APOLOGIE DU CHIEN
Messieurs, dans un procès de cette nature, la moralité des accusés devant nécessairement influer sur la décision de leurs juges, il conviendrait de rappeler ici les heureuses qualités dont la nature a doué la moitié la plus intéressante de nos clients ; mais si je disais tout ce que valent les chiens, nous aurions trop à rougir. Qui d'ailleurs ne connaît pas leur douceur, leur fidélité, leur inébranlable attachement ? À qui pourrais-je apprendre que, rapprochés de nous par un sentiment que notre férocité même ne peut anéantir, ils s'associent à nos peines comme à nos plaisirs, devinent et partagent toutes nos affections, nous protègent dans le danger, combattent et meurent en nous défendant ? Ce ne sont point, messieurs, de ces faux amis du jour, esclaves de la fortune, et toujours prêts à vous abandonner dans l'adversité : martyrs généreux de l'amitié, on les voit s'échapper de l'asile doré de l'opulence, où on veut les retenir, captifs, et où, comme tant de parasites qui sont loin de les valoir, ils seraient traités magnifiquement, pour retourner dans l'humble galetas du pauvre auquel ils sont attachés par un lien que l'amitié rend indissoluble ; et ce pauvre, que lui restera-t-il, si vous lui enlevez son chien ? Le malheureux est un pestiféré; tout s'éloigne de lui, tout le fuit avec une sorte d'horreur ; son chien est le seul être qui, dans la nature entière, se montre sensible à sa misère, l'en console par ses caresses, et l'adoucisse en la partageant. Qui l'aimera si vous lui arrachez ce compagnon de son infortune ? mais jamais un jugement inique n'ordonnera cette cruelle séparation ; je me suis adressé à des cœurs sensibles ; les chiens gagneront leur cause.