v. deus
LE JONGLEUR DE NOTRE-DAME
bien divisés selons les règles, ni fines peintures, ni statues exactement taillées, ni vers comptés par pieds et marchant en mesure. Je n’ai rien, hélas !
11 gémissait de la sorte et s’abandonnait à la tristesse. Un soir que les moines se récréaient en conversant, il entendit l’un d’eux conter l’histoire d’un religieux qui ne savait réciter autre chose qu’Ave Maria. Ce religieux était méprisé pour son ignorance; mais, étant mort, il lui sortit de la bouche cinq roses en l’honneur des cinq lettres du nom de Marie, et sa sainteté fut ainsi manifestée.
En écoutant ce récit, Barnabé admira une fois de plus la bonté de la Vierge; mais il ne fut pas consolé par l’exemple de cette mort bienheureuse, car son cœur était plein de zèle et il voulait servir la gloire de sa dame qui est aux cieux.
Il en cherchait le moyen sans pouvoir le trouver et il s’affligeait chaque jour davantage, quand un matin, s’étant réveillé tout joyeux, il courut à la chapelle et y demeura seul pendant plus d’une heure. Il y retourna l’après-dîner.
Et, à compter de ce moment, il allait chaque jour dans cette chapelle, à l’heure où elle était déserte, et il y passait une grande partie du temps que les autres moines consacraient aux arts libéraux et aux arts mécaniques. Il n’était plus triste et il ne gémissait plus.
Une conduite si singulière éveilla la curiosité des moines.
On se demandait, dans la communauté, pourquoi le frère Barnabé faisait des retraites si fréquentes.
Le prieur, dont le devoir est de ne rien ignorer de la conduite de ses religieux, résolut d’observer Barnabé pendant ses solitudes. Un jour donc que celui-ci était renfermé, comme à son ordinaire, dans la chapelle, dom prieur vint, accompagné de deux anciens du couvent, observer, à travers les fentes de la porte, ce qui se passait à l’intérieur.
Us virent Barnabé qui, devant l’autel de la sainte Vierge, la tête en bas, les pieds en l’air, jonglait avec six boules de cuivre et douze couteaux. Il faisait, en l’honneur de la sainte Mère de Dieu, les tours qui lui avaient valu le plus de louanges. Ne
ANATOLE FRANCE
comprenant pas que cet homme simple mettait ainsi son talent et son savoir au service de la sainte Vierge, les deux anciens criaient au sacrilège.
Le prieur savait que Barnabe avait l’âme innocente; mais 5 il le croyait tombé en démence. Ils s’apprêtaient tous trois à le tirer vivement de la chapelle, quand ils virent la sainte Vierge descendre les degrés de l’autel pour venir essuyer d’un pan de son manteau bleu la sueur qui dégouttait du front de son jongleur.
10 Alors le prieur, se prosternant le visage contre la dalle, récita ces paroles:
— Heureux les simples, car ils verront Dieu !
— Amen ! répondirent les anciens en baisant la terre.
Anatole Feance
ÉMILE ZOLA
Émile Zola est né à Paris en 1840. Son père était d’origine italienne, sa mère française. Il passa son enfance à Aix en Provence. Revenu à Paris, en 1860, il travailla comme employé dans une librairie, et réussit à se faire connaître en publiant une série de nouvelles: les Contes à Ninon (1864). A partir de 1866 il vécut de sa plume.
L’œuvre maîtresse de Zola est une série d’une vingtaine de romans réunis sous le titre des Rougon-Macquart, et qui forment «l’histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire ». Il faut citer surtout L’Assommoir (1877), étude des ravages exercés par l’alcool dans les milieux ouvriers, Germinal (1885), qui se passe chez les mineurs, La Terre (1887), qui veut dépeindre les mœurs des paysans, et La Débâcle (1892), description réaliste de la guerre francoprussienne.
Zola est le chef et le théoricien de l’école naturaliste. Il voulait décrire la vie telle qu’elle est, et faire ainsi du roman un véritable document scientifique sur l’histoire de la société. On lui a reproché de faire porter ses observations uniquement sur les instincts physiques de la nature humaine. La puissance avec laquelle il a su faire vivre les masses est un des traits marquants de son talent.
Au moment de l’Affaire Dreyfus Zola joua un rôle politique. Il fut un des plus ardents défenseurs du condamné. Il se présenta plusieurs fois, mais toujours en vain, à l’Académie Française, et mourut accidentellement en 1902.
Zola n’a écrit que peu de nouvelles. La plupart ont été composées au début de sa carrière. Celle que nous donnons ici représente sa contribution aux Soirées de Médan (1880), recueil de six nouvelles par six écrivains à tendances naturalistes.
ÉMILE ZOLA
L’ATTAQUE DU MOULIN
Le moulin du père Merlier, par cette belle soirée d’été, était en grande fête. Dans la cour, on avait mis trois tables, placées bout à bout, et qui attendaient les convives. Tout le pays savait qu’on devait fiancer, ce jour-là, la fille Merlier, Françoise, 5 avec Dominique, un garçon qu’on accusait de fainéantise, mais que les femmes, à trois lieues à la ronde, regardaient avec des yeux luisants, tant il avait bon air.
Ce moulin du père Merlier était une vraie gaieté. Il se trouvait juste au milieu de Rocreuse, à l’endroit où la grand’route 10 fait un coude. Le village n’a qu’une rue, deux files de masures, une file à chaque bord de la route; mais là, au coude, des prés s’élargissent, de grands arbres, qui suivent le cours de la Morelle, couvrent le fond de la vallée d’ombrages magnifiques. * * * Mais ce qui fait surtout le charme de Rocreuse, c’est la fraîcheur 15 de ce trou de verdure, aux journées les plus chaudes de juillet et d’août. La Morelle descend des bois de Gagny, et il semble qu’elle prenne le froid des feuillages sous lesquels elle coule pendant des lieues; elle apporte les bruits murmurants, l’ombre glacée et recueillie des forêts. * * *
20 Et c’était là que le moulin du père Merlier égayait de son tictac un coin de verdures folles. La bâtisse, faite de plâtre et de planches, semblait vieille comme le monde. Elle trempait à moitié dans la Morelle, qui arrondit à cet endroit un clair bassin. Une écluse était ménagée, la chute tombait de quelques mètres 25 sur la roue du moulin, qui craquait en tournant, avec la toux asthmatique d’une fidèle servante vieillie dans la maison.
Quand on conseillait au père Merlier de la changer, il hochait la tête en disant qu’une jeune roue serait plus paresseuse et ne connaîtrait pas si bien le travail; et il raccommodait l’ancienne