APOLOGIE DU CHAT
La cause des chats est, je l'avoue, messieurs, plus difficile à défendre. On a généralement mauvaise opinion de leur caractère, et leurs griffes leur ont fait beaucoup d'ennemis ; mais il faudrait aussi se rendre justice. Si les chats sont méchants, nous ne sommes pas très-bons. On les accuse d'égoïsme : et c'est nous qui leur faisons ce reproche ! Ils sont fripons : qui sait si de mauvais exemples ne les ont pas gâtés 1 Ils flattent par intérêt : mais connaissez- vous beaucoup de flatteurs désintéressés? Cependant vous aimez, vous provoquez l'adulation. Pourquoi donc faire un crime aux chats de ce qui, dans la société, est à vos yeux le plus grand de tous les mérites ? Je ne parlerai point ici de leur grâce, ni de leurs gentillesses. Je ne
vous peindrai point ces minauderies enfantines, ce dos en voûte, cette queue ondoyante et tant d'agréments divers, à ]'aide desquels ils savent si bien nous intéresser à leur conservation. Des motifs plus puissants militent en leur faveur.
Si vous détruisez les chats, qui mangera les souris 1 Ce ne sera pas assurément l'auteur du projet qui vous est présenté. On vous parle de souricières !.. .des souricières, messieurs! Et qui n'en connaît pas l'influence ? des souricières ! C'est un piège qu'on vous tend ; gardez-vous bien de vous y laisser prendre. Depuis long-temps, les souris, trop bien avisées, savent s'en garantir. Attendez- vous donc à voir au premier jour la gent trotte-menu ronger impunément tous les livres de vos bibliothèques. On s'en consolerait si elles n'attaquaient que ces poëmes fades et ennuyeux dont nous sommes affligés depuis quelques années, mais leur goût n'est pas très-sûr : elles rongeront Voltaire aussi volontiers que Pradon. Que dis-je 1 nos feuilletons eux-mêmes, et nos plaidoyers si beaux et si longs ne seront pas épargnés. D'où je conclus que détruire les chats, c'est rétablir le vandalisme en France.
Mais je consens que vous fermiez les yeux sur les souris : songez au moins qu'un ennemi cent fois plus terrible vous menace, . . .Les rats, à qui les chats en imposent encore, les rats, messieurs, sont aux aguets ; ils n'attendent que le moment où vous aurez prononcé l'arrêt fatal que mon adverse partie sollicite, pour entrer en campagne et venir s'établir dans vos habitations, que vous serez forcés, oui, messieurs, que vous serez forcés de leur abandonner. Et vous pouvez hésiter encore ! Catilina est à vos portes, et sous délibérez ! Je vous prie, messieurs, d'excuser cette véhémence : il est difficile de conserver son sang-froid quand on parle des rats.