BONNARD
Il a tel déplaisir qu'elle craint plus encore. Je ne suis pas de ceux qui font leur volupté Des embarras charmants de la paternité, Pauvres dans l'opulence, et dont la vertu brille À se gêner quinze ans pour doter leur famille ; De ceux qu'on voit pâlir, dès qu'un jeune éventé Lorgne en courant leur femme assise à leur côté, Et, geôliers maladroits de quelque Agnès nouvelle,
Sans fruit en soins jaloux se creuser la cervelle.
Jamais le bon plaisir de madame Bonnard
Pour danser jusqu'au jour ne me fait coucher tard,
Ne gonfle mon budget par des frais de toilette ;
Et jamais ma dépense, excédant ma recette,
Ne me force à bâtir un espoir mal fondé
Sur le terrain mouvant du tiers consolidé.
Ainsi, sans trouble aucun, couché près de ma caisse,
Je m'éveille à la hausse ou m'endors à la baisse.
A deux heures je dîne : on en digère mieux.
Je fais quatre repas comme nos bons aïeux,
Et n'attends pas à jeun, quand la faim me talonne,
Q,ue ma fille soit prête ou que ma femme ordonne.
Dans mon gouvernement despotisme complet :
Je rentre quand je veux, je sors quand il me plaît ;
Je dispose de moi, je m'appartiens, je m'aime,
Et sans rivalité je jouis de moi-même.
Célibat ! célibat ! le lien conjugal
A ton indépendance orTre-t-il rien d'égal ?
Je me tiens trop heureux, et j'estime qu'en somme
Il n'est pas de bourgeois récemment gentilhomme,
De général vainqueur, de poète applaudi,
De gros capitaliste à la bourse arrondi,
Plus libre, plus content, plus heureux sur la terre,
Pas même d'empereur, s'il n'est célibataire.