I. — Du repos de la rime
Faut-il, en récitant des vers, s'attacher à faire sentir la rime, à la marquer par des inflexions particulières ou par des repos, et lui sacrifier l'unité de la pensée? ou bien
36 LE LECTEUR ET l'oRATEUR FRANÇAIS.
faut-il que, malgré cette forme de versification, la pensée conserve îa même liberté que dans la prose, et qu'on débite les vers sans s'arrêter ni fléchir la voix qu'aux endroits où le sens s'arrête et se coupe ?
A cette question, il est facile de répondre que l'agrément de la rime, si toutefois c'est un agrément, n'est point à comparer avec le charme du nombre et de la mesure qui constituent bien plus réellement l'essence de îa poésie, et qu'il s'agit surtout de faire sentir dans le débit des compositions poétiques. Une syllabe terminée ; par un certain son n'est pas une beauté par elle-même ; ce n'est tout au plus qu'une beauté de rapport qui consiste dans une uniformité de désinence entre le dernier mot d'un vers et le dernier mot du vers correspondant ; on n'entrevoit même cette beauté, qui passe comme un éclair, qu'au bout de deux vers, et après avoir entendu le dernier mot du second, qui rime au premier. L'expression du rhythme et du nombre, au contraire, est une beauté qui frappe et brille toujours, et c'est celle qu'il ne faut jamais cesser de présenter à l'oreille et à l'esprit des auditeurs. La coupe de la pensée ou des images à l'endroit où tombe la rime détruirait souvent la marche ferme et vigoureuse des idées. C'est pourquoi, dans la récitation de la'poésie comme dans celle de la prose, la pensée doit conserver tout sa liberté, soit qu'elle se coupe également ou inégalement par les périodes, les membres et les incises; renonciation doit être partout juste, libre, pleine et régulière; nulle part elle ne doit se ressentir de la contrainte des chaînes ou des formes de la versification. Il faut dire les vers sans s'arrêter ni fléchir la voix qu'aux endroits où le sens s'arrête, se coupe et demande l'inflexion.
Iï. — Du repos de V hémistiche.
Tout ce que nous venons de dire touchant le repos de la rime doit à plus forte raison s'appliquer à celui de l'hémistiche ; car, si l'on y fait attention, on voit que le repos de l'hémistiche est souvent et très-souvent l'endroit où l'on doit s'arrêter le moins, et qu'il y a un grand nombre d'autres repos dont la dissémination, tantôt à
la première, à la deuxième ou à la troisième syllabe du vers, tantôt à la huitième et à la neuvième même, peut jeter la plus grande variété dans les nombres de la poésie, et rompre ainsi l'uniformité du grand repos après l'hémistiche quand il est commandé par la coupe du sens. Prenons au hasard quelques exemples.
Repos à la première syllabe :
Oui, j je viens dans son temple adorer l'Eternel ;
A la seconde,
Je viens, | selon l'usage antique et solennel, Célébrer, etc.
(Athalie.)
Tout, | s'il est généreux, | lui prescrit cette loi, Mais tout, — s'il est ingrat J lui parle contre moi.
(Britannicus.)
Dans ces deux derniers vers, les repos à l'hémistiche sont de rigueur ; mais, indépendamment, il y en a un dans le premier vers, après la première syllabe, et un autre dans le second, après la deuxième.
Repos à la troisième syllabe et à la neuvième :
Plût aux dieux j que vous-même eussiez vu | de quel zèle Cette troupe entreprend une action si belle !
(Cinna.)
Remarquez en passant combien il serait défectueux de mettre le repos à l'hémistiche et à la fin du premier vers.
Repos à la quatrième :
Mais l'exemple j souvent n'est qu'un miroir trompeur.
(Cinna.)
L'abbé Delille est un de nos poètes qui a su rompre le mieux l'uniformité du vers alexandrin, en transportant à son gré les nombres, et en forçant le lecteur à suivre sa pensée à travers des tirades entières.
38 LE LECTEUR ET l'oRATEUR FRANÇAIS.
Vous marchez, | l'horizon vous obéit, | la terre S'élève ou redescend, etc.
A leur terrible aspect je tremble, j et de leur cime L'imagination me suspend sur l'abîme.
L'univers ébranlé s'épouvante, | le Dieu,
D'un bras étincelant dardant un trait de feu, etc.
Enfin le repos à l'hémistiche entre si peu dans les conditions de la récitation de la poésie, que lorsque, par le sens, on est forcé de l'observer dans une longue suite de vers, les plus grandes beautés en souffrent et deviennent en quelque sorte fastidieuses ; cependant, ceux qui ont du goût et une longue habitude de bien dire les vers, savent, dans ces passages mêmes, rendre leur débit brillant, naturel et agréable.
Leur méthode consiste, tantôt à bien faire sentir le repos dont il s'agit ou à l'affaiblir ; tantôt à ralentir ou à précipiter le débit, selon toutefois que les idées le comportent ; quelqusfois à lier quelques mots du vers précédent au vers suivant ; mais le plus souvent leur art consiste à bien rendre le mot de valeur, ou à placer une pause quelconque dans l'un des deux hémistiches ; les inflexions qui en résultent couvrent ou affaiblissent celles que nécessite la structure des vers. Ces divers moyens de réveiller l'attention, de jeter de la variété dans la lecture ou le débit de la poésie sont d'un usage si fréquent, qu'il ne sera pas hors de propos de donner quelques détails sur ce qu'on appelle accent oratoire, mot de valeur, pauses.
1° Accent. — La déclamation est une espèce de chant, parce qu'elle admet des intonations plus élevées ou plus basses, plus fortes ou plus faibles, des tenues sur des longues, des accélérations ou des ralentissements, enfin des inflexions destinées à préparer la chute ou les différents repos. Toutes ces modifications de la parole résultent principalement de Relèvement et de l'abaissement de la voix lorsque la prononciation tend à un repos quelconque. Cet élèveraient et cet abaissement est ce qu'on appelle accent oratoire. Cet accent est ordinairement placé sur l'une des trois syllabes qui précèdent le repos, quelquefois sur la quatrième, et même plus loin,
selon que l'on exprime un sentiment plus ou moins élevé, une passion plus ou moins violente. C'est le sens suspendu, le ton suppliant, menaçant ; celui de la surprise, de la plainte, de la frayeur* etc., qui décide de l'élévation ou de l'abaissement de la voix sur telle ou telle syllabe ; et quelquefois le même sentiment est susceptible de différentes inflexions. Nous n'en citerons qu'un exemple :
Malheureuse ! quel mot est sorti de ta bouche !
Ce vers peut se déclamer de façon que la voix, élevée sur la première syllabe de malheureuse, s'abaisse sur les trois dernières, que la voix se relève sur la première de quel mot, et descende sur la seconde, et qu'elle remonte sur la troisième de ce nombre, est sorti, et retombe sur la fin du vers.
Malheureuse ! quel mot est sorti de ta bouche !
On peut aussi, et peut-être aussi bien, le déclamer dans une modulation contraire, en abaissant les syllabes que nous venons d'élever, et en élevant celles que nous avons abaissées.
Malheureuse ! quel mot est sorti de ta bouche !
L'art de bien déclamer consiste singulièrement à accentuer plus ou moins la parole, selon le genre d'élocution, et à l'accentuer toujours avec justesse et sobriété. C'est Yaccent qui donne du caractère à l'expression, de l'esprit, de la vérité, de la variété à la lecture, de la vie et de l'âme à la déclamation; mais il faut prendre garde de n'y pas mettre une fausse finesse, une fausse chaleur ou une emphase déplacée : rien n'est plus ridicule que l'affectation qui fait un contre-sens.
2° Mot de valeur. — On peut prononcer un mot de plusieurs manières, et par ce moyen lui donner autant d'expressions différentes. En principe général, quand un mot est fort par lui-même, comme horreur, sacré, il est inutile de le renforcer, il suffit de le bien articuler. Il y a des mots qui demandent une prononciation simple, sans fermeté, comme ceux-ci : honte, vertu, bonheur, enfin tous ceux qui expriment des affections
douces. Au contraire, dans vice, crime, coupable, etc., il faut appuyer, articuler plus fortement, plus ou moins longuement. Nous choisirons, entre autres exemples, le mot flatteur dans le rôle de Manlius, lorsque celui-ci répond aux reproches du consul Valérius, et que, parlant de la complaisance des sénateurs à l'égard de Camille, il dit :
Vos éloges flatteurs ne parlent que de lai.
La manière de prononcer brièvement, Va caractérise on ne peut mieux l'ironie amère. Dans la même pièce, îe mot lâche de cet hémistiche adressé à Servilius :
Lâche, indigne Romain. . . .
prononcé en appuyant très-longtemps sur Va, qui est long, produit aussi beaucoup d'effet et peint bien le reproche terrible et foudroyant d'une grande âme trahie. Dans Athalie le mot chiens, prononcé par Joad devant Mathan, lorsqu'il lui dit :
Les chiens, à qui son bras a livré Jezabel ;
ce mot chiens, prononcé brièvement, produit un grand effet. Dans les imprécations de Médée, la manière d'appuyer sur Vi en prononçant le mot f abîmerai de ce vers :
J'abîmerai Corinthe et son peuple insolent,
rend le mot abîmer synonyme d'écraser.
C'est ainsi que, dans le langage animé, il faut distinguer les mots frappants où la force du sens réside, et les teindre en quelque sorte du sentiment qu'ils expriment. Quelquefois ce ton est aussi bien indiqué par un ton particulier de la voix que par un renforcement de l'accent. La seule règle que l'on puisse prescrire pour apprendre à rendre les mots de valeur, c'est de se faire une juste idée de la nature et de la force des pensées ou des sentiments que l'on veut exprimer. C'est un exercice continuel de l'attention et du bon sens, dont les résultats sont trop importants pour être dédaignés.
3° Pauses. — Après le renforcement de la voix, c'est aux pauses qu'on doit donner son attention. Nous n'en distinguerons que de deux espèces, les pauses expressives et celles qui servent à marquer le sens. La pause expressive est celle que l'on fait aptes avoir dit un mot ou une phrase sur laquelle on veut fixer l'attention des auditeurs, et quelquefois même avant de dire un mot ou une phrase. Ces pauses produisent un effet à peu près semblable à celui du renforcement de la voix ; les mêmes règles leur sont applicables, surtout celle qui prescrit de ne pas les répéter trop souvent; car, destinées à fixer plus particulièrement l'attention des auditeurs et à leur donner l'espoir d'entendre quelque chose de remarquable, elles ne produisent que le dégoût si cette attente n'est pas remplie.
L'usage le plus général des pauses est de marquer les divisions que le sens introduit dans une phrase, et en même temps de faciliter la respiration et de flatter l'oreille. Les placer à propos et dans le juste degré qu'il convient, est un des points les plus délicats et les plus difficiles du débit. Dans la lecture comme dans la déclamation, outre les repos qui sont marqués par la ponctuation, on peut et l'on doit souvent en faire d'autres sans reprendre haleine: par exemple, après quelques conjonctions, après le sujet d'un verbe, entre un substantif et son modificatif quand il y a énumération, et, par la même raison, entre un verbe et son régime ; c'est ce qui constitue les semi-tons au moyen desquels on distingue, on nuance faiblement les objets par de légères inflexions que le goût seul et la précision naturelle prescrivent ; c'est pour cela qu'il y a si peu de gens qui sachent lire de manière à se faire écouter avec plaisir, dit Batteux.
Au reste, dans les grandes passions, les repos ne suivent guère les règles de la ponctuation ordinaire ; chacune d'elles en a qui lui sont propres, comme nous le verrons dans les analyses.