était = serait
LE RÊQUISITIONNAIRE 175
votre toit. Demain, au jour, armé d’une dénonciation que je me ferai faire, je viendrai chez vous . . .
Elle le regarda d’un air stupide qui aurait fait pitié à une pierre.
— Je démontrerai, poursuivit-il d’une voix douce, la fausseté de la dénonciation par d’exactes perquisitions, et vous serez, par la nature de mon rapport, à l’abri de tous soupçons ultérieurs. Je parlerai de vos dons patriotiques, de votre civisme, et nous serons tous sauvés.
Mme de Dey craignit un piège, elle restait immobile, mais son visage était en feu et sa langue glacée. Un coup de marteau retentit dans la maison.
— Ah !... cria la mère épouvantée, en tombant à genoux. Le sauver ! Le sauver !
— Oui, sauvons-le ! reprit l’accusateur public en lui lançant un regard de passion, dût-il nous en coûter la vie.
— Je suis perdue ! s’écria-t-elle pendant que l’accusateur la relevait avec politesse.
— Eh! Madame, répondit-il par un beau mouvement oratoire, je ne veux vous devoir à rien . . . qu’à vous-même.
— Madame, le voi !... s’écria Brigitte, qui croyait sa maîtresse seule.
A l’aspect de l’accusateur public, la vieille servante, de rouge et joyeuse qu'elle était, devint immobile et blême.
— Qui est-ce, Brigitte ? demanda le magistrat d’un air doux et intelligent.
— Un réquisitionnais que le maire nous envoie à loger, répondit la servante en montrant le billet.
— C’est vrai, dit l’accusateur après avoir lu le papier. Il nous arrive un bataillon ce soir . . .
Et il sortit.
La comtesse avait trop besoin de croire en ce moment à la sincérité de son ancien procureur pour concevoir le moindre doute; elle monta rapidement l’escalier, ayant à peine la force
14. v. sauver. 16. v. coûter. 20. v. devoir (1). 21. voi ... , première syllabe
de voici. 23. de rouge qu’elle était signifie après avoir été rouge elle devint . . . .
HONORÉ DE BALZAC
de se soutenir, puis elle ouvrit la porte de sa chambre, vit son fils, se précipita dans ses bras, mourante.
— Oh! mon enfant, mon enfant! s’écria-t-elle en sanglotant et le couvrant de baisers empreints d’une sorte de frénésie.
5 — Madame, ... dit l’inconnu.
— Ah ! ce n’est pas lui ! s’écria-t-elle en reculant d’épouvante et restant debout devant le réquisitionnaire, qu’elle contemplait d’un air hagard.
— O saint bon Dieu, quelle ressemblance ! dit Brigitte.
10 II y eut un moment de silence, et l’étranger lui-même tressaillit à l’aspect de Mme de Dey.
— Ah ! Monsieur, dit-elle en s’appuyant sur le mari de Brigitte, et sentant alors dans toute son étendue une douleur dont la première atteinte avait failli la tuer; Monsieur, je ne saurais 15 vous voir plus longtemps . . . Souffrez que mes gens me remplacent et s’occupent de vous.
Elle descendit chez elle, à demi portée par Brigitte et son vieux serviteur.
— Comment, Madame ! s’écria la femme de charge en 20 asseyant sa maîtresse, cet homme va-t-il coucher dans le ht de M. Auguste, mettre les pantoufles de M. Auguste, manger le pâté que j’ai fait pour M. Auguste? Quand on devrait me guillotiner, je . . .
— Brigitte ! cria Mme de Dey.
25 Brigitte resta muette.
— Tais-toi donc, bavarde, lui dit son mari à voix basse; veux-tu tuer Madame ?
En ce moment, le réquisitionnaire fit du bruit en se mettant à table.
30 — Je ne resterai pas ici! s’écria Mme de Dey; j’irai dans la
serre, d’où j’entendrai mieux ce qui se passera au dehors pendant la nuit.
Elle flottait encore entre la crainte d’avoir perdu son fils et l’espérance de le voir reparaître. La nuit fut horriblement 35 silencieuse. Il y eut, pour la comtesse, un moment affreux, quand le bataillon des réquisitionnaires vint en ville et que
chaque homme y chercha son logement. Ce fut des espérances trompées à chaque pas, à chaque bruit; puis, bientôt la nature reprit un calme effrayant. Vers le matin, la comtesse fut obligée de rentrer chez elle. Brigitte, qui surveillait les mouvements de sa maîtresse, ne la voyant pas sortir, entra dans la 5 chambre et y trouva la comtesse morte.
— Elle aura probablement entendu ce réquisitionnaire, qui achève de s’habiller et qui marche dans la chambre de M. Auguste en chantant leur damnée Marseillaise, comme s’il était dans une écurie ! s’écria Brigitte. Ça l’aura tuée. 10
La mort de la comtesse fut causée par un sentiment plus grave, et sans doute par quelque vision terrible. A l’heure précise où Mme de Dey mourait à Carentan, son fils était fusillé dans le Morbihan. * * *
Honoré de Balzac
ANATOLE FRANCE
Anatole France est le pseudonyme de Jacques- Anatole Thibault. Né à Paris, en 1844, fils de libraire, Anatole France passa son enfance au milieu des livres. Il débuta par deux volumes de poèmes. En 1881, son roman Le Crime de Sylvestre Bonnard le rendit célèbre. Il a publié de nombreux romans et des nouvelles dont les qualités de style et de pensée lui ont valu une réputation universelle. Certains de ses livres évoquent avec charme son enfance: Le Livre de mon Ami (1885), et Le Petit Pierre (1918). Souvent le roman n’est pour lui que le cadre qui lui permet d’exposer ses vues de philosophe sceptique sur la société : Les Opinions de Jérôme Coignard (1893), les quatre volumes de L’Histoire Contemporaine (1896-1901), qui se rapportent à l’Affaire Dreyfus, L’ Ile des Pingouins (1908). Grand érudit, Anatole France a su faire revivre le passé avec une exactitude de détails qui n’exclut ni la poésie ni la satire. Thaïs (1890) a fourni le sujet d’un opéra célèbre. Les Dieux ont Soif (1912) évoquent la période révolutionnaire. Le conte qu’on trouvera ici fait partie d’un recueil paru en 1892: L’Étui de Nacre.
Anatole France a publié aussi une Vie de Jeanne d’Arc (1908) et plusieurs volumes de critique. Il est mort en 1924.
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LE JONGLEUR DE NOTRE-DAME
Au temps du roi Louis, il y avait en France un pauvre jongleur, natif de Compiègne, nommé Barnabé, qui allait par les villes, faisant des tours de force et d’adresse.
Les jours de foire, il étendait sur la place publique un vieux 5 tapis tout usé, et après avoir attiré les enfants et les badauds par des propos plaisants qu’il tenait d’un très vieux jongleur et auxquels il ne changeait jamais rien, il prenait des attitudes qui n’étaient pas naturelles, et il mettait une assiette d’étain en
LE JONGLEUR DE NOTRE-DAME
équilibre sur son nez. La foule le regardait d’abord avec indifférence.
Mais quand, se tenant sur les mains la tête en bas, il jetait en l’air et rattrapait avec ses pieds six boules de cuivre qui brillaient au soleil, ou quand, se renversant jusqu’à ce que sa nuque touchât ses talons, il donnait à son corps la forme d’une roue parfaite et jonglait, dans cette posture, avec douze couteaux, un murmure d’admiration s’élevait dans l’assistance et les pièces de monnaie pleuvaient sur le tapis.
Pourtant, comme la plupart de ceux qui vivent de leurs talents, Barnabé de Compiègne avait grand’peine à vivre.
Gagnant son pain à la sueur de son front, il portait plus que sa part des misères attachées à la faute d’Adam, notre père.
Encore, ne pouvait-il pas travailler autant qu’il aurait voulu. Pour montrer son beau savoir, comme aux arbres pour donner des fleurs et des fruits, il lui fallait la chaleur du soleil et la lumière du jour. Dans l’hiver, il n’était plus qu’un arbre dépouillé de ses feuilles et quasi mort. La terre gelée était dure au jongleur. Et, comme la cigale dont parle Marie de France, il souffrait du froid et de la faim dans la mauvaise saison. Mais, comme il avait le cœur simple, il prenait ses maux en patience.
Il n’avait jamais réfléchi à l’origine des richesses, ni à l’inégalité des conditions humaines. Il comptait fermement que, si ce monde est mauvais, l’autre ne pourrait manquer d’être bon, et cette espérance le soutenait. Il n’imitait pas les baladins larrons et mécréants, qui ont vendu leur âme au diable. Il ne blasphémait jamais le nom de Dieu; il vivait honnêtement, et, bien qu’il n’eût pas de femme, il ne convoitait pas celle du voisin, parce que la femme est l’ennemie des hommes forts, comme il apparaît par l’histoire de Samson, qui est rapportée dans l’Écriture.
A la vérité, il n’avait pas l’esprit tourné aux désirs charnels, et il lui en coûtait plus de renoncer aux brocs qu’aux dames. Car, sans manquer à la sobriété, il aimait à boire quand il faisait chaud. C’était un homme de bien, craignant Dieu et très dévot à la sainte Vierge.
ANATOLE FRANCE
Il ne manquait jamais, quand il entrait dans une église, de s’agenouiller devant l’image de la Mère de Dieu, et de lui adresser cette prière :
« Madame, prenez soin de ma vie jusqu’à ce qu’il plaise à 5 Dieu que je meure, et quand je serai mort, faites-moi avoir les joies du paradis. »
Or, un certain soir, après une journée de pluie, tandis qu’il s’en allait, triste et courbé, portant sous son bras ses boules et ses couteaux cachés dans son vieux tapis, et cherchant quelque 10 grange pour s’y coucher sans souper, il vit sur la route un moine qui suivait le même chemin, et le salua honnêtement. Comme ils marchaient du même pas, ils se mirent à échanger des propos.
— Compagnon, dit le moine, d’où vient que vous êtes habillé 15 tout de vert? Ne serait-ce point pour faire le personnage d’un fol dans quelque mystère?
— Non point, mon Père, répondit Barnabé. Tel que vous me voyez, je me nomme Barnabé, et je suis jongleur de mon état. Ce serait le plus bel état du monde si on y mangeait tous 20 les jours.
— Ami Barnabé, reprit le moine, prenez garde à ce que vous dites. Il n’y a pas de plus bel état que l’état monastique. On y célèbre les louanges de Dieu, de la Vierge et des saints, et la vie du religieux est un perpétuel cantique au Seigneur.
25 Barnabé répondit:
— Mon Père, je confesse que j’ai parlé comme un ignorant. Votre état ne se peut comparer au mien et, quoiqu’il y ait du mérite à danser en tenant au bout du nez un denier en équilibre sur un bâton, ce mérite n’approche pas du vôtre. Je 30 voudrais bien comme vous, mon Père, chanter tous les jours l’office, et spécialement l’office de la très sainte Vierge, à qui j’ai
27. ... ne se peut comparer: ordre de mots archaïque pour ne peut se comparer.
LE JONGLEUR DE NOTRE-DAME
voué une dévotion particulière. Je renoncerais bien volontiers à l’art dans lequel je suis connu, de Soissons à Beauvais, dans plus de six cents villes et villages, pour embrasser la vie monastique.
Le moine fut touché de la simplicité du jongleur, et, comme il ne manquait pas de discernement, il reconnut en Barnabé un de ces hommes de bonne volonté de qui Notre-Seigneur a dit: « Que la paix soit avec eux sur la terre ! » C’est pourquoi il lui répondit:
— Ami Barnabé, venez avec moi, et je vous ferai entrer dans le couvent dont je suis prieur. Celui qui conduisit Marie l’Égyptienne dans le désert m’a mis sur votre chemin pour vous mener dans la voie du salut.
C’est ainsi que Barnabé devint moine. Dans le couvent où il fut reçu, les religieux célébraient à l’envi le culte de la sainte Vierge, et chacun employait à la servir tout le savoir et toute l’habileté que Dieu lui avait donnés.
Le prieur, pour sa part, composait des livres qui traitaient, selon les règles de la scolastique, des vertus de la Mère de Dieu.
Le frère Maurice copiait, d’une main savante, ces traités sur des feuilles de vélin.
Le frère Alexandre y peignait de fines miniatures. On y voyait la Reine du ciel, assise sur le trône de Salomon, au pied duquel veillent quatre lions; autour de sa tête nimbée voltigeaient sept colombes, qui sont les sept dons du Saint-Esprit: dons de crainte, de piété, de science, de force, de conseil, d’intelligence et de sagesse. Elle avait pour compagnes six vierges aux cheveux d’or: l’Humilité, la Prudence, la Retraite, le Respect, la Virginité et l’Obéissance.
A ses pieds, deux petites figures nues et toutes blanches se tenaient dans une attitude suppliante. C’étaient des âmes qui imploraient, pour leur salut et non, certes, en vain, sa toutepuissante intercession.
Le frère Alexandre représentait sur une autre page Ève en regard de Marie, afin qu’on vît en même temps la faute et la rédemption, la femme humiliée et la vierge exaltée. On ad-
ANATOLE FRANCE
mirait encore dans ce livre le Puits des eaux vives, la Fontaine, le Lis, la Lune, le Soleil et le Jardin clos dont il est parlé dans le cantique, la Porte du Ciel et la Cité de Dieu, et c’étaient là des images de la Vierge.
5 Le frère Marbode était semblablement un des plus tendres enfants de Marie.
Il taillait sans cesse des images de pierre, en sorte qu’il avait la barbe, les sourcils et les cheveux blancs de poussière, et que ses yeux étaient perpétuellement gonflés et larmoyants; mais il 10 était plein de force et de joie dans un âge avancé et, visiblement, la Reine du paradis protégeait la vieillesse de son enfant. Marbode la représentait assise dans une chaire, le front ceint d’un nimbe à orbe perlé. Et il avait soin que les plis de la robe couvrissent les pieds de celle dont le prophète a dit : « Ma bien- 15 aimée est comme un jardin clos. »
Parfois aussi il la figurait sous les traits d’un enfant plein de grâce, et elle semblait dire: « Seigneur, vous êtes mon Seigneur ! * * * Deus meus es tu. » ( Psalm 21, 11.)
Il y avait aussi, dans le couvent, des poètes, qui composaient, 20 en latin, des proses et des hymnes en l’honneur de la bienheureuse vierge Marie, et même il s’y trouvait un Picard qui mettait les miracles de Notre-Dame en langue vulgaire et en vers rimés.
Voyant un tel concours de louanges et une si belle moisson d’œuvres, Barnabé se lamentait de son ignorance et de sa 25 simplicité.
— Hélas, soupirait-il en se promenant seul dans le petit jardin sans ombre du couvent, je suis bien malheureux de ne pouvoir, comme mes frères, louer dignement la sainte Mère de Dieu à laquelle j’ai voué la tendresse de mon cœur. Hélas! 30 hélas ! je suis un homme rude et sans art, et je n’ai pour votre service, madame la Vierge, ni sermons édifiants, ni traités