v. voir
ALFRED DE MUSSET
lorsque, à travers les bluets et les coquelicots, je vis venir à moi, sur la pointe du pied, deux charmantes personnes. L’une était une petite pie fort bien mouchetée et extrêmement coquette, et l’autre une tourterelle couleur de rose. La tourte- 5 relie s’arrêta à quelques pas de distance, avec un grand air de pudeur et de compassion pour mon infortune; mais la pie s’approcha en sautillant de la manière la plus agréable du monde.
— Eh ! bon Dieu ! pauvre enfant, que faites-vous là ? me 10 demanda-t-elle d’une voix folâtre et argentine.
— Hélas ! madame la marquise, répondis-je (car c’en devait être une pour le moins), je suis un pauvre diable de voyageur que son postillon a laissé en route, et je suis en train de mourir de faim.
15 — Sainte Vierge ! que me dites-vous ? répondit-elle.
Et aussitôt elle se mit à voltiger çà et là sur les buissons qui nous entouraient, allant et venant de côté et d’autre, m’apportant quantité de baies et de fruits, dont elle fit un petit tas près de moi, tout en continuant ses questions.
20 — Mais qui êtes- vous? mais d’où venez- vous? C’est une
chose incroyable que votre aventure ! Et où alliez-vous ? Voyager seul, si jeune, car vous sortez de votre première mue! Que font vos parents? d’où sont-ils? comment vous laissentils aller dans cet état-là? Mais c’est à faire dresser les plumes 25 sur la tête !
Pendant qu’elle parlait, je m’étais soulevé un peu de côté, et je mangeais de grand appétit. La tourterelle restait immobile, me regardant toujours d’un œil de pitié. Cependant elle remarqua que je retournais la tête d’un air languissant, et elle 30 comprit que j’avais soif. De la pluie tombée dans la nuit, une goutte restait sur un brin de mouron; elle recueillit timidement cette goutte dans son bec, et me l’apporta toute fraîche. Certainement, si je n’eusse pas été si malade, une personne si réservée ne se serait jamais permis une pareille démarche.
11. c’en devait être = ce devait en être. 24. Au lieu de «faire dresser les cheveux».
HISTOIRE D’UN MERLE BLANC 225
Je ne savais pas encore ce que c’est que l’amour, mais mon cœur battait violemment. Partagé entre deux émotions diverses, j’étais pénétré d’un charme inexplicable. Ma panetière était si gaie, mon échanson si expansif et si doux, que j’aurais voulu déjeuner ainsi pendant toute l’éternité. Malheureusement, tout a un terme, même l’appétit d’un convalescent. Le repas fini et mes forces venues, je satisfis la curiosité de la petite pie, et lui racontai mes malheurs avec autant de sincérité que je l’avais fait la veille devant le pigeon. La pie m’écouta avec plus d’attention qu’il ne semblait devoir lui appartenir, et la tourterelle me donna des marques charmantes de sa profonde sensibilité. Mais, lorsque j’en fus à toucher le point capital qui causait ma peine, c’est-à-dire l’ignorance où j’étais de moi-même:
— Plaisantez- vous ? s’écria la pie; vous, un merle ! vous, un pigeon ! Fi donc ! vous êtes une pie, mon cher enfant, pie s’il en fut, et très gentille pie, ajouta-t-elle en me donnant un petit coup d’aile, comme qui dirait un coup d’éventail.
— Mais, madame la marquise, répondis-je, il me semble que, pour une pie, je suis d’une couleur, ne vous en déplaise . . .
— Une pie russe, mon cher, vous êtes une pie russe ! Vous ne savez pas qu’elles sont blanches? Pauvre garçon, quelle innocence !
— Mais, madame, repris-je, comment serais-je une pie russe, étant né au fond du Marais, dans une vieille écuelle cassée?
— Ah ! le bon enfant ! Vous êtes de l’invasion, mon cher, croyez- vous qu’il n’y ait que vous? Fiez-vous à moi, et laissez-vous faire; je veux vous emmener tout à l’heure et vous montrer les plus belles choses de la terre.
— Où cela, madame, s’il vous plaît ?
— Dans mon palais vert, mon mignon; vous verrez quelle vie on y mène. Vous n’aurez pas plus tôt été pie un quart d’heure, que vous ne voudrez plus entendre parler d’autre
10. v. devoir. 12. fus: v. être. 18. v. qui (1). 20. v. La Fontaine, La
Cigale et la Fourmi. 26. v. invasion. 27. ait: v. avoir (10). 30. v. cela.