v. représenter
TAMANGO 157
accompagnés des gémissements et des sanglots des blessés. Ainsi se passa le reste du jour et toute la nuit.
Le matin, au réveil, nouveau désespoir. Pendant la nuit, un grand nombre de blessés étaient morts. Le vaisseau flottait entouré de cadavres. La mer était grosse et le ciel brumeux. On tint conseil. Quelques apprentis dans l’art magique, qui n’avaient point osé parler de leur savoir-faire devant Tamango, offrirent tour à tour leurs services. On essaya plusieurs conjurations puissantes. A chaque tentative inutile, le découragement augmentait. Enfin on reparla de Tamango, qui n’était pas encore sorti de son retranchement. Après tout, c’était le plus savant d’entre eux, et lui seul pouvait les tirer de la situation horrible où il les avait placés. Un vieillard s’approcha de lui, porteur de propositions de paix. Il le pria de venir donner son avis; mais Tamango, inflexible comme Coriolan, fut sourd à ses prières. La nuit, au milieu du désordre, il avait fait sa provision de biscuits et de chair salée. Il paraissait déterminé à vivre seul dans sa retraite.
L’eau-de-vie restait. Au moins elle fait oublier et la mer, et l’esclavage, et la mort prochaine. On dort, on rêve de l’Afrique, on voit des forêts de gommiers, des cases couvertes en paille, des baobabs dont l’ombre couvre tout un village. L’orgie de la veille recommença. De la sorte se passèrent plusieurs jours. Crier, pleurer, s’arracher les cheveux, puis s’enivrer et dormir, telle était leur vie. Plusieurs moururent à force de boire; quelques-uns se jetèrent à la mer ou se poignardèrent.
Un matin, Tamango sortit de son fort et s’avança jusqu’auprès du tronçon du grand mât.
— Esclaves, dit-il, l’Esprit m’est apparu en songe et m’a révélé les moyens de vous tirer d’ici pour vous ramener dans votre pays. Votre ingratitude mériterait que je vous abandonnasse; mais j’ai pitié de ces femmes et de ces enfants qui crient. Je vous pardonne: écoutez-moi.
Tous les noirs baissèrent la tête avec respect et se serrèrent autour de lui.
— Les blancs, poursuivit Tamango, connaissent seuls les
PROSPER MÉRIMÉE
paroles puissantes qui font remuer ces grandes maisons de bois; mais nous pouvons diriger à notre gré ces barques légères qui ressemblent à celles de notre pays.
11 montrait la chaloupe et les autres embarcations du brick.
5 — Remplissons-les de vivres, montons dedans, et ramons
dans la direction du vent; mon maître et le vôtre le fera souffler vers notre pays.
On le crut. Jamais projet ne fut plus insensé. Ignorant l’usage de la boussole, et sous un ciel inconnu, il ne pouvait 10 qu’errer à l’aventure. D’après ses idées, il s’imaginait qu’en ramant tout droit devant lui, il trouverait à la fin quelque terre habitée par les noirs, car les noirs possèdent la terre, et les blancs vivent sur leurs vaisseaux. C’est ce qu’il avait entendu dire à sa mère.
15 Tout fut bientôt prêt pour l’embarquement; mais la chaloupe avec un canot seulement se trouva en état de servir. C’était trop peu pour contenir environ quatre-vingts nègres encore vivants. Il fallut abandonner tous les blessés et les malades. La plupart demandèrent qu’on les tuât avant de se 20 séparer d’eux.
Les deux embarcations, mises à flot avec des peines infinies et chargées outre mesure, quittèrent le vaisseau par une mer clapoteuse, qui menaçait à chaque instant de les engloutir. Le canot s’éloigna le premier. Tamango avec Ayché avait pris 25 place dans la chaloupe, qui, beaucoup plus lourde et plus chargée, demeurait considérablement en arrière. On entendait encore les cris plaintifs de quelques malheureux abandonnés à bord du brick, quand une vague assez forte prit la chaloupe en travers et l’emplit d’eau. En moins d’une minute, elle coula. Le canot 30 vit leur désastre, et ses rameurs doublèrent d’efforts, de peur d’avoir à recueillir quelques naufragés. Presque tous ceux qui montaient la chaloupe furent noyés. Une douzaine seulement put regagner le vaisseau. De ce nombre étaient Tamango et Ayché. Quand le soleil se coucha, ils virent disparaître le canot 35 derrière l’horizon; mais ce qu’il devint, on l’ignore.