DU GESTE
Le geste est dans le débit l'expression des pensées par les mouvements du corps; il est l'accompagnement naturel de l'organe de la voix, et comprend toutes les attitudes et les mouvements du corps propres à faire mieux sentir la force des pensées et des sentiments. Ses principaux instruments sont la tête, les bras et les mains.
Comme la tête occupe le premier rang entre les parties du corps, aussi l'occupe-t-elle dans le geste, dit Quintilien. On doit la tenir droite et dans une assiette naturelle. Baissée, elle donne un air bas ; haute, un air d'orgueil et de suffisance ; penchée, elle annonce l'indolence ; roide et immobile, elle marque je ne sais quoi de féroce. Les divers mouvements de tête, pourvu qu'ils ne soient point trop multipliés, expriment merveilleusement les différentes passions. Elevée, elle admire; tournée vers la gauche ou vers la droite, elle craint, elle s'indigne, elle refuse, elle rejette, elle méprise ; médiocrement inclinée, elle compatit, elle prie, elle conjure, elle sollicite ; ferme et immobile, elle affirme, elle exhorte, elle confond.
Mais ce qui domine principalement dans cette partie, c'est le visage. Il n'y a sorte de mouvement et de passion qu'il n'exprime. Il menace, il caresse, il supplie, il est triste, il est gai, il est fier, il est humble, il témoigne aux uns de l'amitié, aux autres de l'aversion ; il fait entendre une infinité de choses, et souvent il en dit plusque n'en pourrait dire le discours le plus éloquent
Mais le visage a lui-même une partie dominante, ce sont les yeux. C'est par eux surtout que notre âme se manifeste ; sans même qu'on les remue, la joie les rend plus vifs, et la tristesse les couvre comme d'un nuage. Ajoutez que la nature leur a donné les larmes, ces fidèles interprètes de nos sentiments, qui s'ouvrent impétueusement un passage dans la douleur, et coulent doucement dans la joie. S'ils ont tant de pouvoir lorsqu'ils ne sont qu'immobiles, ils en ont bien davantage lorsqu'ils sont en mouvement. C'est alors qu'ils peignent d'une manière admirable toutes les passions de l'âme. Vous les voyez
ardents et enflammés dans la colère, terribles dans la menace, sévères dans les reproches, impétueux dans l'indignation, égarés dans la frayeur, élevés dans l'admiration, baissés et comme obscurcis dans la honte, etc.
Les principaux défauts à éviter en ce point sont d'avoir les yeux effarés ou contraints, languissants ou endormis, fixés ou continuellement agités. Les tenir fermés est une faute si grossière, qu'elle ne mérite pas d'être marquée.
Les gestes qui partent des mouvements des bras et des mains sont très-expressifs et varient à l'infini. En général, ils doivent être conformes aux tons de la voix, aux mouvements du visage et des yeux, mais surtout aux sentiments de l'âme.
Il y a trois sortes de gestes faits avec les mains : les uns sont indicatifs et désignent les temps, le nombre, la qualité, les lieux, les personnes, etc.; les autres sont imitatifs et font connaître par des signes pittoresques les personnes ou les choses ; les derniers sont effectifs et expriment les passions ou les mouvents de l'âme.
Dans l'expression de ces différents gestes, le goût et la décence doivent sans cesse nous servir de guide ; qu'on se souvienne donc :
1° Que les mains ne doivent jamais se porter plus haut que les épaules, excepté dans les grandes passions ; ni au-dessous de la ceinture, à moins qu'on ne parle assis ; alors les mains viennent naturellement se poser sur les genoux;
2° Qu'il est défendu de frapper sur sa cuisse.de fermer les poings, de compter sur ses doigts et de les tenir en trop crochus ou trop écartés ;
3° Que les gestes, recevant tout leur prix de leur parfaite harmonie avec les pensées, les sentiments, les passions, ne doivent jamais être ou faibles, ou vagues, ou outrés, on faux. Le geste est faible quand il demeure audessous de la pensée, et qu'il n'ajoute nulle grâce ou nulle énergie aux expressions ; vague quand il n'appartient pas plus à un objet qu'à un autre et qu'on le prodigue indifféremment à plusieurs phrases, sans attention à la diversité du sens ; outré lorsque, allant au delà de son objet, il exprime avec véhémence ce qui ne demanderait qu'un
mouvement simple et modéré ; enfin il est faux lorsqu'il dément ou contredit, soit la pensée, soit l'action de la voix.
Les anciens prétendaient qu'on ne devait jamais se servir de la main gauche ; mais il ne paraît pas qu'il y ait rien de défectueux, quoiqu'en général il paraisse plus naturel de se servir de la main droite. Dans les moments de véhémence, on peut très-bien, ou on doit même employer les deux mains ; mais, soit qu'on gesticule avec une ou avec les deux mains, la règle essentielle est que les gestes aient toujours en air de liberté et d'aisance. Des mouvements courts et roides sont toujours déplaisants, et il vaut mieux par conséquent qu'ils partent de l'épaule que du coude. Les mouvements de mains, perpendiculaires ou du haut en bas, ont rarement de la grâce ; les obliques sont préférables; il faut aussi éviter les mouvements brusques: on peut très-bien, sans leur secours, exprimer la véhémence. "Servez-vous des gestes avec modération, dit Shakespeare, et au moment même de la passion la plus violente, ayez l'art de leur conserver une sorte de douceur."
Quant à leur direction, ils doivent suivre, comme dans le jeu de la physionomie, les mouvements de l'âme. Dans les moments d'admiration, d'enthousiasme, de ravissement, où l'âme est supposée s'élever, le geste s'élève aussi; il tombe et s'appesantit dans les moments d'abattement et de douleur, où l'âme s'abaisse. Quand l'âme s'élance hors d'elle-même, comme dans l'indignation, la colère, l'insulte, la menace, le geste se porte en avant; il se replie vers celui qui parle, lorsque l'âme revient sur elle-même et se renferme dans quelque méditation. Dans ia répugnance, la main se tourne vers l'objet qui est supposé faire horreur, et semble le repousser. Dans le mépris et le dédain, le geste est haut, et lancé de droite à gauche en ligne circulaire. Pour exprimer la chaleur du sentiment, la main se porte vers le cœur et presse quelquefois vivement sur cette partie. Dans la pitié, les mouvements sont doux, affectueux ; et dans l'impatience, vifs, rapides et brusques. Le geste de celui qui commande est haut et de toute la longueur du bras ; celui de l'homme qui obéit est bas, court et réservé.
Il est bon de faire remarquer qu'il est des situations où les gestes seraient déplacés : l'abattement de la douleur en permet peu ; la réflexion profonde n'en veut aucun ; l'indignation, le mépris, la fierté, la menace, la fureur concentrée, n'ont besoin que de l'expression des yeux et du visage : un regard, un mouvement de tête, voilà leur action naturelle ; le geste ne ferait que l'affaiblir.
Sentir ce que l'on dit sera toujours le grand principe de la déclamation ; car les fils qui font mouvoir tout notre être tiennent tous au siège de l'âme. Ne croyez pas cependant que la nature puisse tout faire chez vous. Un de nos poètes, en parlant de l'art qui nous occupe, a dit avec beaucoup de vérité %
Quiconque plaît sans lui, ne plaît que par hasard.