‹ French speaker, ou L'orateur françaisChapitre 150 sur 174 · Reproches de Clytemnestre à Agamemnon · texte numérisé non relu

Reproches de Clytemnestre à Agamemnon

Vous ne démentez point une race funeste ; Oui, vous êtes le sang d'Àtrée et de Thyeste ; Bourreau de votre fille, il ne vous reste enfin Que d'en faire à sa mère un horrible festin.. Barbare ! c'est donc là cet heureux sacrifice due vos soins préparaient avec tant d'artifice ! Q,uoi ! l'horreur de souscrire à cet ordre inhumain 25*

N'a pas, en le traçant, arrêté votre main ! Pourquoi feindre à nos yeux une fausse tristesse ? Pensez- vous par des pleurs prouver votre tendresse ? Où sont-ils ces combats que vous avez rendus ? Q,uels flots de sang pour elle avez-vous répandus, duel débris parle ici de votre résistance, duel champ couvert de morts me condamne au silence ? Voilà par quels témoins il fallait me prouver, Cruel ! que votre amour a voulu la sauver.

Un oracle fatal ordonne qu'elle expire : Un oracle dit-il tout ce qu'il semble dire ? Le Ciel, le juste Ciel, par le meurtre honoré, Du sang de l'innocence est-il donc altéré ? Si du crime d'Hélène on punit sa famille, Faites chercher à. Sparte Hermione sa fille. Laissez à Ménélas racheter d'un tel prix Sa coupable moitié dont il est trop épris. Mais vous, quelles fureurs vous rendent sa victime 1 Pourquoi vous imposer la peine de son crime ? Pourquoi, moi-même enfin me déchirant le flanc, Payer son fol amour du plus pur de mon sang ?

Q,ue dis-je ? cet objet de tant de jalousie, Cette Hélène qui trouble et l'Europe et l'Asie, Vous semble-t-elle un prix digne de vos exploits ? Combien nos fronts pour elle ont-ils rougi de fois !

Mais non ; l'amour d'un frère et son honneur blessé Sont les moindres des soins dont vous êtes pressé. Cette soif de régner que rien ne peut éteindre, L'orgueil de voir vingt Rois vous servir et vous craindre, Tous les droits de l'Empire en vos mains confiés, Cruel ! c'est à ces Dieux que vous sacrifiez ; Et, loin de repousser le coup qu'on vous prépare, Vous voulez vous en faire un mérite barbare. Trop jaloux d'un pouvoir qu'on peut vous envier, De votre propre sang vous courez le payer, Et voulez, par ce prix, épouvanter l'audace De quiconque vous peut disputer votre place.

Est-ce donc être père ? Ah ! toute ma raison Cède à la cruauté de cette trahison.

Un prêtre, environné d'un foule cruelle,

Portera sur ma fille une main criminelle. Déchirera son sein, et, d'un œil curieux, Dans son cœur palpitant consultera les Dieux ! Et moi qui l'amenai triomphante, adorée, Je m'en retournerai seule et désespérée ! Je verrai les chemins encor tout parfumés Des fleurs dont sous ses pas on les avait semés ! Non, je ne l'aurai point amenée au supplice, Ou vous ferez aux Grecs un double sacrifice. Ni crainte ni respect ne m'en peut détacher ; De mes bras tout sanglants il faudra l'arracher, Aussi barbare époux qu'impitoyable père, Venez, si vous l'osez, la ravir à sa mère !

Racine. Iphigénie.

39. — Mahomet à Zopire sur les projets et le but de son ambition. (Voyez page 110.)

Si j'avais à répondre à d'autres qu'à Zopire Je ne ferais parler que le Dieu qui m'inspire ; Le glaive et l'Alcoran, dans mes sanglantes mains, Imposeraient silence au reste des humains : Ma voix ferait sur eux les effets du tonnerre, Et je verrais leurs fronts attachés à la terre. Mais je te parle en homme ; et, sans rien déguiser, Je me sens assez grand pour ne pas t'abuser.

Vois quel est Mahomet ; nous sommes seuls, écoute : Je suis ambitieux, tout homme l'est sans doute ; Mais jamais Roi, Pontife, ou chef, ou citoyen, Ne conçut un projet aussi grand que le mien. Chaque peuple, à son tour, a brillé sur la terre, Par les lois, par les arts, et surtout par la guerre. Le temps de l'Arabie est à la fin venu. Ce peuple généreux, trop long-temps inconnu, Laissait dans ses déserts ensevelir sa gloire ; Voici les jours nouveaux marqués pour la victoire. Vois, du Nord au Midi, l'univers désolé ; La Perse encor sanglante, et son trône ébranlé, L'Inde esclave et timide, et l'Egypte abaissée, Des murs de Constantin la splendeur éclipsée ;

Vois l'Empire Romain tombant de toutes parts, Ce grand corps déchiré, dont les membres épars Languissent dispersés sans honneur et sans vie : Sur ces débris du monde élevons l'Arabie.

Il faut un nouveau culte, il faut de nouveaux fers; Il faut un nouveau Dieu pour l'aveugle univers. En Egypte Osiris, Zoroastre en Asie, Chez les Cretois Minos, Numa dans l'Italie, À des peuples sans mœurs, et sans culte et sans Rois, Donnèrent aisément d'insuffisantes lois.

Je viens, après mille ans, changer ces lois grossières ; J'apporte un joug plus noble aux nations entières ; J'abolis les faux Dieux, et mon culte épuré De ma grandeur naissante est le premier degré. Ne me reproche point de tromper ma patrie ; Je détruis sa faiblesse et son idolâtrie. Sous un Roi, sous un Dieu, je viens la réunir ; Et, pour la rendre illustre, il la faut asservir.

Voltaire. Mahomet»

Modèle d'Exercice.

Une des scènes où Voltaire a le mieux développé le caractère de Mahomet, ses vastes desseins et sa profonde politique, c'est la conversation entre lui et Zopire ; et plus elle est admirée des connaisseurs, plus elle fait déraissonner les critiques. Ils ont avancé que Mahomet ne pouvait, sans une imprudence inexcusable, s'ouvrir ainsi tout entier devant un ennemi ; mais ils se sont bien gardés de dire un mot des motifs péremptoires qui le justifient pleinement, et je les ai déjà indiqués. Oui, sans doute, si la gloire de Mahomet n'était pas conforme à toutes les probabilités morales et politiques, le magnifique tableau qu'il expose aux yeux de Zopire ne serait qu'une jactance indiscrète, et les détails sublimes ne seraient qu'une faute brillante. Mais je l'ai déjà fait remarquer plus d'une fois : ce ne sont pas là de ces fautes que commet un grand maître, et Racine et Voltaire n'y sont jamais tombés. Ce dernier a souvent plié les incidents à ses combinaisons dramatiques, mais jamais à la vérité des caractères ; ces sortes de méprises sont trop graves et trop dangereuses. Mahomet manifeste toute l'étendue de ses projets et de ses espérances à Zopire, d'abord parce qu'il y a de quoi lui en imposer, et ensuite parce qu'après l'avoir ébloui, il a de quoi le subjuguer par le plus puissant de tous les liens, par celui de la nature. Il est le maître de la destinée de deux enfants que Zopire croit avoir perdus ; il lui montre l'alternative de les recouvrer ou de les perdre pour jamais. Zopire préfère à tout ses principes

et sa patrie; mais Mahomet devait-il s'y attendre? Tous deux font ce qu'ils doivent faire, et cette scène mérite les plus grands éloges sous ce double rapport : l'ambition y étale tout ce qu'elle a de plus grand, et toute cette grandeur échoue contre le devoir et la vertu. C'est à la fin de cette entrevue que l'avantage balancé jusque-là, comme il devait l'être par l'effet théâtral, entre Mahomet et Zopire, demeure tout entier à ce dernier, comme il le fallait pour l'effet moral, et que l'homme droit et incorruptible, le citoyen intègre et courageux, l'emporte sur le politique oppresseur et le conquérant coupable.

Cette scène, d'un genre et d'un ton si neufs; ce dialogue, semé de traits sublimes, est du nombre de ces beautés originales dont le génie de Voltaire aurait étonné celui de Racine. Elle était d'autant plus difficile à faire, qu'elle offrait à peu près la même situation et le même contraste qu'une très-belle scène du premier acte entre Zopire et Omar. Il fallait donc que le poète eût assez de ressources pour ne pas se ressembler, et assez de force pour se surpasser* Il fallait que la grandeur de Mahomet ne fût pas celle d'Omar, et qu'elle fût très-supérieure: c'est à ces sortes d'épreuves que l'on reconnaît le grand talent. Omar aussi est imposant ; mais il y a entre Mahomet et lui la différence qui doit se trouver entre le disciple et le maître : on l'aperçoit dès qu'on les a entendus tous les deux. L'un a de la jactance et du faste ; il étale de brillants lieux communs, il prodigue les maximes de morale ; on voit que sa grandeur est empruntée, qu'il est fier d'être le disciple de Mahomet, et qu'il répète la leçon qu'il a apprise.

Je veux te pardonner.

Le Prophète d'un Dieu, par pitié pour ton âge, Pour tes malheurs passés, surtout pour ton courage, Te présente une main qui pourrait t'écraser, Et t'apporte la paix qu'il daigne proposer.

Et quand Zopire lui rappelle la basse origine de Mahomet, il répond:

 tes viles grandeurs, etc.

Ce langage a de la pompe et de l'éclat; mais Mahomet, dès les premiers mots, est bien au-dessus.

Si j'avais à répondre, etc.

Ne craignant point de se faire voir tel qu'il est, et se justifiant, autant qu'il est possible, par la hauteur de ses pensées, il montre au premier coup d'œil l'homme extraordinaire, et, quand il a détaillé son plan, l'imagination subjuguée ne peut lui refuser un tribut d'admiration. Mais lorsqu'ensuite on voit les moyens affreux dont il a besoin pour remplir les projets de son ambition, il n'y a personne qui, en écoutant sa conscience, ne préférât les vertus et les malheurs de Zopire aux Crimes heureux de Mahomet. Ainsi l'auteur remplit à la fois l'objet de la scène et celui de la morale. La pers-

pective théâtrale est pour Mahomet ; le sentiment de la justice est pour Zopire.

Rousseau, dans sa, Lettre sur des Spectacles, a fait un très-bel éloge de cette fameuse scène, et je suis sûr qu'on me saura gré de le rapporter.

" Cette scène est conduite avec tant d'art, que Mahomet, sans se a démentir, sans rien perdre de la supériorité qui lui est propre, est 'I pourtant éclipsé par le simple bon sens et l'intrépide vertu de Zo- " pire. Il fallait un auteur qui sentît bien sa force pour oser mettre " vis-à-vis l'un de l'autre deux pareils interlocuteurs. Je n'ai jamais il ouï faire de cette scène en particulier tout l'éloge dont elle me " paraît digne. Je n'en connais pas une au théâtre français où la " main d'un grand maître soit plus sensiblement empreinte, et où le " sacré caractère de la vertu l'emporte plus sensiblement sur l'élé- ¥ vation du génie."

L'élévation du style, comme celle des idées, est au plus haut degré dans le plan de révolution que Mahomet expose à Zopire, et ces deux vers seuls :

Il faut un nouveau culte, il faut de nouveaux fers, Il faut un nouveau Dieu pour l'aveugle univers

sont d'une autre hauteur que toute la vieille morale^ d'Omar sur l'égalité primitive de tous les hommes aux yeux de l'Eternel, morale d'ailleurs aussi mal appliquée chez lui en théorie, qu'elle l'a été chez nous en pratique ; ce qui est bien autrement insensé.

La Harpe. Cours de Littérature.

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