‹ French short stories;Chapitre 64 sur 70 · v. La Fontaine, Les Deux Pigeons. 32. v. ce · texte numérisé non relu

v. La Fontaine, Les Deux Pigeons. 32. v. ce

ALFRED DE MUSSET

un moment. Nous voyageons, c’est là notre vie. * * * Fendre l’air, traverser l’espace, voir à nos pieds les monts et les plaines, respirer l’azur même des cieux, et non les exhalaisons de la terre, courir comme la flèche à un but marqué qui ne nous échappe 5 jamais, voilà notre plaisir et notre existence. Je fais plus de chemin en un jour qu’un homme n’en peut faire en dix.

— Sur ma parole, monsieur, dis-je un peu enhardi, vous êtes un oiseau bohémien.

— C’est encore une chose dont je ne me soucie guère, reprit- 10 il. Je n’ai point de pays; je ne connais que trois choses: les voyages, ma femme et mes petits. Où est ma femme, là est ma patrie.

— Mais qu’avez-vous là qui vous pend au cou ? C’est comme une vieille papillote chiffonnée.

15 — Ce sont des papiers d’importance, répondit-il en se ren¬

gorgeant; je vais à Bruxelles de ce pas, et je porte au célèbre

banquier - une nouvelle qui va faire baisser la rente d’un

franc soixante-dix-huit centimes.

— Juste Dieu ! m’écriai-je, c’est une belle existence que la 20 vôtre, et Bruxelles, j’en suis sûr, doit être une ville bien curieuse à voir. Ne pourriez- vous pas m’emmener avec vous? Puisque je ne suis pas un merle, je suis peut-être un pigeon ramier.

— Si tu en étais un, répliqua-t-il, tu m’aurais rendu le coup de bec que je t’ai donné tout à l’heure.

25 — Eh bien ! monsieur, je vous le rendrai; ne nous brouillons

pas pour si peu de chose. Voilà le matin qui paraît et l’orage qui s’apaise. De grâce, laissez-moi vous suivre ! Je suis perdu, je n’ai plus rien au monde; si vous me refusez, il ne me reste plus qu’à me noyer dans cette gouttière.

30 — Eh bien, en route ! suis-moi, si tu peux.

Je jetai un dernier regard sur le jardin où dormait ma mère. Une larme coula de mes yeux; le vent et la pluie l’emportèrent. J’ouvris mes ailes et je partis.

9. v. encore. 11. Paraphrase du latin: TJbi bene, ibi patria, où l’on est bien, là est la patrie . k 13. v. La Fontaine, Le Loup et le Chien. 17. v. de. 19. v. que (1, c).

HISTOIRE D’UN MERLE BLANC

Mes ailes, je l’ai dit, n’étaient pas encore bien robustes. Tandis que mon conducteur allait comme le vent, je m’essoufflais à ses côtés; je tins bon pendant quelque temps, mais bientôt il me prit un éblouissement si violent, que je me sentis près de défaillir.

— Y en a-t-il encore pour longtemps? demandai-je d’une voix faible.

— Non, me répondit-il, nous sommes au Bourget; nous n’avons plus que soixante lieues à faire.

J’essayai de reprendre courage, ne voulant pas avoir l’air d’une poule mouillée, et je volai encore un quart d’heure, mais, pour le coup, j’étais rendu.

— Monsieur, bégayai- je de nouveau, ne pourrait-on pas s’arrêter un instant? J’ai une soif horrible qui me tourmente, et, en nous perchant sur un arbre . . .

— Va-t’en au diable ! tu n’es qu’un merle ! me répondit le ramier en colère.

Et, sans daigner tourner la tête, il continua son voyage enragé. Quant à moi, abasourdi et n’y voyant plus, je tombai dans un champ de blé.

J’ignore combien de temps dura mon évanouissement. Lorsque je repris connaissance, ce qui me revint d’abord en mémoire fut la dernière parole du ramier: « Tu n’es qu’un merle », m’avait-il dit. — O mes chers parents, pensai-je, vous vous êtes donc trompés ! Je vais retourner près de vous; vous me reconnaîtrez pour votre vrai et légitime enfant, et vous me rendrez ma place dans ce bon petit tas de feuilles qui est sous l’écuelle de ma mère.

Je fis un effort pour me lever; mais la fatigue du voyage et la douleur que je ressentais de ma chute me paralysaient tous les membres. A peine me fus-je dressé sur mes pattes, que la défaillance me reprit, et je retombai sur le flanc.

L’affreuse pensée de la mort se présentait déjà à mon esprit,

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