DES INTONATIONS
Les intonations sont au débit ce que les couleurs ou les ombres sont à un tableau. Celles-ci sont destinées h peindre à l'œil; les autres doivent peindre à l'oreille. De part et d'autre, les objets ne peuvent être nettement caractérisés qu'autant que le peintre ou l'orateur leur donne la couleur ou la nuance qui leur convient ; de part et d'autre ce doit être le même soin, la même attention pour distinguer chaque trait, pour le séparer de celui qui le touche, et pour le présenter individellement avec ses formes particulières, Bien des gens se persuadent que les intonations oratoires sont une chose superflue et purement de luxe : non ; elles ne sont et ne peuvent jamais être que l'expression positive du sentiment ou des caractères. Il n'y a rien dans un discours public lorsqu'elles manquent; mais il n'y a rien non plus, ou plutôt tout y est faux, lorsqu'elles ne sont point en analogie parfaite avec les idées ; plus elles peignent parfaitement un objet, plus elles sont vraies et justes.
Il n'est point un objet de discours qui n'ait d'abord ses
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intonations propres et caractéristiques, qui en embrassent tout l'ensemble, et qui se rapportent à toutes ses parties. C'est le genre du sujet qui détermine ces intonations ; et comme il y a trois genres sous lesquels sont classées tous les ouvrages, savoir : le genre simple, le genre tempère, et le genre élevé, il s'ensuit qu'il n'y a, à proprement parler, que trois sortes d'intonations générales qu'on doit employer dans la lecture ou dans le débit.
Le genre simple comprend les ouvrages d'histoire, les entretiens familiers, les lettres, les fables, les poésies pastorales, les écrits didactiques, les traités d'enseignement public, etc. Dans la lecture ou le débit de ces sortes d'ouvrages, l'on n'a jamais à sortir des bornes d'un ton calme et modéré : rien d'affecté, rien de contraint, aucun mouvement impétueux, aucun élan des grandes passions; tout cela blesserait les convenances et détruirait le charme des productions simples et naturelles.
Mais cette simplicité doit-elle être l'absence de toute espèce d'intonations? ce serait une autre espèce d'exagération. Je comparerai volontiers les intonations qui conviennent au genre simple, à ces coups de pinceau légers que l'on remarque dans un portrait en miniature : quelque délicats qu'ils soient, l'œil les distingue sans peine, et les objets n'en sont pas moins caractérisés et classés. Ainsi, dans la lecture des ouvrages d'un style simple, les intonations, quelque nuancées qu'elles soient, n'en doivent pas moins marquer tous les sentiments et toutes les idées.
Comment faire supporter, par exemple, la lecture ou la récitation des fables, si on n'en relevait pas les tours, les figures, les finesses de sens et surtout les allusions fréquentes, par des inflexions sensibles, aussi justes que variées? Et le genre épistolaire, où l'imagination et le cœur se donnent souvent une si libre carrière ; où tant de choses disparates sont rassemblées en si peu de mots ; comment le lire sans employer des tons qui classent et divisent tant d'objets accumulés, et qui les représentent tous avec leurs divers caractères? Et dans Y histoire, comment faire distinguer la série des faits que l'on parcourt, les portraits des personnages qui sont mis en scène, les actions honorables ou atroces que l'on doit décrire, si
l'on n'a pas l'art de les détacher et de les peindre par des intonations justes et caractéristiques?
Mais si les ouvrages d'un style simple ne peuvent se passer d'intonations, combien n'en exigent pas les ouvrages qui ont plus d'élévation et de force, qui réunissent à la douceur et à la naïveté du genre simple la noblesse des pensées et la vivacité des images du genre élevé î C'est ici qu'on doit commencer à nuancer fortement ses traits et à donner aux diverses affections du cœur Humain des couleurs plus vives et plus animées. Dans ces sortes d'ouvra» ges, il n'est pas rare de passer successivement, et quelquefois d'une manière très-rapide, de la douleur à la joie, de la compassion à l'indifférence, de l'espérance incertaine à la félicité charmée. Touîesjces émotions de l'âme doivent avoir dans la bouche du lecteur une inflexion particulière, comme elles ont dans l'objet qu'il lit un caractère bien marqué. C'est de cet ensemble de tons et d'inflexions, contenus toujours dans de justes bornes, que se compose le charme d'une lecture attachante, d'une lecture qui ne laisse rien perdre, ni du sens positif des expressions, ni de l'intention de l'auteur qui les a employées, qui transmet chaque objet avec sa couleur, chaque passion avec le degré de chaleur qu'elle comporte, chaque fait avec l'intérêt qu'il exige. Ainsi doivent être lus les poëmes didactiques, les drames, la comédie, les épîtres en vers, les satires, et, en général, tous les ouvrages d'imagination et de sentiment destinés à peindre les actions de la vie commune et ordinaire.
Enfin, le genre qui demande les hautes intonations oratoires, est celui qui fait régner dans un ouvrage la noblesse, la dignité, la majesté, la pompe et la force ; on le reconnaît à son impression victorieuse, à laquelle rien ne résiste; à ses pensées grandes et élevées à ses expressions graves, sonores, harmonieuses. C'est un grand fleuve, dit Le Batteux, qui présente un front large et qui roule ses flots avec un grand bruit; il frappe, il étonne, il entraîne. C'est lui qui agite, qui remue les âmes, qui les emporte où il lui plaît, qui nous arrache nos propres pensées et qui nous en donne malgré nous.
Dans la lecture ou le débit des ouvrages de ce beau genre l'âme doit s'élever et prendre en quelque sorte
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une attitude digne du sujet : c'est ici qu'on devient proprement orateur ; les grands objets qu'embrasse le style sublime exigent une manière pompeuse, des intonations riches et fortement nuancées. Ce ne sont point des sentiments doux et paisibles qu'il s'agit de combattre ou de réveiller, comme dans le style tempéré ; ce sont des passions fortes qu'il faut exalter ou terrasser ; ce sont de grands caractères qu'il s'agit de peindre, de grandes causes qu'il faut discuter, des actions extraordinaires qu'il s'agit de célébrer. Au milieu de tant d'intérêts puissants, comment l'orateur pourrait-il rester froid ou monotone, sans blesser toutes les convenances, sans être dans un contre-sens perpétuel d'autant plus ridicule, que les beautés qu'il flétrit par sa diction, percent quelquefois, et ne servent qu'à montrer la disproportion immense qui existe entre l'insuffisance de ses moyens et les choses dont il s'est rendu le maladroit organe. Au genre élevé appartiennent l'épopée, la tragédie, l'ode, les discours solennels, les oraisons funèbres, etc.
Au reste, dans nos analyses nous serons en état d'apprécier davantage les différences frappantes qui doivent exister dans le débit des ouvrages qui sont écrits dans les trois genres dont nous venons de parler.
ARTICLE TROISIEME