v. cela. 35. v. pour
ÉMILE ZOLA
Puis, comme elle restait bouleversée, il redevint grave.
— Mais, qu’as-tu ? tu me caches quelque chose.
— Non, je te jure. J’ai couru pour venir.
Il l’embrassa, en disant que c’était imprudent pour elle et 5 pour lui de causer davantage; et il voulut remonter le fossé, afin de rentrer dans la forêt. Elle le retint. Elle tremblait.
— Écoute, tu ferais peut-être bien tout de même de rester là . . . Personne ne te cherche, tu ne crains rien.
— Françoise, tu me caches quelque chose, répéta-t-il.
10 De nouveau, elle jura qu’elle ne lui cachait rien. Seulement, elle aimait mieux le savoir près d’elle. Et elle bégaya encore d’autres raisons. Elle lui parut si singulière, que maintenant lui-même aurait refusé de s’éloigner. D’ailleurs, il croyait au retour des Français. On avait vu des troupes du côté de Sauvai. 15 — Ah ! qu’ils se pressent, qu’ils soient ici le plus tôt possible !
murmura-t-elle avec ferveur.
A ce moment, onze heures sonnèrent au clocher de Rocreuse. Les coups arrivaient, clairs et distincts. Elle se leva, effarée; il y avait deux heures qu’elle avait quitté le moulin.
20 — Écoute, dit-elle rapidement, si nous avons besoin de toi,
je monterai dans ma chambre et j’agiterai mon mouchoir.
Et elle partit en courant, pendant que Dominique, très inquiet, s’allongeait au bord du fossé, pour surveiller le moulin. Comme elle allait rentrer dans Rocreuse, Françoise rencontra 25 un vieux mendiant, le père Bontemps, qui connaissait tout le pays. Il la salua, il venait de voir le meunier au milieu des Prussiens; puis, en faisant des signes de croix et en marmottant des mots entrecoupés, il continua sa route.
— Les deux heures sont passées, dit l’officier quand Françoise 30 parut.
Le père Merlier était là, assis sur le banc, près du puits. Il fumait toujours. La jeune fille, de nouveau, supplia, pleura, s’agenouilla. Elle voulait gagner du temps. L’espoir de voir revenir les Français avait grandi en elle, et tandis qu’elle se 35 lamentait, elle croyait entendre au loin les pas cadencés d’une armée. Oh ! s’ils avaient paru, s’ils les avaient tous délivrés !
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— Écoutez, monsieur, une heure, encore une heure . . . Vous pouvez bien nous accorder une heure !
Mais l’officier restait inflexible. Il ordonna même à deux hommes de s’emparer d’elle et de l’emmener, pour qu’on procédât à l’exécution du vieux tranquillement. Alors, un combat affreux se passa dans le cœur de Françoise. Elle ne pouvait laisser ainsi assassiner son père. Non, non, elle mourrait plutôt avec Dominique; et elle s’élançait vers sa chambre, lorsque Dominique lui-même entra dans la cour.
L’officier et les soldats poussèrent un cri de triomphe. Mais lui, comme s’il n’y avait eu là que Françoise, s’avança vers elle, tranquille, un peu sévère.
— C’est mal, dit-il. Pourquoi ne m’avez-vous pas ramené ? Il a fallu que le père Bontemps me contât les choses . . . Enfin, me voilà.
Il était trois heures. De grands nuages noirs avaient lentement empli le ciel, la queue de quelque orage voisin. Ce ciel jaune, ces haillons cuivrés changeaient la vallée de Rocreuse, si gaie au soleil, en un coupe-gorge plein d’une ombre louche. L’officier prussien s’était contenté de faire enfermer Dominique, sans se prononcer sur le sort qu’il lui réservait. Depuis midi Françoise agonisait dans une angoisse abominable. Elle ne voulait pas quitter la cour, malgré les instances de son père. Elle attendait les Français. Mais les heures s’écoulaient, la nuit allait venir, et elle souffrait d’autant plus, que tout ce temps gagné ne paraissait pas devoir changer l’affreux dénouement.
Cependant, vers trois heures, les Prussiens firent leurs préparatifs de départ. Depuis un instant, l’officier s’était, comme la veille, enfermé avec Dominique. Françoise avait compris que la vie du jeune homme se décidait. Alors, elle joignit les mains, elle pria. Le père Merlier, à côté d’elle, gardait son
14. Cette forme est strictement livresque; tout Français aurait dit conte.
ÉMILE ZOLA
attitude muette et rigide de vieux paysan, qui ne lutte pas contre la fatalité des faits.
— Oh ! mon Dieu ! oh ! mon Dieu ! balbutiait Françoise, ils vont le tuer . . .
5 Le meunier l’attira près de lui et la prit sur ses genoux comme un enfant.
A ce moment, l’officier sortait, tandis que, derrière lui, deux hommes amenaient Dominique.
— Jamais, jamais ! criait ce dernier. Je suis prêt à mourir.
10 — Réfléchissez bien, reprit l’officier. Ce service que vous me
refusez, un autre nous le rendra. Je vous offre la vie, je suis généreux ... Il s’agit simplement de nous conduire à Montredon, à travers bois. Il doit y avoir des sentiers.
Dominique ne répondait plus.
15 — Alors, vous vous entêtez ?
— Tuez-moi, et finissons-en, répondit-il.
Françoise, les mains jointes, le suppliait de loin. Elle oubliait tout, elle lui aurait conseillé une lâcheté. Mais le père Merlier lui saisit les mains, pour que les Prussiens ne vissent pas 20 son geste de femme affolée.
— Il a raison, murmura-t-il, il vaut mieux mourir.
Le peloton d’exécution était là. L’officier attendait une faiblesse de Dominique. Il comptait toujours le décider. Il y eut un silence. Au loin, on entendait de violents coups de ton- 25 nerre. Une chaleur lourde écrasait la campagne. Et ce fut dans ce silence qu’un cri retentit:
— Les Français ! les Français !
C’étaient eux, en effet. Sur la route de Sauvai, à la lisière du bois, on distinguait la ligne des pantalons rouges. Ce fut, 30 dans le moulin, une agitation extraordinaire. Les soldats prussiens couraient, avec des exclamations gutturales. D’ailleurs, pas un coup de feu n’avait encore été tiré.
— Les Français ! les Français ! cria Françoise en battant des mains.
35 Elle était comme folle. Elle venait de s’échapper de l’étreinte de son père, et elle riait, les bras en l’air. Enfin, ils arrivaient
L’ATTAQUE DU MOULIN 215
donc, et ils arrivaient à temps, puisque Dominique était encore là, debout !
Un feu de peloton terrible qui éclata comme un coup de foudre à ses oreilles, la fit se retourner. L’officier venait de murmurer :
— Avant tout, réglons cette affaire.
Et, poussant lui-même Dominique contre le mur d’un hangar, il avait commandé le feu. Quand Françoise se tourna, Dominique était par terre, la poitrine trouée de douze balles.
Elle ne pleura pas, elle resta stupide. Ses yeux devinrent fixes, et elle alla s’asseoir sous le hangar, à quelques pas du corps. Elle le regardait, elle avait par moments un geste vague et enfantin de la main. Les Prussiens s’étaient emparés du père Merlier comme d’un otage.
Ce fut un beau combat. Rapidement, l’officier avait posté ses hommes, comprenant qu’il ne pouvait battre en retraite, sans se faire écraser. Autant valait-il vendre chèrement sa vie. Maintenant, c’étaient les Prussiens qui défendaient le moulin, et les Français qui l’attaquaient. La fusillade commença avec une violence inouïe. Pendant une demi-heure, elle ne cessa pas. Puis, un éclat sourd se fit entendre, et un boulet cassa une maîtresse branche de l’orme séculaire. Les Français avaient du canon. Une batterie, dressée juste au-dessus du fossé, dans lequel s’était caché Dominique, balayait la grande rue de Rocreuse. La lutte, désormais, ne pouvait être longue.
Ah ! le pauvre moulin ! Des boulets le perçaient de part en part. Une moitié de la toiture fut enlevée. Deux murs s’écroulèrent. Mais c’était surtout du côté de la Morelle que le désastre devint lamentable. Les lierres, arrachés des murailles ébranlées, pendaient comme des guenilles; la rivière emportait des débris de toutes sortes, et l’on voyait, par une brèche, la chambre de Françoise, avec son lit, dont les rideaux blancs étaient soigneusement tirés. Coup sur coup, la vieille roue reçut deux boulets, et elle eut un gémissement suprême; les palettes furent charriées dans le courant, la carcasse s’écrasa. C’était l’âme du gai moulin qui venait de s’exhaler. Puis, les
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Français donnèrent l’assaut. Il y eut un furieux combat à l’arme blanche. * * *
Le père Merlier venait d’être tué raide par une balle perdue. Alors, comme les Prussiens étaient exterminés et que le moulin 5 brûlait, le capitaine français entra le premier dans la cour. Depuis le commencement de la campagne, c’était l’unique succès qu’il remportait. Aussi, tout enflammé, grandissant sa haute taille, riait-il de son air aimable de beau cavalier. Et, apercevant Françoise entre les cadavres de son mari et de 10 son père, au milieu des ruines fumantes du moulin, il la salua galamment de son épée, en criant:
— Victoire ! victoire !
Émile Zola
ALFRED DE MUSSET
Alfred de Musset, né à Paris en 1810, fréquenta chez les poètes romantiques et publia à vingt ans un volume de vers qui le rendit célèbre: les Contes d’Espagne et d’Italie (1829). Il se détacha vite de l’école romantique, dont il a fait la satire à plusieurs reprises, pour revenir à un art plus classique de forme et plus personnel de sentiment. Les déceptions qu’il éprouva au cours de sa vie sentimentale lui inspirèrent un roman: La Confession d’un Enfant du Siècle (1836), et ses plus beaux poèmes: les quatre Nuits, L’Espoir en Dieu, Souvenir. Il a écrit une dizaine de nouvelles: Histoire d’un Merle Blanc (1842), Mimi Pinson (1843), etc., et des comédies, dont plusieurs sont encore très populaires sur la scène française: Fantasio (1834), On ne badine pas avec l’Amour (1834), Il ne faut jurer de rien (1836). Nouvelles et comédies sont animées par un spirituel sentimentalisme, et un sens délicat de l’ironie. Reçu à l’Académie Française en 1852, Musset mourut à Paris en 1857.
HISTOIRE D’UN MERLE BLANC
Qu’il est glorieux, mais qu’il est pénible d’être en ce monde un merle exceptionnel ! Je ne suis point un oiseau fabuleux, et M. de Buffon m’a décrit. Mais, hélas! je suis extrêmement rare, et très difficile à trouver. Plût au ciel que je fusse tout à fait impossible ! 5
Mon père et ma mère étaient deux bonnes gens qui vivaient, depuis nombre d’années, au fond d’un vieux jardin retiré du Marais. C’était un ménage exemplaire. Pendant que ma mère, assise dans un buisson fourré, pondait régulièrement trois fois par an, et couvait, tout en sommeillant, avec une religion patriar- 10 cale, mon père, encore fort propre et fort pétulant, malgré son
ALFRED DE MUSSET
grand âge, picorait autour d’elle toute la journée, lui apportant de beaux insectes qu’il saisissait délicatement par le bout de la queue pour ne pas dégoûter sa femme, et, la nuit venue, il ne manquait jamais, quand il faisait beau, de la régaler d’une 5 chanson qui réjouissait tout le voisinage. Jamais une querelle, jamais le moindre nuage n’avait troublé cette douce union.
A peine fus-je venu au monde, que, pour la première fois de sa vie, mon père commença à montrer de la mauvaise humeur. Bien que je ne fusse encore que d’un gris douteux, il ne recon- 10 naissait en moi ni la couleur, ni la tournure de sa nombreuse postérité.
— Voilà un sale enfant, disait-il quelquefois en me regardant de travers; il faut que ce gamin-là aille apparemment se fourrer dans tous les plâtras et dans tous les tas de boue qu’il rencontre, 15 pour être toujours si laid et si crotté.
— Eh! mon Dieu, mon ami, répondait ma mère, toujours roulée en boule dans une vieille écuelle dont elle avait fait son nid, ne voyez- vous pas que c’est de son âge ? Et vous-même, dans votre jeune temps, n’avez-vous pas été un charmant 20 vaurien? Laissez grandir notre merlichon, et vous verrez comme il sera beau; il est des mieux que j’aie pondus.
Tout en prenant ainsi ma défense, ma mère ne s’y trompait pas; elle voyait pousser mon fatal plumage, qui lui semblait une monstruosité; mais elle faisait comme toutes les mères, 25 qui s’attachent souvent à leurs enfants, par cela même qu’ils sont maltraités de la nature, comme si la faute en était à elle, ou comme si elles repoussaient d’avance l’injustice du sort qui doit les frapper.
Quand vint le temps de ma première mue, mon père devint 30 tout à fait pensif et me considéra attentivement. Tant que mes plumes tombèrent, il me traita encore avec assez de bonté et me donna même la pâtée, me voyant grelotter presque nu dans un coin; mais dès que mes pauvres ailerons transis commencèrent à se recouvrir de duvet, à chaque plume blanche 35 qu’il vit paraître, il entra dans une telle colère, que je craignis