DU DEBIT DE LA POESIE PASTORALE
Telle qu'une bergère, au plus beau jour de fête,
De superbes rubis ne charge point sa tête,
Et sans mêler à l'or l'éclat des diamants,
Cueille en un champ voisin ses plus beaux ornements:
Telle, aimable en son air, mais humble dans son style,
Doit éclater sans pompe une élégante idylle.
Son ton simple en naïf n'a rien de fastueux,
Et n'aime point l'orgueil d'un vers présomptueux.
Il faut que sa douceur flatte, chatouille, éveille,
Et jamais de grands mots n'épouvante l'oreille.
Mais souvent en ce style un rimeur aux abois,
Jette là de dépit la flûte et le hautbois ;
Et follement pompeux dans sa verve indiscrète,
Au milieu d'une églogue entonne la trompette.
De peur de l'écouter, Pan fuit dans les roseaux,
Et les Nymphes, d'effroi, se cachent sous les eaux. Au contraire, cet autre, abject en son langage, Fait parler ses bergers comme on parle au village ; Ses vers plats et gossiers, dépouillés d'agrément, Toujours baisent la terre et rampent tristement. On dirait que Ronsard, sur ses pipeaux rustiques, Vient encor fredonner ses idylles gothiques, Et changer, sans respect de l'oreille et du son, Lycidas en Pierrot et Phylis en Toinon. Entre ces deux excès, la route est difficile ; Suivez, pour la trouver, Théocrite et Virgile. Que leurs tendres écrits, par les grâces dictés, Ne quittent point vos mains, jour et nuit feuilletés.
D'après ces préceptes de Boileau, il est aisé de se former une idée du ton avec lequel on doit dire les pièces pastorales.
Il doit être simple, c'est-à-dire sans faste, sans apprêt, mais plein d'ingénuité, de candeur et d'aisance.
Il doit être doux. La douceur se sent mieux qu'on ne peut l'expliquer ; c'est un certain moelleux mêlé de délicatesse et de sensibilité dans l'expression des pensées et des sentiments.
En général, on doit éviter dans le débit des pièces pastorales tout ce qui sentirait l'afféterie et surtout la déclamation ; mais, comme ce sont ordinairement des gens d'esprit qui inspirent les bergers poétiques, et qu'il est bien difficile qu'ils s'oublient toujours assez euxmêmes pour ne point se mettre quelquefois à la place des bergers, il faut, corrigeant cette méprise, qu'on s'exprime toujours avec une sorte de timidité gracieuse qui fasse sentir, la simplicité des personnages mis en scène, au milieu même d'un récit pompeux.