DE LA LECTURE ET DU DEBIT DE LA POESIE
" C'est un talent que de savoir bien lire les vers, peu de gens le possèdent ; ceux mêmes qui versifient le mieux, souvent ne le connaissent pas. Ce n'est pas au collège que les jeunes gens peuvent l'acquérir; on a dans les écoles, parmi un grand nombre d'autres abus contraires au bon goût, la dangereuse coutume de faire scander les vers aux enfants, qui récitent de mémoire quelques morceaux des meilleurs poètes du siècle d'Auguste. On leur apprend à compter exactment les pieds. Ils se font une habitude de cette manière vicieuse de réciter, et la transportent sur les ouvrages mêmes de nos poëtes lorsqu'ils commencent à les lire. Voilà l'origine de cette déclamation monotone, que la plupart des jeunes gens contractent, et qui rend maussades, quand ils passent par leur bouche, les vers les mieux faits."
Le défaut de scander les vers dont parle l'abbé Aubert, c'est-à-dire d'appuyer lourdement sur chaque syllabe, de couper régulièrement en deux les vers alexandrins, et de s'appesantir sur les rimes, est encore si général dans quelques maisons d'éducation, que nous croyons comme indispensable d'examiner à part quelle doit être l'influence de l'hémistiche et de la rime dans la récitation de la poésie. C'est ce que nous verons après l'écrit suivant, de François de Neufchâteau. Cette composition, avec la critique la plus ingénieuse des mauvais lecteurs, renferme sommairement toutes les règles nécessaires au débit des divers genres de poésies. Il est important que les élèves l'apprennent par cœur. A cette fin, nous en avons retranché tout ce qui nous a paru superflu ou susceptible de blesser les convenances. Les préceptes que ce poëme contient, joints à nos analyses, sont suffisants pour guider dans ses exercices de déclamation une élève qui a naturellement du goût et quelques notions de littérature*
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§ Ier-
DE LA MANlèRE DE LIRE LES VERS ET DU DéBIT QUI CONVIENT AUX DIVERS GENRES DE PoésiES.
Arrête, sot lecteur, dont la triste manie Détruit de nos accords la savante harmonie ; Arrête, par pitié ! Quel funeste travers, En dépit d'Apollon, te fait lire des vers?
Ah! si ta voix ingrate ou languit, ou détonne, Ou traîne avec lenteur son fausset monotone ; Si, des feux du génie, en nos vers allumés, N'étincellent jamais tes yeux inanimés ; Si ta lecture, enfin, dolente psalmodie, Ne dit rien, ne peint rien à mon âme engourdie, Cesse, ou laisse-moi fuir: ton regard abattu Du regard de Méduse a l'affreuse vertu. L'auditeur, qu'ont glacé tes sons et ta présence, Croit subir le supplice inventé par Mézence : C'est un vivant qu'on lie au cadavre d'un mort : Attentif à ta voix, Phébus même s'endort ; Sa défaillante main laisse tomber sa lyre.
C'est peu d'aimer les vers, il faut les savoir lire ; H faut avoir appris cet art mélodieux, De parler dignement le langage des dieux; Cet art, qui, par les tons des phrases cadencées, Donne de l'harmonie et du nombre aux pensées; Cet art de déclamer, dont le charme vainqueur Assujettit l'oreille et subjugue le cœur.
"D'où vient, me diras-tu, cette brusque apostrophe ? " Lisant pour m'éclairer, je lis en philosophe ; " Plus un écrit est beau, moins il a besoin d'art, "Et le teint de Vénus peut se passer de fard. " L'harmonieux débit que ta Muse me vante "Ne séduisit jamais une oreille savante " De cette illusion qu'un autre soit épris ; " Mais la vérité nue a pour moi plus de prix."
Hé quoi ! d'une lecture insipide et glacée Tu prétends attrister mon oreille lassée ! Quoi ! traître, à tes côtés tu prétends m'enchaîner ! A loisir, en détail, tu veux m'assassiner !
Dans les longs bâillements et les vapeurs mortelles Ensevelir l'honneur des œuvres les plus belles ! Et toujours méthodique, et toujours concerté, Des élans d'un auteur abaisser la fierté! Tomber quand il s'élève, et ramper quand il vole !
Ah ! garde pour toi seul ton scrupule frivole. Sois captif dans le cercle obscur et limité Qui fut tracé des mains de l'uniformité. Ravale à ton niveau l'essor audacieux De l'oiseau du tonnerre égaré dans les cieux ; Meurs d'ennui, j'y consens ; sois barbare à ton aise, Mais ne m'accable pas sous un joug qui me pèse ; N'exige pas du moins, insensible lecteur, Que jamais je me plie à ton goût destructeur. Va, d'un débit heureux l'innocente imposture, Sans trop annoncer l'art, embellit la nature, Et les traits que la Muse éternise en ses chants, Récités avec grâce, en seront plus touchants ; Ils laisseront dans l'âme une trace durable, Du génie éloquent empreinte inaltérable ; Et rien ne plaira plus à tous les goûts divers Qu'un organe flatteur déclamant de beaux vers.
Jadis on les chantait : les annales antiques, De Moïse et d'Orphée exaltent les cantiques. Te faut-il rappeler ces prodiges connus, Ces rochers attentifs à la voix de Linus, Et Sparte qui s'éveille aux a(ccents de Tyrthée, Et Therpandre apaisant la foule révoltée? Les poètes divins, maîtres des nations, Savaient noter alors l'accent des passions : L'âme était adoucie et l'oreille charmée, Et même des tyrans la rage désarmée.
Ce fut l'attrait des vers qui fit aimer les lois : L'art de les déclamer fut le talent des rois. Les dieux mêmes, les dieux, par la voix des oracles, ' De cet art enchanteur consacraient les miracles. Chez les fils de Cadmus, peuples ingénieux, Que les sons de la lyre étaient harmonieux ! Que, dans ces beaux climats, l'exacte prosodie Aux chansons des Neuf Sœurs prêtait de mélodie ! On voyait, à côté des dactyles volants,
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Le spondée allongé se traîner à pas lents. Chaque mot chez les Grecs, amants de la mesure. Se pliait de lui-même au goût de la césure. Chaque genre eut son rhythme : en vers majestueux L'épopée entonna ses récits fastueux ; La modeste élégie eut recours au distique ; Àrchiloque s'arma de l'iambe caustique ; A des mètres divers, Alcée, Anacrèon, Prêtèrent leur génie, et leur gloire, et leur nom.
Pour nous, enfants des Goths, Apollon plus avare, A dédaigné longtemps notre jargon barbare. Ce jargon s'est poli ; les Muses, sur nos bords, Ont d'une mine ingrate arraché des trésors. O Racine ! ô Boileau ! votre savante audace Fait parler notre langue aux échos du Parnasse : Ce rebelle instrument rend des accents flatteurs. Vous peignez la nature en sons imitateurs, Tantôt doux et légers, tantôt pesants et graves; Votre Apollon est libre au milieu des entraves ; Et l'oreille, attentive aux charmes de vos vers, Croit de Virgile même entendre les concerts.
Mais ces vers mal rendus perdent leur énergie. Il est une secrète et puissante magie ; Il est un art de lire et de se pénétrer Des transports qu'un auteur nous voulut inspirer ; D'entrer dans sa pensée, et, d'une voix facile, D'assortir en tout temps son organe à son style ; D'atteindre son essor, d'éviter avec lui Et la monotonie, et l'enflure et l'ennui ; D'égayer, à la fois, de la voix et du geste, Ces mots, ces traits piquants d'un railleur vif et leste ; De donner leur couleur aux comiques tableaux Qu'a tracés, en riant, la Muse des Boileaux ; De prendre un ton plus doux, qur) la tendresse anime, Dans ces vers que prononce ou Zaïre ou Monime ; D'emprunter le coup d'œil et l'âme d'un héros, Quand Coligny, d'un mot, fait pâlir ses bourreaux ; De s'élever enfin jusqu'au ton d'un grand homme.
Toi, qui peignis si bien les alarmes de Rome, O Virgile ! tes vers avec art étaient lus, Lorsque tu fis pleurer la mort de Marcellus;
Lorsque tu recueillis ces larmes maternelles, Ces regrets si touchants, ces douleurs éternelles : D'un triste enthousiasme, alors tu t'enivrais ; Pour arracher des pleurs, toi-même tu pleurais.
Et tu viens, froid lecteur, d'une voix indiscrète, Réciter nos beaux vers comme on lit la gazette ! La Muse en vain comptait sur ses enchantements, Tes mains, tes froides mains brisent ses talismans. Loin de persuader, dans ta bouche odieuse, La vérité déplaît, triste et fastidieuse. Sous les traits de l'ennui, la raison perd ses droits ; îl faut et nous instruire et nous plaire à la fois : Qui veut gagner mon cœur doit flatter mes oreilles. Ah ! qu'un rimeur, jaloux du succès de ses veilles, Frémira de t'ouïr, didactique lecteur, Défigurer des vers dont il sera l'auteur ! Ah ! comme à chaque mot que ta bouche estropie, Il murmure en secret de ton audace impie ! Un père, juste ciel ! peut-il voir ses enfants Condamnés, sous ses yeux, à périr tout vivants ! Le poète indigné, qu'un sot lecteur mutile, Fera pour se contraindre un effort inutile ; 11 n'est respect humain qui le puisse arrêter ; La nature souffrante enfin va l'emporter. " Quoi ! bourreau, tu poursuis ! cesse, je t'en conjure, " De faire à mes écrits cette mortelle injure ; " Tu me servirais mieux si tu m'estimais moins ; "Ou ne me lis jamais, ou lis-moi sans témoins."
J'approuve ce transport d'une muse échauffée. Tel on dit autrefois que Rameau, notre Orphée, Dans son juste dépit, avoué d'Apollon, D'un mauvais concertant brisa le violon. Voyez-vous ce cristal, où les yeux d'une belle ' Cherchent de ses attraits une image fidèle? Tel doit être un lecteur : il offre à notre esprit Le miroir animé des beautés d'un écrit. La haute poésie, en merveilles fertile, Veut la double chaleur et de l'âme et du style ; Une verve inspirée, un choix de mots heureux, Toujours mis à leur place et tous d'accord entre eux ; Le rhythme à la raison marié sans contrainte,
Et le fruit du travail sans sa pénible empreinte.
Tous ces traits sont perclus, tout ce prestige est vain,
Si l'art du lecteur manque à l'art de l'écrivain.
Il est mille beautés qu'un voile diaphane
Décèle à l'œil instruit, cache au regard profane ;
C'est le secret du goût: un lecteur éclairé
Soudain vous initie à ce charme ignoré.
D'un rapide coup d'œil il embrasse une page,
Saisit de loin le vers, le mot qui fait image ;
Coule sur les détails faibles ou moins brillants,
Pour donner plus de prix aux morceaux plus saillants ;
Suit de près son auteur, à son esprit se livre,
Et lit moins qu'il ne semble improviser un livre,
Tant il sait à propos, ou moins grave, ou plus fort,
Descendre sans bassesse et monter sans effort.
Combien d'art il lui faut ! C'est peu qu'il fasse entendre
L'organe le plus souple et la voix la plus tendre ;
C'est peu qu'il réunisse à ces premiers talents
Un geste pittoresque et des regards parlants.
Que dis-jeî Ce n'est rien, si le Ciel inflexible,
Pour le rendre éloquent, ne l'a créé sensible.
Ah ! comme en prononçant des vers mélodieux La flamme du génie animera ses yeux !
Comme il captivera nos âmes entraînées ! Comme il fera couler les heures enchaînés ! Comme on se souviendra des vers qu'il aura lus ! Imprimés dans le cœur, ils n'en sortiront plus. O d'une voix fidèle, accord juste et suprême ! C'est mieux qu'un instrument : c'est la musique même Qui note chaque mot, lui donne son accent, Et prête à la pensée un charme plus puissant. Tout poëte le sait ; tout poète cultive L'art de tenir l'oreille enchantée et captive. N'est-ce pas à cet art que tant d'auteurs fêtés Ont dû tous leurs succès dans nos sociétés ? Qui compose avec feu déclame aves ivresse.
Mais sitôt qu'un ouvrage, échappé de la presse, Chez Lejay. chez Duchesne, étale avec orgueil Un frontispice orné de la main de Longueuil, Du goût de l'acheteur son succès va dépendre : Le poëte partout ne peut se faire entendre,
Ni partout, dans le monde, accompagner ses vers ; Ils tomberont, hélas ! s'ils sont lus de travers : Rien ne peut les sauver d'un funeste naufrage.
Crassus, en digérant, veut parcourir l'ouvrage ; Il ouvre avec dédain, prend un ton de censeur, Bâille à chaque syllabe, et se croit connaisseur. Crassus, tout opprimé des vapeurs de sa table, Juge le triste écrit, le trouve détestable, Plaint son argent, se fâche, et déclare, en un mot, Le libraire un fripon et le poëte un sot. Monseigneur le décide, un flatteur s'extasie. Voilà comme on vous lit, voilà comme on vous juge, Infortunés rimeurs ! sans espoir, sans refuge, Vous serez condamnés par de légers esprits, Qui dénigrent souvent ce qu'ils n'ont pas compris ; Leurs dédains aux laquais renverront la brochure»
Que je vous plains surtout, si, pour dernière injure, Vos vers en un café courent se présenter ! Vadius s'en empare et les veut réciter. Il scande pesamment leurs légers hémistiches, Trouve les tours gênés, les ornements postiches, Et les fait trouver tels par son ton de pédant.
Mais Damis, de nos vers admirateur ardent, Damis, qui rapporta des bords de la Garonne L'ineffaçable accent de la race gasconne, Soutient que le poëme est excellent, sandis ! II le prend, il le lit d'un ton de cadédis. A son panégyrique on est loin de souscrire ; Aux dépens de l'auteur son accent vous fait rire ; Et l'auditeur trompé, qu'il lasse jusqu'au bout, Aux vices du poëme impute son dégoût.
Combien d'autres oisons, au débit fade et triste, Pourraient de ces portraits grossir encore la liste ! On se plaint du vain tas des auteurs importuns ; Mais les mauvais lecteurs sont encor plus communs.
Celui-ci, des bergers enflant le dialogue, Change en lambeau tragique une riante églogue, Comme Oreste en fureur fait hurler Corydon, Et veut armer Philis du poignard de Didon, Celui-là, déclamant des riens avec emphase, Se rengorge et s'admire en finissant la phrase,
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Et son œil inquiet, de moment en moment, Va quêter à la ronde un applaudissement.
L'un, trop précipité, ne fait jamais de pause ; L'autre, à chaque syllabe hésite et se repose. Bouffon perpétuel, l'un rit hors de saison ; L'autre, ennuyeux pleureur, s'attendrit sans raison. Il en est qui, sans cesse aux balcons du théâtre, Admirant un acteur dont on est idolâtre, Copiste de son jeu, singe de ses défauts, Gauches imitateurs des accents les plus faux, Se sont fait une longue et puérile étude De ses gestes d'emprunt, de ses tons d'habitude, Et qui, sans vérité, sans grâce, sans chaleur, Sous le talent d'un autre ont étouffe le leur. Ah ! laissons-les briguer, servilement fidèles, L'honneur de ressembler à de mauvais modèles. Il faut être soi-même, et l'on doit bien songer Qu'on ne s'embellit point par un masque étranger: Il ne sied qu'à Pasquin de copier Moncade.
J'ai vu d'autres lecteurs, à l'air mielleux et fade, Sous un faux appareil de sensibilité, D'un esprit sec et froid cacher la nullité. Un rien fait tressaillir leurs fibres susceptibles Des traits de sentiment les plus imperceptibles ; Mais l'imposture perce à travers ces grands mots: L'exagération n'en impose qu'aux sots.
Au sublime, en ce point, si nous voulons atteindre, N'affectons jamais rien ; tout excès est à craindre : Trop de simplicité vaut mieux que trop d'apprêt. L'art qui se fait sentir est un art indiscret ; Le sublime est toujours voisin de la nature.
Gardons-nous d'imiter, dans sa folle lecture, Dans ses roulements d'yeux et ses contorsions, Ce fanatique amant de ses productions, Ce furieux rimeur qui, d'un ton ridicule, Comme un vrai possédé, s'agite, gesticule, Tourmente notre oreille, épuise son gosier, Et croit être sublime à force de crier. Jadis sur son trépied la Sybille tremblante, D'un dieu même remplie, était moins violente. O poètes chéris ! ô troubadours charmants !
Laissez à des jongleurs ces affreux hurlements ;
Soyez simples et vrais : cette fureur maussade
Etonne quelquefois, jamais ne persuade.
A quelque mouvement qu'on se laisse emporter,
Jamais du naturel il ne faut s'écarter.
Vous affectez en vain ce ton d'énergumène,
Cette fausse chaleur, cette voix plus qu'humaine ;
Orateurs forcenés, vos fades oraisons,
Sans émouvoir nos cœurs, déchirent vos poumons.
Oh ! que j'aime bien mieux le lecteur doux et sage,
Dont le feu modéré s'accroît à chaque page,
Et qui, dès son début, sans le prendre si haut,
Ménage sa chaleur et tonne quand il faut.
Ainsi, quand Nivernois veut, aux Muses fidèle, Lire à l'Académie une fable nouvelle, Il sait d'un charme heureux enivrer les esprits ; Chaque vers est saillant, chaque mot a son prix ; Tout fait image en lui, tout sert à l'éloquence, Ses discours, ses regards, et même son silence. Ainsi les Grecs charmés environnaient Nestor ; Il cessait de parler ... on l'écoutait encor.