Tout l’effort (des Français
L’ATTAQUE DU MOULIN
dont les craquements lui allaient au cœur. Elle était bien finie, cette fois; jamais il ne pourrait la raccommoder. Dominique avait supplié Françoise de se retirer, mais elle voulait rester avec lui; elle s’était assise derrière une grande armoire de chêne, qui la protégeait. Une balle pourtant arriva dans l’armoire, dont les flancs rendirent un son grave. Alors, Dominique se plaça devant Françoise. Il n’avait pas encore tiré, il tenait son fusil à la main, ne pouvant approcher des fenêtres dont les soldats tenaient toute la largeur. A chaque décharge, le plancher tressaillait.
— Attention ! attention ! cria tout d’un coup le capitaine.
Il venait de voir sortir du bois toute une masse sombre. Aussitôt s’ouvrit un formidable feu de peloton. Ce fut comme une trombe qui passa sur le moulin. Un autre volet partit, et par l’ouverture béante de la fenêtre, les balles entrèrent. Deux soldats roulèrent sur le carreau. * * * En face de ces morts, Françoise, prise d’horreur, avait repoussé machinalement sa chaise, pour s’asseoir à terre, contre le mur; elle se croyait là plus petite et moins en danger. Cependant, on était allé prendre tous les matelas de la maison, on avait rebouché à moitié la fenêtre. La salle s’emplissait de débris, d’armes rompues, de meubles éventrés.
— Cinq heures, dit le capitaine. Tenez bon ... Us vont chercher à passer l’eau.
A ce moment, Françoise poussa un cri. Une balle, qui avait ricoché, venait de lui effleurer le front. Quelques gouttes de sang parurent. Dominique la regarda; puis, s’approchant de la fenêtre, il lâcha son premier coup de feu, et il ne s’arrêta plus. Il chargeait, tirait, sans s’occuper de ce qui se passait près de lui; de temps à autre seulement, il jetait un coup d’œil sur Françoise. D’ailleurs, il ne se pressait pas, visait avec soin. Les Prussiens, longeant les peupliers, tentaient le passage de la Morelle, comme le capitaine l’avait prévu; mais, dès qu’un d’entre eux se hasardait, il tombait frappé à la tête par une balle de Dominique. Le capitaine, qui suivait ce jeu, était émerveillé. Il complimenta le jeune homme, en lui disant qu’il serait
ÉMILE ZOLA
heureux d’avoir beaucoup de tireurs de sa force. Dominique ne l’entendait pas. Une balle lui entama l’épaule, une autre lui contusionna le bras. Et il tirait toujours.
Il y eut deux nouveaux morts. Les matelas, déchiquetés, ne 5 bouchaient plus les fenêtres. Une dernière décharge semblait devoir emporter le moulin. La position n’était plus tenable. Cependant, l’officier répétait :
— Tenez bon . . . Encore une demi-heure.
Maintenant, il comptait les minutes. Il avait promis à ses 10 chefs d’arrêter l’ennemi là jusqu’au soir, et il n’aurait pas reculé d’une semelle avant l’heure qu’il avait fixée pour la retraite. Il gardait son air aimable, souriait à Françoise, afin de la rassurer. Lui-même venait de ramasser le fusil d’un soldat mort et faisait le coup de feu.
15 II n’y avait plus que quatre soldats dans la salle. Les Prussiens se montraient en masse sur l’autre bord de la Morelle, et il était évident qu’ils allaient passer la rivière d’un moment à l’autre. Quelques minutes s’écoulèrent encore. Le capitaine s’entêtait, ne voulait pas donner l’ordre de la retraite, lorsqu’un 20 sergent accourut, en disant:
— Ils sont sur la route, ils vont nous prendre par derrière.
Les Prussiens devaient avoir trouvé le pont. Le capitaine tira sa montre.
— Encore cinq minutes, dit-il. Us ne seront pas ici avant 25 cinq minutes.
Puis, à six heures précises, il consentit enfin à faire sortir ses hommes par une petite porte qui donnait sur une ruelle. De là, ils se jetèrent dans un fossé, ils gagnèrent la forêt de Sauvai. Le capitaine avait, avant de partir, salué très poliment le père 30 Merlier, en s’excusant. Et il avait même ajouté:
— Amusez-les . . . Nous reviendrons.
Cependant, Dominique était resté seul dans la salle. Il tirait toujours, n’entendant rien, ne comprenant rien. Il n’éprouvait que le besoin de défendre Françoise. Les soldats 35 étaient partis, sans qu’il s’en doutât le moins du monde. Il