v. palais
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chose. Nous sommes là une centaine, non pas de ces grosses pies de village qui demandent l’aumône sur les grands chemins, mais toutes nobles et de bonne compagnie, effilées, lestes, et pas plus grosses que le poing. Pas une de nous n’a ni plus ni moins 5 de sept marques noires et de cinq marques blanches; c’est une chose invariable, et nous méprisons le reste du monde. Les marques noires vous manquent, il est vrai, mais votre qualité de Russe suffira pour vous faire admettre. Notre vie se compose de deux choses: caqueter et nous attifer. Depuis le 10 matin jusqu’à midi, nous nous attifons, et, depuis midi jusqu’au soir, nous caquetons. Chacune de nous perche sur un arbre, le plus haut et le plus vieux possible. Au milieu de la forêt s’élève un chêne immense, inhabité, hélas ! C’était la demeure du feu roi Pie X, où nous allons en pèlerinage en poussant de bien 15 gros soupirs; mais, à part ce léger chagrin, nous passons le temps à merveille. Nos femmes ne sont pas plus bégueules que nos maris ne sont jaloux, mais nos plaisirs sont purs et honnêtes, parce que notre cœur est aussi noble que notre langage est libre et joyeux. Notre fierté n’a pas de bornes, et, si 20 un geai ou toute autre canaille vient par hasard à s’introduire chez nous, nous le plumons impitoyablement. Mais nous n’en sommes pas moins les meilleures gens du monde. * * * Nulle part il n’y a plus de caquetage que chez nous, et nulle part moins de médisance. * * * En un mot, nous vivons de plaisir, 25 d’honneur, de bavardage, de gloire et de chiffons.
— Voilà qui est fort beau, madame, répliquai-je, et je serais certainement mal appris de ne point obéir aux ordres d’une personne comme vous. Mais, avant d’avoir l’honneur de vous suivre, permettez-moi, de grâce, de dire un mot à cette bonne 30 demoiselle qui est ici.
— Mademoiselle, continuai-je en l’adressant à la tourterelle, parlez-moi franchement, je vous en supplie; pensez- vous que je sois véritablement une pie russe?
14. Jeu de mots: v. pie et Pie X. 21. v. en (2). 1-25. Belle description, un peu ironique, de la vieille noblesse royaliste pendant la première moitié du dix-neuvième siècle.
HISTOIRE D’UN MERLE BLANC 227
A cette question, la tourterelle baissa la tête, et devint rouge pâle, comme les rubans de Lolotte.
— Mais, monsieur, dit-elle, je ne sais si je puis . . .
— Au nom du ciel, parlez, mademoiselle ! Mon dessein n’a rien qui puisse vous offenser, bien au contraire. Vous me paraissez toutes deux si charmantes, que je fais ici le serment d’offrir mon cœur et ma patte à celle de vous qui en voudra, dès l’instant que je saurai si je suis pie ou autre chose; car, en vous regardant, ajoutai-je, parlant un peu plus bas à la jeune personne, je me sens je ne sais quoi de tourtereau qui me tourmente singulièrement.
— Mais, en effet, dit la tourterelle en rougissant encore davantage, je ne sais si c’est le reflet du soleil qui tombe sur vous à travers ces coquelicots, mais votre plumage me semble avoir une légère teinte . . .
Elle n’osa en dire plus long.
— O perplexité! m’écriai-je, comment savoir à quoi m’en tenir? comment donner mon cœur à l’une de vous, lorsqu’il est si cruellement déchiré? O Socrate! quel précepte admirable, mais difficile à suivre, tu nous as donné, quand tu as dit: « Connais-toi toi-même ! »
Depuis le jour où une malheureuse chanson avait si fort contrarié mon père, je n’avais pas fait usage de ma voix. En ce moment, il me vint à l’esprit de m’en servir comme d’un moyen pour discerner la vérité. « Parbleu ! pensais-je, puisque monsieur mon père m’a mis à la porte dès le premier couplet, c’est bien le moins que le second produise quelque effet sur ces dames ! » Ayant donc commencé par m’incliner poliment, comme pour réclamer l’indulgence, à cause de la pluie que j’avais reçue, je me mis d’abord à siffler, puis à gazouiller, puis à faire des roulades, puis enfin à chanter à tue-tête, comme un muletier espagnol en plein vent.
A mesure que je chantais, la petite pie s’éloignait de moi d’un air de surprise qui devint bientôt de la stupéfaction, puis qui passa à un sentiment d’effroi accompagné d’un profond ennui.
2. v. Lolotte. 7. v. vouloir. 10. v. tourtereau. 27. v. moins.
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Elle décrivait des cercles autour de moi, comme un chat autour d’un morceau de lard trop chaud qui vient de le brûler, mais auquel il voudrait pourtant goûter encore. Voyant l’effet de mon épreuve, et voulant la pousser jusqu’au bout, plus la 5 pauvre marquise montrait d’impatience, plus je m’égosillais à chanter. Elle résista pendant vingt-cinq minutes à mes mélodieux efforts; enfin, n’y pouvant plus tenir, elle s’envola à grand bruit, et regagna son palais de verdure. Quant à la tourterelle, elle s’était, presque dès le commencement, profondé- 10 ment endormie.
— Admirable effet de l’harmonie ! pensai-je. O Marais ! ô écuelle maternelle ! plus que jamais je reviens à vous !
Au moment où je m’élançais pour partir, la tourterelle rouvrit les yeux.
15 — Adieu, dit-elle, étranger si gentil et si ennuyeux! Mon
nom est Gourouli; sou viens-toi de moi !
— Belle Gourouli, lui répondis-je, vous êtes bonne, douce et charmante; je voudrais vivre et mourir pour vous. Mais vous êtes couleur de rose; tant de bonheur n’est pas fait pour moi !
20 Le triste effet produit par mon chant ne laissait pas de m’attrister. « Hélas ! musique, hélas ! poésie, me répétais-je en regagnant Paris, qu’il y a peu de cœurs qui vous comprennent ! »
En faisant ces réflexions, je me cognai la tête contre celle 25 d’un oiseau qui volait dans le sens opposé au mien. Le choc fut si rude et si imprévu, que nous tombâmes tous deux sur la cime d’un arbre qui, par bonheur, se trouva là. Après que nous nous fûmes un peu secoués, je regardai le nouveau venu, m’attendant à une querelle. Je vis avec surprise qu’il était 30 blanc. A la vérité, il avait la tête un peu plus grosse que moi, et, sur le front, une espèce de panache qui lui donnait un air
7. n’y pouvant plus tenir, archaïque pour ne pouvant plus y tenir. 16. Gourouli.
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héroï-comique. De plus, il portait sa queue fort en Fair, avec une grande magnanimité; du reste, il ne me parut nullement disposé à la bataille. Nous nous abordâmes fort civilement, et nous nous fîmes de mutuelles excuses, après quoi nous entrâmes en conversation. Je pris la liberté de lui demander son nom et de quel pays il était.
— Je suis étonné, me dit-il, que vous ne me connaissiez pas. Est-ce que vous n’êtes pas des nôtres?
— En vérité, monsieur, répondis-je, je ne sais pas desquels je suis. Tout le monde me demande et me dit la même chose; il faut que ce soit une gageure qu’on ait faite.
— Vous voulez rire, répliqua-t-il; votre plumage vous sied trop bien pour que je méconnaisse un confrère. Vous appartenez infailliblement à cette race illustre et vénérable qu’on nomme en latin cacuata, en langue savante kakatoès, et en jargon vulgaire cacatois.
— Ma foi, monsieur, cela est possible, et ce serait bien de l’honneur pour moi. Mais ne laissez pas de faire comme si je n’en étais pas, et daignez m’apprendre à qui j’ai la gloire de parler.
— Je suis, répondit l’inconnu, le grand poète Kacatogan. J’ai fait de puissants voyages, monsieur, des traversées arides et de cruelles pérégrinations. Ce n’est pas d’hier que je rime, et ma muse a eu des malheurs. J’ai fredonné sous Louis XVI, monsieur, j’ai braillé pour la République, j’ai noblement chanté l’Empire, j’ai discrètement loué la Restauration, j’ai même fait un effort dans ces derniers temps, et je me suis soumis, non sans peine, aux exigences de ce siècle sans goût. * * * Que voulez-vous? je me suis fait vieux. Mais je rime encore vertement, monsieur, et, tel que vous me voyez, je rêvais à un poème en un chant, qui n’aura pas moins de six pages, quand vous m’avez fait une bosse au front. Du reste, si je puis vous être bon à quelque chose, je suis tout à votre service.
— Vraiment, monsieur, vous le pouvez, répliquai-je, car vous
9 y. lequel. 11. ait, subjonctif par attraction. 21. v. Kacatogan. 28. Description satirique du poète flatteur et banal.
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me voyez en ce moment dans un grand embarras poétique. Je n’ose dire que je sois un poète, ni surtout un aussi grand poète que vous, ajoutai-je en le saluant, mais j’ai reçu de la nature un gosier qui me démange quand je me sens bien aise ou que j’ai 5 du chagrin. A vous dire la vérité, j’ignore absolument les règles.
— Je les ai oubliées, dit Kacatogan, ne vous inquiétez pas de cela. * * *
— Voudriez-vous me rendre le service de m’écouter, et de 10 me dire sincèrement votre avis ?
— Très volontiers, dit Kacatogan; je suis tout oreilles.
Je me mis à chanter aussitôt, et j’eus la satisfaction de voir que Kacatogan ne s’enfuyait ni ne s’endormait. Il me regardait fixement, et, de temps en temps, il inclinait la tête d’un air 15 d’approbation, avec une espèce de murmure flatteur. Mais je m’aperçus bientôt qu’il ne m’écoutait pas, et qu’il rêvait à son poème. Profitant d’un moment où je reprenais haleine, il m’interrompit tout à coup.
— Je l’ai pourtant trouvée, cette rime ! dit-il en souriant et en 20 branlant la tête; c’est la soixante mille sept cent quatorzième qui sort de cette cervelle-là ! Et l’on ose dire que je vieillis ! . Je vais lire cela aux bons amis, je vais le leur lire, et nous verrons ce qu’on en dira !
Parlant ainsi, il prit son vol et disparut, ne semblant plus se 25 souvenir de m’avoir rencontré.
Resté seul et désappointé, je n’avais rien de mieux à faire que de profiter du reste du jour et de voler à tire d’aile vers Paris. Malheureusement, je ne savais pas ma route. Mon voyage avec le pigeon avait été trop peu agréable pour me 30 laisser un souvenir exact; en sorte que, au lieu d’aller tout droit, je tournai à gauche au Bourget, et, surpris par la nuit, je fus obligé de chercher un gîte dans le bois de Morfontaine.
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Tout le monde se couchait lorsque j’arrivai. * * *
J’allai me percher sur une branche où s’alignaient une demi-douzaine d’oiseaux de différentes espèces. Je pris modestement la dernière place à l’extrémité de la branche, espérant qu’on m’y souffrirait. Par malheur, ma voisine était une vieille colombe, aussi sèche qu’une girouette rouillée. Au moment où je m’approchai d’elle, le peu de plumes qui couvraient ses os était l’objet de sa sollicitude; elle feignait de les éplucher, mais elle eût trop craint d’en arracher une : elle les passait seulement en revue pour voir si elle avait son compte. A peine l’eus-je touchée du bout de l’aile, qu’elle se redressa majestueusement.
— Qu’est-ce que vous faites donc, monsieur ? me dit-elle en pinçant le bec avec une pudeur britannique.
Et, m’allongeant un grand coup de coude, elle me jeta à bas avec une vigueur qui eût fait honneur à un portefaix. * * *
Je commençais à désespérer, et j’allais m’endormir dans un coin solitaire, lorsqu’un rossignol se mit à chanter. Tout le monde aussitôt fit silence. Hélas ! que sa voix était pùre ! que sa mélancolie même paraissait douce ! Loin de troubler le sommeil d’autrui, ses accords semblaient le bercer. Personne ne songeait à le faire taire, personne ne trouvait mauvais qu’il chantât sa chanson à pareille heure; son père ne le battait pas, ses amis ne prenaient pas la fuite.
— Il n’y a donc que moi, m’écriai-je, à qui il soit défendu d’être heureux ! Partons, fuyons ce monde cruel ! Mieux vaut chercher ma route dans les ténèbres, au risque d’être avalé par quelque hibou, que de me laisser déchirer ainsi par le spectacle du bonheur des autres !
Sur cette pensée, je me remis en chemin et j’errai longtemps au hasard. Aux premières clartés du jour j’aperçus les tours de Notre-Dame. En un clin d’œil j’y atteignis, et je ne promenai pas longtemps mes regards avant de reconnaître notre jardin. J’y volai plus vite que l’éclair . . . Hélas ! il était vide . . . J’appelai en vain mes parents: personne ne me répondit. L’arbre où se tenait mon père, le buisson maternel, l’écuelle chérie, 9. Elle eût trop craint = elle aurait trop craint.
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tout avait disparu. La cognée avait tout détruit; au lieu de l’allée verte où j’étais né, il ne restait qu’un cent de fagots.
Je cherchai d’abord mes parents dans tous les jardins d’alentour, mais ce fut peine perdue; ils s’étaient sans doute réfugiés 5 dans quelque quartier éloigné, et je ne pus jamais savoir de leurs nouvelles.
Pénétré d’une tristesse affreuse, j’allai me percher sur la gouttière où la colère de mon père m’avait d’abord exilé. J’y passais les jours et les nuits à déplorer ma triste existence. Je 10 ne dormais plus, je mangeais à peine: j’étais près de mourir de douleur.
Un jour que je me lamentais comme à l’ordinaire:
— Ainsi donc, me disais- je tout haut, je ne suis ni un merle, puisque mon père me plumait; ni un pigeon, puisque je suis 15 tombé en route quand j’ai voulu aller en Belgique; ni une pie russe, puisque la petite marquise s’est bouché les oreilles dès que j’ai ouvert le bec; ni une tourterelle, puisque Gourouli, la bonne Gourouli elle-même, ronflait comme un moine quand je chantais; ni un perroquet, puisque Kacatogan n’a pas daigné 20 m’écouter; ni un oiseau quelconque, enfin. * * *
J’allais poursuivre mes doléances, lorsque je fus interrompu par deux portières qui se disputaient dans la rue.
— Ah ! parbleu ! dit l’une d’elles à l’autre, si tu en viens jamais à bout, je te fais cadeau d’un merle blanc !
25 — Dieu juste ! m’écriai-je, voilà mon affaire. O Providence !
je suis fils d’un merle, et je suis blanc: je suis un merle blanc !
Cette découverte, il faut l’avouer, modifia beaucoup mes idées. Au lieu de continuer à me plaindre, je commençai à me rengorger et à marcher fièrement le long de la gouttière, en 30 regardant l’espace d’un air victorieux.
— C’est quelque chose, me dis-je, que d’être un merle blanc : cela ne se trouve point dans le pas d’un âne. J’étais bien 31. v. chose. 32. v. âne.
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bon de m’affliger de ne pas rencontrer mon semblable: c’est le sort du génie, c’est le mien ! Je voulais fuir le monde, je veux l’étonner! Puisque je suis cet oiseau sans pareil dont le vulgaire nie l’existence, je dois et prétends me comporter comme tel, ni plus ni moins que le Phénix, et mépriser le reste des 5 volatiles. * * *
Je veux faire un poème comme Kacatogan, non pas en un chant, mais en vingt-quatre, comme tous les grands hommes; ce n’est pas assez, il y en aura quarante-huit, avec des notes et un appendice ! Il faut que l’univers apprenne que j’existe. Je 10 ne manquerai pas, dans mes vers, de déplorer mon isolement; mais ce sera de telle sorte, que les plus heureux me porteront envie. * * * En un mot, je serai un parfait merle blanc, un véritable écrivain excentrique, fêté, choyé, admiré, envié, mais complètement grognon et insupportable. 15
Il ne me fallut pas plus de six semaines pour mettre au jour mon premier ouvrage. C’était, comme je me l’étais promis, un poème en quarante-huit chants. Il s’y trouvait bien quelques négligences, à cause de la prodigieuse fécondité avec laquelle je l’avais écrit; mais je pensai que le public d’aujourd’hui, ac- 20 coutumé à la belle littérature qui s’imprime au bas des journaux, ne m’en ferait pas un reproche.
J’eus un succès digne de moi, c’est-à-dire sans pareil. Le sujet de mon ouvrage n’était autre que moi-même: je me conformai en cela à la grande mode de notre temps. Je racontais 25
1. v. bon. 8. Comme les poèmes épiques d’Homère, Y Iliade et l 'Odyssée. Chacun de ces poèmes est divisé en vingt-quatre chants. 21. Ce sont des chapitres de romans insérés au bas d’un journal et dits « feuilletons ». 24. On
pourrait dire que ce passage a rapport non seulement aux poètes romantiques en général mais aussi à Alfred de Musset lui-même. « Affectant un certain mépris de la forme et de l’art, il posa que toute l’œuvre littéraire consiste à ouvrir son cœur ... Il n’eut donc souci que de dire les joies et les tristesses de son âme. Il a vécu sa poésie: elle est comme le journal de sa vie » (Lanson, Hist. litt. fr., p. 949).
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mes souffrances passées avec une fatuité charmante; je mettais le lecteur au fait de mille détails domestiques du plus piquant intérêt. * * *
L’Europe entière fut émue à l’apparition de mon livre; elle 5 dévora les révélations intimes que je daignais lui communiquer. Comment en eût-il été autrement? Non seulement j’énumérais tous les faits qui se rattachaient à ma personne, mais je donnais encore au public un tableau complet de toutes les rêvasseries qui m’avaient passé par la tête depuis l’âge de deux 10 mois; j’avais même intercalé, au plus bel endroit, une ode composée dans mon œuf. * * *
On m’envoyait tous les jours des compliments en vers, des lettres de félicitation et des déclarations d’amour anonymes. Quant aux visites, je suivais rigoureusement le plan que je 15 m’étais tracé; ma porte était fermée à tout le monde. Je ne pus cependant me dispenser de recevoir deux étrangers qui s’étaient annoncés comme étant de mes parents. L’un était un merle du Sénégal, et l’autre un merle de la Chine.
— Ah ! monsieur, me dirent-ils, en m’embrassant à m’étouf- 20 fer, que vous êtes un grand merle ! que vous avez bien peint, dans votre poème immortel, la profonde souffrance du génie méconnu ! * * *
— Messieurs, leur dis-je, autant que j’en puis juger, vous me semblez doués d’un grand cœur et d’un esprit plein de lumières. 25 Mais pardonnez-moi de vous faire une question. D’où vient votre mélancolie?
— Eh ! monsieur, répondit l’habitant du Sénégal, regardez comme je suis bâti. Mon plumage, il est vrai, est agréable à voir, et je suis revêtu de cette belle couleur verte qu’on voit 30 briller sur les canards; mais mon bec est trop court et mon pied trop grand; et voyez de quelle queue je suis affublé! La longueur de mon corps n’en fait pas les deux tiers. N’y at-il pas là de quoi se donner au diable?
6. v. en (2). 11. v. œuf. 17. de mes parents = des parents à moi.
18. v. Sénégal et Chine. 23. j’en puis juger = je puis en juger.