‹ French speaker, ou L'orateur françaisChapitre 13 sur 174 · DE LA PRONONCIATION · texte numérisé non relu

DE LA PRONONCIATION

Avant de déclamer il faut savoir parler,

a dit un de nos poëtes. Une prononciation exacte, nette et régulière est en effet la première condition de l'art de la parole ; c'est celle qui sert de base à toutes les autres, et, prétendre aux succès de cet art sans avoir auparavant appris à bien parler, c'est s'abuser étrangement. Ni la beauté du geste, ni la richesse des inflexions, ni le charme d'une physionomie expressive, ni les éclats d'un organe sonore et mélodieux, rien de tout cela ne peut couvrir les vices d'une prononciation défectueuse.

Il est donc nécessaire que la prononciation soit: 1° correcte, c'est-à-dire exempte de défauts ; en sorte que le son de la voix et la prononciation aient quelque chose d'aisé, de naturel, d'agréable, accompagné d'un certain air de politesse et de délicatesse que les anciens nommaient urbanité, qui consiste à en écarter tout son étranger et rustique.

2° La prononciation doit être claire; pour cela, il faut parler doucement, distinguer les sons, ne point négliger les finales, séparer les mots, les syllabes, quelquefois même certaines lettres qui pourraient se confondre, ou

18 LE LECTEUR ET l'oRATEUR FRANÇAIS.

produire par le choc un mauvais son; soutenir et suspendre sa voix par différentes pauses dans les divers membres qui composent une période; la cadence-, l'oreille, le sens, la respiration même, demandent différents repos qui jettent beaucoup d'agrément dans le débit.

3° La prononciation doit être réglée, c'est-à-dire ni trop haute, ni trop basse, ni trop rapide, ni trop lente, etc. Trop haute, elle fatigue, déchire les oreilles, et dégénère toujours en enrouement. Trop basse, elle a un autre inconvénient : les paroles s'embarrassent, se confondent, et ne portent aux auditeurs que des sons vagues dénués de sens. Trop rapide, elle ne laisse point le temps de saisir ce que dit l'orateur et d'en être touché. Trop lente, elle montre la peine que nous avons à trouver ce que nous voulons dire, et fait bâiller ceux qui nous entendent. En évitant ces excès, la prononciation sera, comme elle doit être, aisée, rapide sans précipitation, et modérée sans lenteur,

4° Enfin, îa prononciation doit être bienséante, c'est-àdire que les tons de la voix doivent s'accorder toujours avec les objets ou les pensées et les sentiments qui forment le corps ou le fonds du discours. Ainsi, dans la joie, dit Quintilien, elle est pleine, vive et légère ; dans le combat, elle est fière, hardie, et ramasse pour ainsi dire toutes ses forces. Veut-on faire des reproches, elle est véhémente ; veut-on prier, supplier, elle est douce et timide ; veut-on conseiller, consoler, promettre, elle est grave et soutenue. Elle est faible dans la crainte, tendre dans la compassion, entrecoupée dans la plainte, libre et coulante dans la narration. Le moyen de donner à la prononciation cette bienséance ou cette conformité avec les choses, c'est d'être bien pénétré de son sujet. En effet, la voix est l'interprète fidèle de notre âme, et elle prend naturellement toutes les inflexions propres à peindre les objets dont le cœur est rempli. Sentir ce que Von dit, c'est le premier principe du débit; le second, d'avoir une voix bien exercée ; car il sera toujours vrai de dire " que l'âme se laisse prendre par l'oreille, et que la fiction des chaînes d'or qui la captivent a sa réalité."

On appelle prononciation ornée, celle qui est secondée d'un heureux organe, d'une voix aisée, grande, flexible,

ferme, durable, claire, sonore, douce et entrante ; car il y a une voix faite pour l'oreille, non pas tant pour son étendue que par une facilité à se laisser manier comme on veut, susceptible de tous les sons, depuis le plus fort jusqu'au plus doux, depuis le plus haut jusqu'au plus bas ; •'semblable à un instrument monté de toutes ses cordes, qui rend tel son qu'il plaît à la main d'en tirer."

Ce n'est pas par de violents efforts ni par de grands éclats qu'on vient à bout de se faire entendre, mais par une prononciation nette, distincte, soutenue. L'habileté consiste à savoir ménager adroitement les différents ports de voix, à commencer d'un ton qui puisse hausser et baisser sans peine et sans contrainte, à conduire tellement sa voix, qu'elle puisse se déployer tout entière dans les endroits où le discours demande beaucoup de force et de véhémence, et principalement à bien étudier et à suivre en tout la nature.

L'union de deux qualités, opposées et incompatibles en apparence, fait toute la beauté de la prononciation: l'égalité et la variété. Par la première, on soutient la voix, et l'on en règle l'élévation et l'abaissement sur des lois fixes, qui l'empêchent d'aller haut et bas comme au hasard, sans garder d'ordre ni de proportion. Par la seconde, on évite un des plus considérables défauts qu'il y ait en matière de prononciation, je veux dire une ennuyeuse monotonie ; et il y jette au contraire une agréable variété, qui réveille, qui soutient, qui charme les auditeurs.

Il y a un autre défaut, non moins considérable que celui de la monotonie, et qui en tient beaucoup aussi ; c'est de chanter en prononçant, et surtout en récitant des vers. Ce chant consiste à baisser ou à élever sur le même ton plusieurs membres d'une période, ou plusieurs périodes de suite, de manière que les mêmes inflexions de voix reviennent fréquemment et presque toujours de la même sorte.

Page 1