Mort d'Anne de Boulen
Sire, chargé par vous d'un ordre de clémence. Je courais à la mort, enlever l'innocence. Je vois de tous côtés vos sujets éperdus, Vos malheureux sujets à grands flots répandus Dans la place où leur Reine, indignement traînée. Devait sur l'échafaud finir sa destinée. Ils venaient voir mourir ce qu'ils ont adoré. Je vole au-devant d'eux, et, d'espoir enivré, En mots entrecoupés, de loin, tout hors d'haleine, Je mVîcrie : " Arrêtez ! sauvez, sauvez la Reine ; Grâce, pardon ; je viens, je parle au nom du Roi." Ils ne m'ont répondu que par un cri d'effroi. A ces clameurs succède un plus affreux silence ; J'interroge : on se tait. Je frémis, je m'avance : Je lis dans tous les yeux ; je ne vois que des pleurs : Un deuil universel remplissait tous les cœurs. J'étais glacé de crainte ; et cependant la foule S'entr'ouvre, me fait place, et lentement s'écoule : J'arrive au lieu fatal, j'appelle .... Il n'est plus temps, O Reine, j'aperçois vos restes palpitants ! J'ai vu son sang, j'ai vu cette tête sacrée D'un corps inanimé maintenant séparée.
Ses yeux, environnés des ombres de la mort, Semblaient vers ce séjour se tourner sans effort ; Ses yeux où la vertu répandait tous ses charmes, Ses yeux encor mouillés de leurs dernières larmes. Femmes, enfants, vieillards, regardaient en tremblant Ces augustes débris, ce front pâle et sanglant. Des vengeances des lois l'exécuteur farouche, Lui-même consterné, les sanglots à la bouche, Détournait ses regards d'un spectacle odieux, Et s'étonnait des pleurs qui tombaient de ses yeux. Mille voix condamnaient des juges homicides. J'ai vu des citoyens baisant ses mains livides, Raconter ses bienfaits, et, les bras étendus, L'invoquer dans le ciel, asyle des vertus. Au milieu de l'opprobre on lui rendait hommage, Chacun tenait sur elle un différent langage.
Mais tous la bénissaient ; tous, avec des sanglots, De ses derniers discours répétaient quelques mots. Elle a parlé d'un frère, honneur de sa famille, Du Roi, de vous, Madame, et surtout de sa fille. À ses tristes sujets, elle a fait ses adieux, Et son âme innocente a monté vers les cieux.
Chénier. Henri VIII,