v. même
HISTOIRE D’UN MERLE BLANC 219
qu’il ne me plumât pour le reste de mes jours. Hélas ! je n’avais pas de miroir; j’ignorais le sujet de cette fureur, et je me demandais pourquoi le meilleur des pères se montrait pour moi si barbare.
Un jour qu’un rayon de soleil et ma fourrure naissante m’avaient mis, malgré moi, le cœur en joie, comme je voltigeais dans une allée, je me mis, pour mon malheur, à chanter. A la première note qu’il entendit, mon père sauta en l’air comme une fusée.
— Qu’est-ce que j’entends là? s’écria-t-il; est-ce ainsi qu’un merle siffle? est-ce ainsi que je siffle? est-ce là siffler?
Et, s’abattant près de ma mère avec la contenance la plus terrible:
— Malheureuse ! dit-il, qui est-ce qui a pondu dans ton nid ?
A ces mots, ma mère indignée s’élança de son écuelle, non
sans se faire du mal à une patte; elle voulut parler, mais ses sanglots la suffoquaient; elle tomba à terre à demi pâmée. Je la vis près d’expirer; épouvanté et tremblant de peur, je me jetai aux genoux de mon père.
— O mon père ! lui dis-je, si je siffle de travers, et si je suis mal vêtu, que ma mère n’en soit point punie ! Est-ce sa faute si la nature m’a refusé une voix comme la vôtre ! Est-ce sa faute si je n’ai pas votre beau bec jaune et votre bel habit noir à la française, qui vous donnent l’air d’un marguillier en train d’avaler une omelette ? Si le ciel a fait de moi un monstre, et si quelqu’un doit en porter la peine, que je sois du moins le seul malheureux !
— Il ne s’agit pas de cela, dit mon père; que signifie la manière absurde dont tu viens de te permettre de siffler? Qui t’a appris à siffler ainsi contre tous les usages et toutes les règles ?
— Hélas ! monsieur, répondis-je humblement, j’ai sifflé comme je pouvais, me sentant gai parce qu’il fait beau, et ayant peutêtre mangé trop de mouches.
— On ne siffle pas ainsi dans ma famille, reprit mon père