‹ French short stories;Chapitre 45 sur 70 · v. faire · texte numérisé non relu

v. faire

des larmes qui sortirent vivement de ses yeux brillants de fièvre, de douleur et d’impatience. — Il ne vient pas, reprit-elle en regardant la chambre où elle était montée. Ici, je respire et je vis. Encore quelques moments, et il sera là, pourtant ! car il vit encore, j’en suis certaine. Mon cœur me le dit. N’entendez- 5 vous rien, Brigitte ? Oh ! je donnerais le reste de ma vie pour savoir s’il est en prison, ou s’il marche à travers la campagne !

Je voudrais ne pas penser . . .

Elle examina de nouveau si tout était en ordre dans l’appartement. Un bon feu brillait dans la cheminée; les volets étaient 10 soigneusement fermés. * * * Un repas exquis, des vins choisis, le linge, la chaussure, enfin tout ce qui devait être nécessaire ou agréable à un voyageur fatigué se trouvait rassemblé pour que rien ne lui manquât, pour que les délices du chez-soi lui révélassent l’amour d’une mère. 15

— Brigitte ?... dit la comtesse d’un son de voix déchirant en allant placer un siège devant la table, comme pour donner de la réalité à ses vœux, comme pour augmenter la force de ses illusions.

— Ah ! Madame, il viendra. Il n’est pas loin ... Je ne doute 20 pas qu’il ne vive et qu’il ne soit en marche, reprit Brigitte. J’ai mis une clef dans la Bible, et je l’ai tenue sur mes doigts pendant que Cottin lisait l’Évangile de Saint-Jean, ... et, Madame, la clef n’a pas tourné !

— Est-ce bien sûr? demanda la comtesse. 25

— Oh ! Madame, c’est connu. Je gagerais mon salut qu’il vit encore. Dieu ne peut pas se tromper.

— Malgré le danger qui l’attend ici, je voudrais bien cependant l’y voir.

— Pauvre M. Auguste, s’écria Brigitte, il est sans doute à 30 pied, par les chemins !

— Et voilà huit heures qui sonnent au clocher ! s’écria la comtesse avec terreur.

Elle eut peur d’être restée plus longtemps qu’elle ne le devait

21. Bon exemple de ne pléonastique, v. aussi 1. 34: restée plus longtemps qu’elle ne le devait; ce le = être restée.

HONORÉ DE BALZAC

dans cette chambre, où elle croyait à la vie de son fils en voyant tout ce qui lui en attestait la vie; elle descendit; mais, avant d’entrer au salon, elle resta pendant un moment sous le péristyle de l’escalier, en écoutant si quelque bruit ne réveillait pas les 5 silencieux échos de la ville. Elle sourit au mari de Brigitte, qui se tenait en sentinelle et dont les yeux semblaient hébétés à force de prêter attention aux murmures de la place et de la nuit. Elle voyait son fils en tout et partout. Elle rentra bientôt, en affectant un air gai, et se mit à jouer au loto avec des petites 10 filles; mais, de temps en temps, elle se plaignit de souffrir, et revint occuper son fauteuil auprès de la cheminée.

Telle était la situation des choses et des esprits dans la maison de Mme de Dey, pendant que, sur le chemin de Paris à Cherbourg, un jeune homme vêtu d’une carmagnole brune, costume 15 de rigueur à cette époque, se dirigeait vers Carentan. A l’origine des réquisitions, il y avait peu ou point de discipline. Les exigences du moment ne permettaient guère à la République d’équiper sur-le-champ des soldats, et il n’était pas rare de voir les chemins couverts de réquisitionnaires qui conservaient 20 leurs habits bourgeois. Ces jeunes gens devançaient leurs bataillons aux lieux d’étape, ou restaient en arrière, car leur marche était soumise à leur manière de supporter les fatigues d’une longue route. Le voyageur dont il est ici question se trouvait assez en avant de la colonne de réquisitionnaires qui 25 se rendaient à Cherbourg, et que le maire de Carentan attendait d’heure en heure, afin de leur distribuer des billets de logement. Ce jeune homme marchait d’un pas alourdi mais ferme encore, et son allure semblait annoncer qu’il s’était familiarisé depuis longtemps avec la rudesse de la vie militaire. Quoique la lune 30 éclairât les herbages qui avoisinent Carentan, il avait remarqué de gros nuages blancs près de jeter de la neige sur la campagne, et la crainte d’être surpris par un ouragan animait sans doute sa démarche, alors plus vive que ne le comportait sa lassitude. Il avait sur le dos un sac presque vide, et tenait à la main une 35 canne de buis, coupée dans les hautes et larges haies que cet arbuste forme autour de la plupart des héritages en basse

Normandie. Ce voyageur solitaire entra dans Carentan, dont les tours, bordées de lueurs fantastiques par la lune, lui apparaissaient depuis un moment. Son pas réveilla les échos des rues silencieuses, où il ne rencontra personne; il fut obligé de demander la maison du maire à un tisserand qui travaillait encore. Ce magistrat demeurait à une faible distance, et le réquisitionnaire se vit bientôt à l’abri sous le porche de la maison du maire, et s’y assit sur un banc de pierre en attendant le billet de logement qu’il avait réclamé. Mais, mandé par ce fonctionnaire, il comparut devant lui et devint l’objet d’un scrupuleux examen. Le fantassin était un jeune homme de bonne mine qui paraissait appartenir à une famille distinguée. Son air trahissait la noblesse. L’intelligence due à une bonne éducation respirait sur sa figure.

— Comment te nommes-tu ? lui demanda le maire en lui jetant un regard plein de finesse.

— Julien Jussieu, répondit le réquisitionnaire.

— Et tu viens ?... dit le magistrat en laissant échapper un sourire d’incrédulité.

— De Paris.

— Tes camarades doivent être loin? reprit le Normand d’un ton railleur.

— J’ai trois lieues d’avance sur le bataillon.

— Quelque sentiment t’attire sans doute à Carentan, citoyen réquisitionnaire ? dit le maire d’un air fin. C’est bien, ajouta-t-il en imposant silence par un geste de main au jeune homme qui allait parler; nous savons où t’envoyer. Tiens, fit-il en lui remettant son billet de logement, va, citoyen Jussieu.

Une teinte d’ironie se fit sentir dans l’accent avec lequel le magistrat prononça ces deux derniers mots, en tendant un billet sur lequel la demeure de Mme de Dey était indiquée. Le jeune homme lut l’adresse avec un air de curiosité.

— Il sait bien qu’il n’a pas loin à aller, et, quand il sera dehors, il aura bientôt traversé la place ! s’écria le maire en se parlant à

15. Parmi les révolutionnaires l’emploi de tu était obligatoire.

HONORÉ DE BALZAC

lui-même pendant que le jeune homme sortait. Il est joliment hardi ! Que Dieu le conduise !... Il a réponse à tout. Oui, mais, si un autre que moi lui avait demandé à voir ses papiers, il était resté là !

5 En ce moment, les horloges de Carentan avaient sonné neuf heures et demie; les falots s’allumaient dans l’antichambre de Mme de Dey; * * * les joueurs avaient soldé leurs comptes, et allaient se retirer tous ensemble, suivant l’usage établi dans toutes les petites villes.

10 — Il paraît que l’accusateur veut rester, dit une dame en

s’apercevant que ce personnage important leur manquait au moment où chacun se sépara sur la place pour regagner son logis, après avoir épuisé toutes les formules d’adieu.

Ce terrible magistrat était en effet seul avec la comtesse, qui 15 attendait, en tremblant, qu’il lui plût de sortir.

— Citoyenne, dit-il enfin après un long silence qui eut quelque chose d’effrayant, je suis ici pour faire observer les lois de la République . . .

Mme de Dey frissonna.

20 — N’as-tu donc rien à me révéler? demanda-t-il.

— Rien, répondit-elle étonnée.

— Ah! Madame, s’écria l’accusateur en s’asseyant auprès d’elle et changeant de ton, en ce moment, faute d’un mot, vous ou moi, nous pouvons porter notre tête sur l’échafaud. J’ai 25 trop bien observé votre caractère, votre âme, vos manières, pour partager l’erreur dans laquelle vous avez su mettre votre société ce soir. Vous attendez votre fils, je n’en saurais douter.

La comtesse laissa échapper un geste de dénégation; mais 30 elle avait pâli, mais les muscles de son visage s’étaient contractés par la nécessité où elle se trouvait de montrer une fermeté trompeuse, et l’œil implacable de l’accusateur public ne perdit aucun de ses mouvements.

— Eh bien, recevez-le, reprit le magistrat révolutionnaire; 35 mais qu’il ne reste pas plus tard que sept heures du matin sous

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