Fureurs d'Oreste
Effroyable ascendant d'un pouvoir ennemi ! J'ai donc assassiné ma mère et mon ami ! Ciel exterminateur, anéantis mon être,
Anéantis le jour, le lieu qui m'a vu naître
Mais quel v ide effrayant se forme sous mes pas Grâces au Ciel je vois les gouffres du trépas....
Dans leur profonde nuit courons cacher mon crime —
Mais quel spectre se meut au fond de cet abîme !
C'est ma mère, grands Dieux !... Fuyons.. ..Mais la voici....
Égisthe l'accompagne Et toi, Pylade, aussi?
Comme eux tu me poursuis ! toi, mon Dieu tutélaire, j Tu sers de mes bourreaux l'implacable colère ! L'ami qui me restait devient mon assassin ! Il s'arme de serpents, il les jette en mon sein ! Ciel ! où fuirai-je ? Arrête, ombre chère et terrible..... Vois mes remords, mes pleurs, mon désespoir horrible. Ah ! je succombe.. ..{Il tombe dans les bras de Pylade.) La Touche. Ipkigénie en Tauride.
37. — Iphigénie soumise aux ordres de son père et à la volonté des destins.
Mon père, Cessez de vous troubler, vous n'êtes point trahi : Q,uand vous commanderez, vous serez obéi. Ma vie est votre bien, vous voulez le reprendre.: Vos ordres sans détours pouvaient se faire entendre ; D'un œil aussi content, d'un cœur aussi soumis due j'acceptai l'époux que vous m'aviez promis. Je saurai, s'il le faut, victime obéissante, Tendre au fer de Calchas une tête innocente ; Et, respectant le coup par vous-même ordonné, Vous rendre tout le sang que vous m'avez donné.
Si pourtant ce respect, si cette obéissance Paraît digne à vos yeux d'une autre récompense ; Si d'une mère en pleurs vous plaignez les ennuis, J'ose vous dire ici qu'en l'état où je suis, Peut-être assez d'honneurs environnaient ma vie Pour ne pas souhaiter qu'elle me fût ravie, Ni qu'en me l'arrachant, un sévère, destin Si près de ma naissance en eût marqué la fin.
Fille d'Agamemnon, c'est moi qui la première, Seigneur, vous appelai de ce doux nom de père ; C'est moi qui, si long-temps, le plaisir de vos yeux, Vous ai fait de ce nom remercier les Dieux, Et pour qui, tant de fois prodiguant vos caresses,
292 LE LECTEtJR ET i/ORATEUR. FRANÇAIS.
Vous n'avez point du sang dédaigné les faiblesses.
Hélas ! avec plaisir je me faisais conter
Tous les noms des pays que vous allez dompter :
Et déjà, d'Ilion présageant la conquête,
D'un triomphe si beau je préparais la fête !
Je ne m'attendais pas que, pour le commencer,
Mon sang fût le premier que vous dussiez verser.
Non que la peur du coup dont je suis menacée
Me fasse rappeler votre bonté passée.
Ne craignez rien : mon cœur, de votre honneur jaloux,
Ne fera point rougir un père tel que vous ;
Et, si je n'avais eu que ma vie à défendre,
J'aurais su renfermer un souvenir si tendre ;
Mais à mon triste sort, vous le savez, Seigneur,
Une mère, un amant, attachaient leur bonheur.
Un Roi digne de vous a cru voir la journée
Q,ui devait éclairer notre illustre hyménée ;
Déjà, sûr de mon cœur à sa flamme promis,
Il s'estimait heureux : vous me l'aviez permis.
Il sait votre dessein ; jugez de ses alarmes.
Ma mère est devant vous ; et vous voyez ses larmes.
Pardonnez aux efforts que je viens de tenter
Pour prévenir les pleurs que je leur vais coûter.
Racine. Iphigénie.
Modèle d'Exercice.
On a fait un reproche spécieux à l'Iphigénie française; on a voulu voir de l'excès dans sa résignation lorsqu'elle dit à son père :
D'un œil aussi content, etc.
On aurait raison si c'était là le fond de ce qu'elle dit et de ce qu'elle pense ; mais qu'on écoute sa réponse tout entière, et l'on verra s'il y a de la bonne foi à interpréter séparément et à prendre dans une rigueur si littérale ce qui n'est qu'une tournure du discours, une espèce de concession oratoire, dont le but est de toucher d'abord le cœur d'Agamemnon par la soumission, avant de le ramener par la prière et les larmes. A-t-on pu croire qu'elle voulait dire en effet qu'il sera aussi satisfaisant pour elle d'être sacrifiée que d'épouser son amant? Ce sentiment serait entièrement faux, et je n'en connais point de cette espèce dans Racine. Mais, pour juger l'intention d'un discours, il faut ^entendre tout entier, et ne pas s'arrêter à ce qui n'est qu'un moyen préparatoire. Or, qui ne
COURS "complet de déclamation. 293
voit, en lisant la suite, que ces assurances d'une docilité parfaite ne vont qu'à disposer Agamemnon à écouter favorablement sa fille ?
Si pourtant ce respect, etc.
Est-ce là le langage d'une personne qui regarde du même œil la mort et l'hyménée ? Sa prière, pour être modeste et timide, en estelle moins intéressante ? À peine voit-elle son père attendri, eomme il doit l'être par ces premières paroles, qu'elle emploie successivement tout ce qu'il y a de plus capable de l'émouvoir, en commençant par ces deux vers si naturels et si simples, traduits d'Euripide :
Fille d'Agamerrmon, etc.
Iphigénie, dans le grec, finit par dire qu'il n'y a rien de si désirable que la vie, et de si affreux que la mort. Ce sentiment est vrai ; mais est-il assez touchant pour terminer un morceau de persuasion? Il peut convenirà tout le monde, et il valait mieux, ce me semble, insister, en finissant, sur ce qui est particulier à Iphigénie ; et c'est aussi ce qu'a fait Racine. Il n'a pas cru non plus devoir lui donner cette extrême frayeur de la mort: il a voulu qu'on se souvînt que c'était la fille d'Agamemnon ; et d'ailleurs il savait qu'un peu de courage sans faste, et mêlé à tous les sentiments qu'elle doit exprimer, ne pouvait rien diminuer de l'intérêt qu'elle inspire, et devait même l'augmenter :
Non que la peur du coup, etc.
De combien d'intérêts elle s'environne en paraissant oublier le sien ! Elle ne fait pas parler les pleurs du petit Oreste, comme dans Euripide ; mais les pleurs d'un enfant sont un moyen accidentel et passager, au lieu que le contraste affreux de l'hyménée qui lui était promis, et de la mort où on va la conduire, tient à tout le reste de la pièce, et fait partie de la situation. Plus je réfléchis sur ces deux ouvrages, plus il me paraît incontestable que la terreur et la pitié sont portées beaucoup plus loin dans .Racine que dans Euripide.
La Harpe. Cours de Littérature.