches et ceux des blancs; ceux-ci, à genoux devant la boussole, dont ils admiraient le mouvement continuel, la suppliaient de les ramener dans leur pays; ceux-là se couchaient sur le tillac dans un morne abattement. Au milieu de ces désespérés, qu’on se représente des 25 femmes et des enfants hurlant d’effroi, et une vingtaine de blessés implorant des secours que personne ne pensait à leur donner.
Tout à coup un nègre paraît sur le tillac: son visage est radieux. Il annonce qu’il vient de découvrir l’endroit où les 30 blancs gardent leur eau-de-vie; sa joie et sa contenance prouvent assez qu’il vient d’en faire l’essai. Cette nouvelle suspend un instant les cris de ces malheureux. Ils courent à la cambuse et se gorgent de liqueur. Une heure après, on les eût vus sauter et rire sur le pont, se livrant à toutes les extravagances de 35 l’ivresse la plus brutale. Leurs danses et leurs chants étaient