DE LA LECTURE ET DU DEBIT DES PRINCIPALES
ESPècES DE POESIES.
Le caractère de noblesse, de familiarité, de popularité^ le degré d'élévation ou d'abaissement qu'on peut donner à l'élocution, depuis le bas jusqu'au sublime, c'est ce qu'on appelle ton. Ainsi l'on dit que le ton de la tragédie et de l'épopée est majestueux ; que celui de l'histoire est noble et simple ; que celui de la comédie est familier, quelquefois populaire.
Ton se dit aussi des autres caractères que l'expression reçoit de la pensée, de l'image, du sentiment : le ton triste de l'élégie, le ton galant du madrigal, le ton léger de la plaisanterie, le ton pathétique, le ton sérieux, etc.
On voit par là que, non-seulement le débit doit avoir plusieurs tons îelativement aux diverses espèces de compositions, aux divers personnages qui y sont introduits ; mais encore prendre sans détonner différentes modulations, toujours en parfaite harmonie avec les pensées, les images, les sentiments : c'est en cela que consiste la déclamation, dont on ne parviendra jamais à fixer le véritable mode d'une manière sensible et positive que par des analyses justes, claires et précises. Ce n'est pas que nous prétendions apprendre cette magie de débit que l'âme seule peut donner ; le génie ne s'enseigne pas. Qu'on ne croie pas aussi que nous ayons pour but d'apprendre à réciter un morceau de poésie comme on enseigne une chanson à un enfant. Qui ne sait qu'avant de parler il faut savoir penser ? que l'intelligence seule, la vive représentation d'un objet peut émouvoir l'âme, et que la parole n'est que l'écho du sentiment ?
Ainsi, pour se servir utilement des analyses, il ne faut point que l'élève les lise pour apprendre vaguement à rendre son débit moins monotone, mais il faut qu'il les médite profondément ; il faut qu'il examine les passages où la prononciation doit être plus ou moins simple, plus ou moins digne, plus ou moins lente, plus ou moins rapide ; les tons, les semi-tons, les nuances, enfin les
divers repos, les suspensions de la voix, ses éclats, ses tenues, etc. Par là, il s'habituera insensiblement à remarquer et à distinguer les diverses espèces d'harmonie et de style, les images et les pensées ; à suivre les passions dans leurs plus légères ramifications, et à peser jusqu'à la valeur des mots les plus simples en apparence, pour donner à tous ces objets l'expression et les couleurs les plus convenables.
Après une telle étude, si elle est bien faite, l'élève se sentira comme électrisé. C'est alors le moment d'apprendre par cœur et d'essayer à demi-voix ou par la pensée les tons et les gestes ; et lorsqu'il sera parvenu à réciter sans hésiter l'écrit tel qu'il a été analysé, c'est alors seulement qu'il devra se livrer à plusieurs reprises, mais toujours avec mesure, à ses sentiments ou à son enthousiasme ; alors seulement ses intonations, ses gestes seront à lui, parce que l'expression de toutes ses facultés morales et physiques seront en parfaite harmonie ; alors il commencera à justifier le principe de Fénélon et de tous les grands maîtres, que pour bien déclamer il faut passer des mains de l'art dans celles ie la nature, ou, mieux encore, cette pensée moins connue que profonde du philosophe de Montbar, que le génie n'est qu'une plus grande aptitude à la patience.
Après avoir ainsi déclamé une narration ou une ode, etc , l'élève analysera des morceaux analogues en faisant toujours précéder ce travail par des analyses ou des remarques littéraires. C'est dans ces vues, qu'après avoir donné séparément des observations particulières sur la lecture ou le débit qui convient aux espèces de poésies que l'on récite communément, et avoir rendu ces préceptes bien sensibles par des analyses, nous y ajouterons le recueil des morceaux les plus brillants de notre littérature.
ARTICLE PREMIER