‹ French speaker, ou L'orateur françaisChapitre 155 sur 174 · Agamemmon et Iphigénie · texte numérisé non relu

Agamemmon et Iphigénie

i phi génie.

duel bonheur de me voir la fille d'un tel père !

AGAMEMNON

Vous méritiez, ma fille, un père plus heureux.

IPHIGÉNIE

Quelle félicité peut manquer à vos vœux ?

À de plus grands honneurs un Roi peut-il prétendre ?

J'ai cru n'avoir au Ciel que des grâces à rendre.

AGAMEMNON (à part).

Grands Dieux ! à son malheur dois-je la préparer ?

IPHIGÉNIE

N'éclaircirez-vous point ce front chargé d'ennuis ?

AGAMEMNON

Ah ! ma fille .

IPHIGÉNIE

Seigneur, poursuivez.

1GAMEMNON.

Je ne puis.

IPHIGÉNIE

Périsse le Troyen auteur de nos alarmes !

AGAMEMNON

Sa perte à ses vainqueurs coûtera bien des larmes.

IPHIGÉNIE

Les Dieux daignent surtout prendre soin de vos jours !

AGAMEMNON

Les Dieux depuis un temps me sont cruels et sourds.

IPHIGÉNIE

Calchas, dit-on, prépare un pompeux sacrifice.

AGAMEMNON

Puissé-je auparavant fléchir leur injustice î

IPHIGÉNIE

L'orTrira-t-on bientôt ?

AGAMEMNON

Plus tôt que je ne veux.

IPHIGÉNIE

Me sera-t-il permis de me joindre à vos vœux ? Verra-t-on à l'autel votre heureuse famille ?

AGAMEMNON

Hélas !

IPHIGÉNIE

Vous vous taisez ?

AGAMEMNON

Yous y serez, ma fille !

Adieu.

Racine. Iphigénie.

Modèle d'Exercice.

On connaît cette scène déchirante où Iphigénie accable de caresses un père malheureux dont ces mêmes caresses percent le cœur. Assurément, je n'ai rien à dire à Euripide sur une scène si bien conçue et si bien remplie, si ce n'est qu'il faut le plaindre d'avoir été si cruellement défiguré par Brumoy. Mais doit-on blâmer Racine de ne l'avoir pas imité jusque dans les petits détails de naïveté que peut-être permettaient les mœurs du théâtre grec, sans que ce soit une raison pour qu'on les aimât sur le nôtre ? Quand Agamemnon dit à sa fille : " Plus vous montrez de raison dans toutes

vos réponses, plus vous m'affligez," elle répond: "Je vous dirai des folies, si cela peut vous amuser." Une jeune fille telle qu'Iphigénie a pu laisser échapper cette saillie, qui est de son âge ; mais tout l'art de Racine pouvait-il la faire passer ? Je n'ose le décider ; mais je crois qu'on peut en douter. En suivant de trop près la nature, on s'expose quelquefois à en manquer l'effet sur la scène, et il ne faut qu'un mot pour mêler le rire aux larmes. À tout prendre, les deux scènes me paraissent également belles dans les deux pièces ; mais celle de Racine, à mon avis, finit mieux.

Verra-t-on à l'autel, etc.

Adieu.

Et il sort, laissant une teinte cruelle et profonde dans l'âme du spectateur. Ce trait est indiqué dans Euripide, mais il n'y est pas détaché de manière à frapper un coup si juste, et qui soit le dernier.

"Il faut que je fasse, etc."

Il s'attendrit encore sur elle, puis il la renvoie retrouver ses compagnes, et reste avec Clytemnestre, qui s'étonne de sa douleur. Il s'en excuse sur le chagrin de se séparer de sa fille en la mariant. Je ne sais si j'ai raison, mais il me semble qu'après une scène ei douloureuse, il valait mieux faire sortir Agamemnon, qui dans cet instant ne doit guère avoir la force de tromper. Racine termine la ecène, et éloigne le père quand il a dit le mot terrible : Vous y serez ; et je crois qu'en cela il a connu la mesure exacte des forces de la nature et de l'effet théâtral.

La Harpe. Cours de Littérature.

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