Charlemagne
Charlemagne avait montré que le génie d'un grand Prince a plus de pouvoir pour réformer son siècle, que son siècle n'en a pour arrêter son génie. Son époque est la première et la plus imposante de l'histoire moderne. Seul il paraît avec éclat au milieu des ténèbres universelles qu'il dissipe en un moment ; et son nom imprime encore quelque grandeur au berceau des Monarchies modernes, qui ne sont que des débris de son Empire.
Mais l'Europe, quand il disparut, retomba dans ce chaos de barbarie où il avait si rapidement jeté les plus grands traits de lumière. Rome, qu'il avait en quelque sorte fait sortir des ruines accumulées par les Goths, les Vandales et les Lombards ; Rome, dont il retrouva les anciennes bornes, et qui reprit avec lui vingt sceptres qu'elle avoit perdus ; Rome mourut presque tout entière avec ce nouveau César, et ne fut plus qu'un souvenir.
Le vaste Empire que ce grand homme avait élevé et soutenu près de cinquante ans écrasa sous son poids ses trop faibles successeurs. On ne voit après lui que des scènes d'opprobre et de désolation ; des neveux égorgés par leurs oncles, des frères se combattant avec toute la férocité d'une ambition qui n'est jamais justifiée par le talent ; un père détrôné par ses propres fils ; des évêques complices de ce forfait, condamnant un faible Monarque qui, par l'excès de sa bassesse, a mérité qu'on ne plaignît pas l'excès de son malheur.
À ces calamités intérieures se mêlent des calamités étrangères. Le Nord vomit encore des essaims de barbares qui fondent sur l'Empire de Charlemagne, comme autrefois sur le premier Empire romain. Ils en ravagent toutes les parties, et les lâches descendants de Charlemagne, incapables de se défendre, achètent, avec leurs villes et leurs provinces, les services de leurs puissants favoris. Ces favoris eux-mêmes, agrandis aux dépens de leurs maîtres, deviennent aussi redoutables à la France que les usurpateurs étrangers. Tous veulent être Souverains, dès qu'un seul n'est plus digne de l'être.
De Fontanes. Fragm. oVune Hist. inéd. de Louis XI.