‹ French short stories;Chapitre 56 sur 70 · v. feu (1). 31. v. amuser · texte numérisé non relu

v. feu (1). 31. v. amuser

L’ATTAQUE DU MOULIN

visait et tuait son homme à chaque coup. Brusquement, il y eut un grand bruit. Les Prussiens, par derrière, venaient d’envahir la cour. Il lâcha un dernier coup, et ils tombèrent sur lui, comme son fusil fumait encore.

Quatre hommes le tenaient. D’autres vociféraient autour de lui, dans une langue effroyable. Us faillirent l’égorger tout de suite. Françoise s’était jetée en avant, suppliante. Mais un officier entra et se fit remettre le prisonnier. Après quelques phrases qu’il échangea en allemand avec les soldats, il se tourna vers Dominique et lui dit rudement, en très bon français:

— Vous serez fusillé dans deux heures.

C’était une règle posée par l’état-major allemand: tout Français n’appartenant pas à l’armée régulière et pris les armes à la main, devait être fusillé. Les compagnies franches ellesmêmes n’étaient pas reconnues comme belligérantes. En faisant ainsi de terribles exemples sur les paysans qui défendaient leurs foyers, les Allemands voulaient empêcher la levée en masse, qu’ils redoutaient.

L’officier, un homme grand et sec, d’une cinquantaine d’années, fit subir à Dominique un bref interrogatoire. Bien qu’il parlât le français très purement, il avait une raideur toute prussienne.

— Vous êtes de ce pays ?

— Non, je suis Belge.

— Pourquoi avez-vous pris les armes ?... Tout ceci ne doit pas vous regarder.

Dominique ne répondit pas. A ce moment, l’officier aperçut Françoise debout et très pâle, qui écoutait ; sur son front blanc, sa légère blessure mettait une barre rouge. Il regarda les jeunes gens l’un après l’autre, parut comprendre, et se contenta d’ajouter:

— Vous ne niez pas avoir tiré?

6. Dans cette circonstance, le langage des Allemands leur semblait effroyable. 8. v. remettre.

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— J’ai tiré tant que j’ai pu, répondit tranquillement Dominique.

Cet aveu était inutile, car il était noir de poudre, couvert de sueur, taché de quelques gouttes de sang qui avaient coulé de 5 l’éraflure de son épaule.

— C’est bien, répéta l’officier. Vous serez fusillé dans deux heures.

Françoise ne cria pas. Elle joignit les mains et les eleva dans un geste de muet désespoir. L’officier remarqua ce geste. 10 Deux soldats avaient emmené Dominique dans une pièce voisine, où ils devaient le garder à vue. La jeune fille était tombée sur une chaise, les jambes brisées ; elle ne pouvait pleurer, elle étouffait. Cependant, l’officier l’examinait toujours. Il finit par lui adresser la parole :

15 — Ce garçon est votre frère ? demanda-t-il.

Elle dit non de la tête. Il resta raide, sans un sourire. Puis, au bout d’un silence:

— Il habite le pays depuis longtemps?

Elle dit oui, d’un nouveau signe.

20 — Alors il doit très bien connaître les bois voisins ?

Cette fois, elle parla.

— Oui, monsieur, dit-elle en le regardant avec quelque surprise.

Il n’ajouta rien et tourna sur ses talons, en demandant qu’on 25 lui amenât le maire du village. Mais Françoise s’était levée, une légère rougeur au visage, croyant avoir saisi le but de ses questions et reprise d’espoir. Ce fut elle-même qui courut pour trouver son père.

Le père Merlier, dès que les coups de feu avaient cessé, était 30 vivement descendu par la galerie de bois, pour visiter sa roue. Il adorait sa fille, il avait une solide amitié pour Dominique, son futur gendre ; mais sa roue tenait aussi une large place dans son cœur. Puisque les deux petits, comme il les appelait, étaient sortis sains et saufs de la bagarre, il songeait à son autre ten- 35 dresse, qui avait singulièrement souffert, celle-là. Et, penché sur la grande carcasse de bois, il en étudiait les blessures d’un air

L’ATTAQUE DU MOULIN

navré. Cinq palettes étaient en miettes, la charpente centrale était criblée. Il fourrait les doigts dans les trous des balles, pour en mesurer la profondeur; il réfléchissait à la façon dont il pourrait réparer toutes ces avaries. Françoise le trouva qui bouchait déjà des fentes avec des débris et de la mousse.

— Père, dit-elle, ils vous demandent.

Et elle pleura enfin, en lui contant ce qu’elle venait d’entendre. Le père Merlier hocha la tête. On ne fusillait pas les gens comme ça. Il fallait voir. Et il rentra dans le moulin, de son air silencieux et paisible. Quand l’officier lui eut demandé des vivres pour ses hommes, il répondit que les gens de Rocreuse n’étaient pas habitués à être brutalisés, et qu’on n’obtiendrait rien d’eux si l’on employait la violence. Il se chargeait de tout, mais à la condition qu’on le laissât agir seul. L’officier parut se fâcher d’abord de ce ton tranquille; puis, il céda, devant les paroles brèves et nettes du vieillard. Même il le rappela, pour lui demander:

— Ces bois-là, en face, comment les nommez-vous ?

— Les bois de Sauvai.

— Et quelle est leur étendue ?

Le meunier le regarda fixement.

— Je ne sais pas, répondit-il.

Et il s’éloigna. Une heure plus tard, la contribution de guerre en vivres et en argent, réclamée par l’officier, était dans la cour du moulin. La nuit venait, Françoise suivait avec anxiété les mouvements des soldats. Elle ne s’éloignait pas de la pièce dans laquelle était enfermé Dominique. Vers sept heures, elle eut une émotion poignante; elle vit l’officier entrer chez le prisonnier, et, pendant un quart d’heure, elle entendit leurs voix qui s’élevaient. Un instant, l’officier reparut sur le seuil pour donner un ordre en allemand, qu’elle ne comprit pas; mais, lorsque douze hommes furent venus se ranger dans la cour, le fusil au bras, un tremblement la saisit, elle se sentit mourir. C’en était donc fait; l’exécution allait avoir lieu. Les douze hommes restèrent là dix minutes, la voix de Dominique con-

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