Bossuet et Fénélon
On vit alors entrer en lice deux adversaires illustres, plutôt égaux que semblables : l'un, consommé depuis long-temps dans la science de l'Eglise, couvert des lauriers qu'il avait remportés tant de fois en combattant pour elle contre les hérétiques ; athlète infatigable que son âge et ses victoires auraient pu dispenser de s'engager dans un nouveau combat, mais dont l'esprit encore vigoureux et supérieur au poids des années, conservait dans sa vieillesse une partie de ce feu qu'il avait eu dans sa jeunesse : l'autre, plus jeune et dans la force de l'âge, moins connu par ses écrits, non moins célèbre par la réputation de son éloquence, et la hauteur de son génie, nourri et exercé depuis long-temps dans la matière qui faisait le sujet du combat, possédait parfaitement la langue des mystiques ; capable de tout entendre, de tout expliquer, et de rendre plausible tout ce qu'il expliquait : tous deux long-temps amis, avant que d'être devenus rivaux : tous deux également recommandables par l'innocence de leur mœurs, également aimables par la douceur de leur commerce, ornements de l'Église, de la Cour, de l'humanité même: mais l'un, respecté comme le soleil couchant dont les rayons allaient s'éteindre avec majesté ; l'autre, regardé comme un soleil levant qui remplirait un jour la terre de ses lumières, s'il pouvait sortir de l'espèce d'éclipsé dans laquelle il s'était engagé. D'Aouesseau»
86. — Combat d'un Gladiateur contre, un tigke dans un. Amphithéâtre d'Alexandrie.
On avait établi, selon l'usage qui était surtout répandu sous le ciel d'Afrique, au haut des gradins, des poteaux surmontés de piques dorées, auxquels étaient attachées des voiles de pourpre retenues par des nœuds de soie et d'or. Ces voiles étendues formaient, au-dessus des spectateurs, une vaste tente circulaire, dont les reflets éclatants donnaient à tous, ces visages africains une teinte animée, en parfaite harmonie avec leur ex-*. pression vive et passionnée. Au-dessus de l'arène, le ciel était libre et vide, et des flots de lumière qui en descendaient^ 20*
comme par la coupole, dans le Panthéon d'Agrippa, se répandaient largement de tous côtés, et ne laissaient rien perdre aux yeux ravis, ni des colonnes, ni des statues, ni des vases de bronze et d'or, ni de ces joyaux brillants dont le sein des femmes et des jeunes filles étincelait.
Soixante mille spectateurs avaient trouvé place ; soixante mille autres erraient autour de l'enceinte, et ils se renvoyaient les uns aux autres ce vague tumulte où rien n'est distinct, ni fureur ni joie ; l'amphithéâtre ressemblait à un vaisseau dans lequel la vague a pénétré, et qu'elle a rempli jusqu'au pont, tandis, que d'autres vagues le battent à l'extérieur, et se brisent, en mugissant, contre lui.
Un horrible rugissement, auquel répondirent les cris de la foule, annonça l'arrivée du tigre, car on venait d'ouvrir sa loge.
A l'une des extrémités, un homme était couché et comme endormi sur le sable, tant il se montrait insouciant de ce qui agitait si fort la multitude ; et, tandis que le tigre s'élançait de tous côtés dans l'arène vide, impatient de la proie attendue, lui, appuyé sur un coude,, semblait fermer ses yeux pesants, comme un moissonneur qui, fatigué d'un jour d'été, se couche et attend le sommeil.
Cependant plusieurs voix parties des gradins demandent à l'intendant des jeux de faire avancer la victime -r car, ou le tigre ne l'a point distinguée, ou il l'a dédaignée, en la voyant si résignée. Les préposés de l'arène, armés d'une longue pique, obéissent à la volonté du peuple, et, du bout de leur fer aigu, excitent le gladiateur.' Mais à peine a-t-il ressenti les atteintes de leurs lances, qu'il se lève avec un cri terrible, auquel répondent, en mugissant d'effroi, toutes les bêtes enfermées dans les cavernes de l'amphithéâtre. Saisissant aussitôt une des lances qui avaient ensanglanté sa peau, il l'arrache, d'un seul effort, à la main qui la tenait, la brise en deux portions, jette l'une à la tète de l'intendant, qu'il renverse; et, gardant celle qui est garnie de fer, il va lui-même avec cette arme au-devant de son sauvage ennemi.
Dès qu'il se fut levé, et que le regard des spectateurs put mesurer sur le sable l'ombre que projetait sa taille colossale, an murmure d'étonnement circula dans toute l'assemblée ; plusieurs, le montrant du doigt avec une sorte d'orgueil, le nommaient par son nom et racontaient tous ses exploits du cirque et ses violences dans les séditions.
Le peuple était content : tigre et gladiateur, il jugeait les deux adversaires dismes l'un de l'autre. . . .
Pendant ce temps, le gladiateur s'avançait lentement dans l'arène, se tournant parfois du côté de la loge impériale, et laissant alors tomber ses bras avec une sorte d'abattement en creusant, du bout de sa lance, la terre qu'il allait bientôt ensanglanter.
Comme il était d'usage que les criminels ne fussent pas armés, quelques voix crièrent : " Point d'armes au bestiaire ! le bestiaire sans armes !.. ." Mais lui, brandissant le tronçon qu'il avait gardé, et le montrant à cette multitude : " Venez le prendre," disait-il ; mais d'une bouche contractée, avec des lèvres pâles et une voix rauque, presque étouffée par la colère. Les cris ayant redoublé, cependant, il leva la tête, fit du regard le tour de l'assemblée, lui sourit dédaigneusement ; et, brisant de nouveau entre ses mains l'arme qu'on lui demandait, il en jeta les débris à la tête du tigre, qui aiguisait en ce moment ses dents et ses griffes contre le socle d'une colonne.
Ce fut là son défi.
L'animal, se sentant frappé, détourna la tête, et, voyant son adversaire debout au milieu de l'arène, d'un bond il s'élance sur lui ; mais le gladiateur l'évita en se baissant jusqu'à terre, et le tigre alla tomber en rugissant à quelques pas. Le gladiateur se releva, et trois fois il trompa par la même manœuvre la fureur de son sauvage ennemi ; enfin le tigre vint à lui à pas comptés, les yeux étincelants, la queue droite, la langue déjà sanglante, montrant les dents et allongeant le museau ; mais cette fois ce fut le gladiateur qui au moment où il allait le saisir, le franchit d'un saut, aux applaudissements de la foule, que l'émotion de cette lutte maîtrisait déjà tout entière.
Enfin, après avoir long-temps fatigué son ennemi furieux, plus excédé des encouragements que la foule semblait lui donner que des lenteurs d'un combat qui avait semblé d'abord si inégal, la gladiateur l'attendit de pied ferme ; et le tigre, tout haletant, courut à lui avec un rugissement de joie. Un cri d'horreur, ou peut-être de joie aussi, partit en même temps de tous les gradins, quand l'animal, se dressant sur ses pattes, posa ses griffes sur les épaules nues du gladiateur, et avança sa tête pour le dévorer ; mais celui-ci jeta sa tête en arrière ; et, saisissant, de ses deux bras raidis, le cou soyeux de l'animal, il le serra avec une telle force, que, sans lâcher prise, le tigre redressa son museau et le leva violemment pour faire arriver jusqu'à ses poumons un peu d'air, dont les mains du gladiateur lui fermaient le passage, comme deux tenailles de forgeron.
Le gladiateur cependant, sentant ses forces faiblir et s'en
aller avec son sang, sous les griffes tenaces du tigre, redoublait d'efforts pour en finir au plus tôt ; car la lutte, en se prolongeant, devait tourner contre lui. Se dressant donc sur ses deux pieds, et se laissant tomber de tout son poids sur son ennemi, dont les jambes ployèrent sous le fardeau, il brisa ses côtes, et fit rendre à sa poitrine écrasée un son qui s'échappa de sa gorge long-temps étreinte, avec des flots de sang et d'écume. Se relevant alors tout à coup à moitié, et dégageant ses épaules dont un lambeau demeura attaché à l'une des griffes sanglantes du monstre, il posa un genou sur le flanc pantelant de l'animal, et, le pressant avec une force que sa victoire avait doublée, il le sentit se débattre un moment sous lui ; et, le comprimant toujours, il vit ses muscles se raidir, et sa tête, un moment redressée, retomber sur le sable, la gueule entr'ouverte et souillée d'écume, les dents serrées et les yeux éteints.
Une acclamation générale s'éleva aussitôt, et le gladiateur, dont le triomphe avait ranimé les forces, se redressa sur ses pieds, et, saisissant le monstrueux cadavre, le jeta de loin, comme un hommage, sous la loge impériale.
Alexandre Guiraud.