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L’ATTAQUE DU MOULIN 187
avec tout ce qui lui tombait sous la main, des douves de tonneau, des ferrures rouillées, du zinc, du plomb. La roue en paraissait plus gaie, avec son profil devenu étrange, toute empanachée d’herbes et de mousses. Lorsque l’eau la battait de son flot d’argent, elle se couvrait de perles, on voyait passer son étrange carcasse sous une parure éclatante de colliers de nacre.
La partie du moulin qui trempait ainsi dans la Morelle, avait l’air d’une arche barbare, échouée là. Une bonne moitié du logis était bâtie sur des pieux. L’eau entrait sous le plancher, il y avait des trous, bien connus dans le pays pour les anguilles et les écrevisses énormes qu’on y prenait. En dessous de la chute, le bassin était limpide comme un miroir, et lorsque la roue ne le troublait pas de son écume, on apercevait des bandes de gros poissons qui nageaient avec des lenteurs d’escadre. Un escalier rompu descendait à la rivière, près d’un pieu où était amarrée une barque. Une galerie de bois passait au-dessus de la roue. Des fenêtres s’ouvraient, percées irrégulièrement.
C’était un pêle-mêle d’encoignures, de petites murailles, de constructions ajoutées après coup, de poutres et de toitures qui donnaient au moulin un aspect d’ancienne citadelle démantelée. Mais des lierres avaient poussé; toutes sortes de plantes grimpantes bouchaient les crevasses trop grandes et mettaient un manteau vert à la vieille demeure. Les demoiselles qui passaient dessinaient sur leurs albums le moulin du père Merlier.
Du côté de la route, la maison était plus solide. Un portail en pierre s’ouvrait sur la grande cour, que bordaient à droite et à gauche des hangars et des écuries. Près d’un puits, un orme immense couvrait de son ombre la moitié de la cour. Au fond, la maison alignait les quatre fenêtres de son premier étage, surmonté d’un colombier. La seule coquetterie du père Merlier était de faire badigeonner cette façade tous les dix ans. Elle venait justement d’être blanchie, et elle éblouissait le village, lorsque le soleil l’allumait, au milieu du jour.
Depuis vingt ans, le père Merlier était maire de Rocreuse. On l’estimait pour la fortune qu’il avait su faire. On lui donnait quelque chose comme quatre-vingt mille francs, amassés sou à
ÉMILE ZOLA
sou. Quand il avait épousé Madeleine Guillard, qui lui apportait en dot le moulin, il ne possédait guère que ses deux bras. Mais Madeleine ne s’était jamais repentie de son choix, tant il avait su mener gaillardement les affaires du ménage. Au- 5 jourd’hui, la femme était défunte, il restait veuf avec sa fille Françoise.
Sans doute, il aurait pu se reposer, laisser la roue du moulin dormir dans la mousse; mais il se serait trop ennuyé, et la maison lui aurait semblé morte. Il travaillait toujours, pour 10 le plaisir. Le père Merlier était alors un grand vieillard, à longue figure silencieuse, qui ne riait jamais, mais qui était tout de même très gai en dedans. On l’avait choisi pour maire, à cause de son argent, et aussi pour le bel air qu’il savait prendre, lorsqu’il faisait un mariage.
15 Françoise Merlier venait d’avoir dix-huit ans. Elle ne passait pas pour une des belles filles du pays, parce qu’elle était chétive. Jusqu’à quinze ans, elle avait même été laide. On ne pouvait pas comprendre, à Rocreuse, comment la fille du père et de la mère Merlier, tous deux si bien plantés, poussait mal et d’un 20 air de regret. Mais à quinze ans, tout en restant délicate, elle prit une petite figure la plus jolie du monde.
Elle avait des cheveux noirs, des yeux noirs, et elle était toute rose avec ça; une bouche qui riait toujours, des trous dans les joues, un front clair où il y avait comme une couronne 25 de soleil. Quoique chétive pour le pays, elle n’était pas maigre, loin de là; on voulait dire simplement qu’elle n’aurait pas pu lever un sac de blé; mais elle devenait toute potelée avec l’âge, elle devait finir par être ronde et friande comme une caille. Seulement, les longs silences de son père l’avaient rendue raison- 30 nable très jeune. Si elle riait toujours, c’était pour faire plaisir aux autres. Au fond, elle était sérieuse.
Naturellement, tout le pays la courtisait, plus encore pour ses écus que pour sa gentillesse. Et elle avait fini par faire un choix, qui venait de scandaliser la contrée. De l’autre côté de 35 la Morelle vivait un grand garçon, que l’on nommait Dominique Penquer. Il n’était pas de Rocreuse. Dix ans auparavant, il
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était arrivé de Belgique, pour hériter d’un oncle, qui possédait un petit bien, sur la lisière même de la forêt de Gagny, juste en face du moulin, à quelques portées de fusil. Il venait pour vendre ce bien, disait-il, et retourner chez lui. Mais le pays le charma, paraît-il, car il n’en bougea plus. On le vit cultiver 5 son bout de champ, récolter quelques légumes dont il vivait.
Il pêchait, il chassait; plusieurs fois, les gardes faillirent le prendre et lui dresser des procès-verbaux. Cette existence libre, dont les paysans ne s’expliquaient pas bien les ressources, avait fini par lui donner un mauvais renom. 10
On le traitait vaguement de braconnier. En tous cas, il était paresseux, car on le trouvait souvent endormi dans l’herbe, à des heures où il aurait dû travailler. La masure qu’il habitait, sous les derniers arbres de la forêt, ne semblait pas non plus la demeure d’un honnête garçon. Il aurait eu un commerce avec 15 les loups des ruines de Gagny, que cela n’aurait point surpris les vieilles femmes. Pourtant, les jeunes filles, parfois, se hasardaient à le défendre, car il était superbe, cet homme louche, souple et grand comme un peuplier, très blanc de peau, avec une barbe et des cheveux blonds qui semblaient de l’or au soleil. 20 Or, un beau matin, Françoise avait déclaré au père Merlier qu’elle aimait Dominique et que jamais elle ne consentirait à épouser un autre garçon.
On pense quel coup de massue le père Merlier reçut, ce jour-là !
Il ne dit rien, selon son habitude. Il avait son visage réfléchi; 25 seulement, sa gaieté intérieure ne luisait plus dans ses yeux.
On se bouda pendant une semaine. Françoise, elle aussi, était toute grave. Ce qui tourmentait le père Merlier, c’était de savoir comment ce gredin de braconnier avait bien pu ensorceler sa fille. Jamais Dominique n’était venu au moulin. Le meunier 30 guetta et il aperçut le galant, de l’autre côté de la Morelle, couché dans l’herbe et feignant de dormir. Françoise, de sa chambre, pouvait le voir. La chose était claire, ils avaient dû s’aimer, en se faisant les doux yeux par-dessus la roue du moulin. 35