Prise de Constantinople par Mahomet IL
" Je ne forme pas d'entreprise contre vous ; l'empire de Constantinople est borné par ses murailles," répondait Mahomet II aux ambassadeurs grecs. Mais Constantinople, même ainsi bornée, empêche le sultan de dormir ; il envoie éveiller son vizir, et lui dit : " Je te demande Constantinople ; je ne puis trouver le sommeil sur cet oreiller ; Dieu veut me donner les Romains." Dans son impatience brutale, il lance son cheval dans les flots qui menacent de l'engloutir. ''Allons, dit-il à ses soldats, le jour du dernier assaut, je ne me réserve que la ville ; l'or et les femmes sont à vous ; le gouvernement de ma plus vaste province, à celui qui arrivera le premier sur les remparts." Toute la nuit, la terre et les eaux sont éclairées de feux innombrables qui remplacent le jour ; tant il tardait aux Ottomans, ce jour qui devait leur livrer leur proie.
Pendant ce temps-là, sous la coupole sombre de Sainte-Sophie, le brave et infortuné Constantin venait, dans sa dernière nuit, prier le Dieu de l'empire, et communier les larmes aux yeux ; au lever de l'aurore, il en sortait à cheval, accompagné des cris et des gémissements de sa famille, et il allait mourir en héros sur la brèche de sa capitale. C'était le 29 mai 1453.
Quelques heures plus tard3 la hache enfonçait les portes de Sainte-Sophie; les vieillards, les femmes, les jeunes filles, les moines, les religieuses, encombraient cette vaste basilique, dont les parvis, les chapelles, les galeries, les souterrains, les tribunes immenses, les dômes et les plates-formes, peuvent contenir la population d'une ville entière ; un dernier cri s'éleva vers le ciel, comme la voix du christianisme agonisant ; en peu d'instants, soixante mille vieillards, femmes ou enfants, sans distinction de rang, d'âge ni de sexe, furent liés par couple, les hommes avec des cordes, les femmes avec leurs voiles ou leurs ceintures. Ces couples d'esclaves furent jetés sur les vaisseaux, emportés au camp des Ottomans, insultés, échangés, vendus, troqués, comme un vil bétail. Jamais lamentations pareilles ne furent entendues sur les deux rives d'Europe et d'Asie ; les femmes se séparaient pour jamais de leurs époux^ les enfants de leurs mères, et les Turcs chassaient, par des routes différentes, ce butin vivant, de Constantinople vers l'intérieur de l'Asie. Constantinople fut saccagée pendant huit heures ; puis Mahomet entra par la porte Saint-Romain, entouré de ses vizirs, de ses pachas et de sa garde. Il mit pied à terre devant le portail de Sainte-Sophie, et frappa de son yatagan un soldat qui brisait les autels ; il ne voulut rien détruire. Il transforma l'église en mosquée ; et un muetzlin monta, pour la première fois, sur cette même tour d'où je l'entends chanter à cette heure pour appeler les musulmans à la prière et glorifier, sous une autre formelle Dieu qu'on y adorait la veille. De là, Mahomet II se rendit au palais désert des empereurs grecs, et récita, en y entrant, ces vers persans :
" L'araignée file sa toile dans le palais des empereurs, et la chouette entonne son chant nocturne sur les tours d'Érasiab !"
Le corps de Constantin fut retrouvé ce jour-là sous des monceaux de morts : des janissaires avaient entendu un Grec magnifiquement vêtu, et luttant avec l'agonie, s'écrier: "Ne se trouvera-t-il pas un chrétien qui veuille m'ôter la vie ?" ils lui avaient coupé la tête. Deux aigles brodés en or sur ses brodequins, et les larmes de quelques Grecs fidèles ne permirent pas de douter que ce soldat inconnu ne fût le brave et malheureux Constantin. Sa tête fut exposée, pour que les vaincus ne conservassent ni doute sur sa mort, ni espérance de le voir reparaître ; puis il fut enseveli avec les honneurs dus au trône, à l'héroïsme et à la mort.
Mahomet n'abusa pas de la victoire. La tolérance religieuse des Turcs se révéla dans ses premiers actes : il laissa aux chré-
tiens leurs églises et la liberté de leur culte public. Il maintint le patriarche grec dans ses fonctions. Lui-même, assis sur son trône, remit la crosse et le bâton pastoral au moine Gennadius, et lui donna un cheval richement caparaçonné. Les Grecs fugitifs se sauvèrent en Italie, et y portèrent le goût des disputes théologiques, de la philosophie et des lettres. Le flambeau éteint à Constantinople jeta ses étincelles au delà de la Méditerranée, et se ralluma à Florence et à Rome. Pendant trente ans d'un règne qui ne fut qu'une conquête, Mahomet II ajouta à l'empire deux cents villes et douze royaumes. Il meurt au milieu de ses triomphes, et reçoit le nom de Mahomet le Grand. Sa mémoire plane encore sur les dernières années du peuple qu'il a jeté en Europe, et qui bientôt remportera son tombeau en Asie. Ce prince avait le teint d'un Tartare, le visage poli, les yeux enfoncés, le regard profond et perçant. Il eut toujours toutes les vertus et tous lès crimes que la politique lui commanda ? Lamartine.
88. — Plaidoyer en faveur des chiens et des chats. 1° préambule.
Depuis que j'habite notre petite planète, je n'entends parler que d'abus à réformer. Dans ma jeunesse, on en voulait surtout aux moines. Ils étaient accusés de priver la population d'une partie de ce qui devait lui revenir, et, quoique cette accusation fût assez mal fondée, on les supprima, car c'était ainsi qu'on réformait à cette époque. Bientôt tout fut abus et réformé comme tel. J'ai même vu le moment où les procureurs. .. .Mais voici bien un autre scandale. Nos chiens et nos chats sont en danger. Un philanthrope veut nous enlever les animaux domestiques que nous chérissons le plus ; il prêche, au dix-neuvième siècle, une croisade contre d'innocentes victimes qui ont des droits sacrés à notre reconnaissance, et c'est de l'amour du bien public qu'il prétend colorer cet attentat ! c'est l'humanité qu'il invoque pour excuser un projet sanguinaire ! il faut convenir que la philanthropie est bien barbare, et qu'à force d'humanité nous sommes devenus bien inhumains ! Quoi qu'il en soit, les victimes ne seront pas égorgées sans réclamation ; une voix faible, mais courageuse, va s'élever en leur faveur.
Je plaide pour les chiens et les chats défendeurs, aboyants, miaulants, d'une part ; contre M. Alexandre Roger, chevalier de la Légion d'honneur, demandeur, d'autre part.