SOCRATE ET CATON
Osons opposer Socrate même à Caton : l'un était plus philosophe, et l'autre plus citoyen. Athènes était déjà perdue, et Socrate n'avait plus de patrie que le monde entier : Caton porta toujours la sienne au fond de son cœur ; il ne vivait que pour elle ; il ne put lui survivre. La vertu de Socrate est celle du plus sage des hommes ; mais, entre César et Pompée, Caton semble un Dieu parmi les mortels. L'un instruit quelques particuliers, combat les sophistes, et meurt pour la vérité ; l'autre défend l'État, la liberté, les lois contre les conquérants du monde, et quitte enfin la terre, quand il n'y avait plus de patrie à servir. Un digne élève de Socrate serait le plus vertueux de ses contemporains; un digne émule de Caton en serait le plus grand. La vertu du premier ferait son bonheur; le second chercherait son bonheur dans celui de tous. Nous serions instruits par l'un et conduits par l'autre, et cela seul déciderait
de la préférence : car on n'a jamais fait un peuple de sages, mais il n'est pas impossible de rendre un peuple heureux.
J. J. Rousseau. Discours sur V Économie politique,