DU DEBIT DE L APOLOGUE
Le caractère de cette sorte de poésie est d'être simple, familier, riant, gracieux, naturel et surtout naïf-
Quant à la mesure des vers qu'elle emploie, elle est tellement arbitraire, le ton en est si uni, qu'il ne semble pas exiger plus de déclamation qu'une lettre, un dialogue, ou tout autre ouvrage en prose de cette sorte.
Cependant, quelque simple que soit l'apologue, il y entre des tours, des figures, des finesses de sens, et surtout des allusions fréquentes qui en rendent la lecture extrêmement difficile. Aucun genre de poésie n'exige peut-être autant de goût, autant de délicatesse, autant de justesse et de variété dans les inflexions. Citons en exemple la fable de la Laitière et du pot au lait, qui est un chef d'oeuvre de naïveté, et appliquons en même temps à cette fable les règles de lecture qui conviennent en général à l'apologue :
Perrette, sur sa tête ayant un pot au lait
Bien posé sur un coussinet, Prétendait arriver sans encombre à la ville.
Le second vers, qui a moins de syllabes que les deux autres, et qui semble mis là par réflexion, doit être prononcé comme s'il était en parenthèses ; c'est-à-dire, d'un demi-ton plus bas que le premier et le troisième vers, qui doivent être récités sur le même ton.
Légère en court vêtue, elle allait à grands pas ; Ayant mis, ce jour-là, pour être plus agile, Cotillon simple et souliers plats.
La voix, après s'être soutenue l'espace de deux grands vers, doit tomber avec grâce sur le dernier mot du troisième.
Notre Jaitière, ainsi troussée,
Comptait déjà dans sa pensée Tout le prix de son lait, en employait l'argent,^ Achetait un cent d'œufs, faisait triple couvée.
Le repos que l'on doit observer à chacun de ces membres, doit être un peu plus marqué que dans les cas ordinaires ; tout cela, au reste, veut être dit simplement, sans presque aucune nuance de ton; mais le vers qui suit doit faire élever la voix :
La chose allait à bien par son soin diligent.
L'auteur semblait compter avec la laitière, et entrer dans sa rêverie ; puis, tout à coup, perdant cette attention qu'il paraissait donner à ses calculs, il se raille d'elle. Le ton doit contribuer à faire sortir du corps du récit cette dernière expression en y mettant de la vivacité.
Il m'est, disait-elle, facile D'élever des poulets autour de la maison ;
Le renard sera bien habile S'il ne m'en laisse assez pour avoir un cochon.
C'est maintenant la laitière qui parle ; il est essentiel de donner à son discours le ton d'une personne fort persuadée de la réalité de ses projets.
Le renard sera bien habile.
Rien n'exprime mieux la confiance où elle est que ce vers.
En voici deux autres qui sont de la plus grande naïveté, et il faut bien du goût pour les réciter du ton que La Fontaine devait y donner en les composant :
Le porc à s'engraisser coûtera peu de son ;
Il était, quand je l'eus, de grosseur raisonnable.
Le second achève de peindre l'enthousiasme de Perrette ; il veut être dit comme par réminiscence d'un bien acquis à un prix fort au-dessous de sa valeur, et qu'on se félicite d'avoir en sa possession à si bon compte. Perrette a acheté un porc, elle l'a vu ; il était déjà fort; elle a été très-contente du marché. Ses projets, ses désirs sont réalisés dans sa tête. Ce n'est déjà plus
l'argent qu'elle compte gagner sur son lait qui l'occupe agréablement, c'est celui qu'elle retirera de la vente de son cochon (qu'elle n'a pas encore acheté :)
J'aurai, le revendant, de l'argent bel et bon.
On sent avec quel ton de complaisance on doit prononcer bel et bon ; il faut appuyer sur ces mots.
Et qui m'empêchera de mettre en norte étable, Vu le prix dont il est, une vache et son veau, Que je verrai sauter au milieu du troupeau!
Il faut rendre ce vers avec un sentiment de joie.
Perrette, là dessus, saute aussi transportée :
Le lait tombe ; adieu veau, vache, cochon, couvée.
La différence du ton doit faire apercevoir dans le premier vers que Perrette ne parle plus, et que le poëte reprend la parole. Transportée, au bout du vers, n'est pas mis indifféremment ; la voix doit se soutenir sur ce dernier hémistiche, et plus s'éteindre sur le lait tombe ; elle appuiera ensuite sur veau, vache, cochon, couvée, pour marquer rénumération, et la fable sera ainsi rendue de façon à être goûtée de ceux à qui on la racontera.
Il est aisé de comprendre, par ces détails, quels sont à peu près les devoirs d'un lecteur intelligent quand l'apologue fait son objet. Ils peuvent se réduire à ceux-ci :
I. Saisir le caractère et les intérêts de chaque acteur de la fable, et pour cela peser jusqu'à une expression, en apparence indifférente, mais jointe cependant quelquefois par le poëte aux noms des animaux, pour caractériser chaque personnage qu'il introduit sur la scène.
II. Remarquer les tons et les figures, les faire paraître dans toute leur énergie. La répétition, par exemple, en élevant la voix sur le mot qui a déjà été dit, et que l'on répète pour donner plus de force et plus de grâce au discours :
Grippeminaud leur dit; Mes enfants approchez, Approchez, je suis sourd
La gradation, en fortifiant le ton par degré :
D'abord il s'y prit mal, puis un peu mieux, puis bien, Puis enfin il n'y manqua rien.
La disjonction, en faisant sentir, par un plus long repos aux virgules, que les particules sont ôtées :
Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi, Je m'écarte, je vais détrôner le Sophi.
On m'élit roi, mon peuple m'aime, Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant. Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même,
Je suis Gros-Jean comme devant.
Voilà pour ce qui concerne les figures des mots ; viennent ensuite les figures des pensées, qu'on exprime aussi différemment.
1° L'apostrophe, en élevant tout d'un coup la voix avec une espèce de transport plus ou moins sensible, suivant que l'occasion l'exige :
Deux coqs vivaient en paix : une poule survint,
Et voilà la guerre allumée. Amour, tu perdis Troie !
2° L'interrogation, en mettant de la vivacité dans le ton :
Mais, dites-moi, tenez-vous table ?
Que sert à vos pareils de lire incessamment ?
C'est l'homme riche qui parle ainsi au savant dans la fable intitulée : l'Avantage de la science. Ce que dit la Mouche à la Fourmi doit être récité de même :
Mais ma mignonne, dites-moi, Vous campez-vous jamais sur la tête d'un roi, D'un empereur ou d'une belle 1
3° La métaphore, en appuyant sur les expressions figurées, afin d'en faire surtout remarquer la hardiesse :
Le luxe et la folie enflèrent son trésor.
La parque et les ciseaux
Avec peine y mordaient
Quel tour pour exprimer un sanglier dur à tuer !
4° La description, en variant le ton à chaque trait qui forme le tableau, comme dans cette peinture du héron:
48 LE LECTEUR ET l'oRATEUR FRANÇAIS.
Un héron au long bec, emmanché d'un long cou, Un jour sur ses longs pieds allait, je ne sais où.
Dans celle des petits hiboux :
De petits monstres fort hideux, Rechignes, un air triste, une voix de Mégère.
5° La correction s'exprime en donnant à la voix cette inflexion qu'on remarque dans le ton d'un homme qui se reprend :
Depuis qu'il est des lois, l'homme, pour ses péchés,
Se condamne à plaider la moitié de sa vie ;
La moitié ! les trois quarts, et bien souvent le tout.
6° L'antithèse, en essayant de mettre entre les tons la même opposition qui se trouve entre les objets que cette figure fait contraster :
On se levait trop tard, on se levait trop tôt :
Puis du blanc, puis du noir, puis encore autre chose.
Monsieur court, monsieur se repose.
7° L'antioccupation, en distinguant par le ton les objections, ou les demandes des personnes qui sont supposées attaquer ou interroger l'auteur, d'avec les réponses qu'il leur fait :
Vraiment, me diront les critiques,
Vous parlez magnifiquement
De cinq ou six contes d'enfant.
Censeurs; en voulez-vous qui soient plus authentiques, Et d'un style plus haut 1 en voici : les Troyens, etc.
III. Faire apercevoir le passage du récit à l'action, ou des discours des animaux aux réflexions du poëte. Exemple : les Canards disent à la Tortue :
Voyez-vous ce large chemin?
Nous vous voiturerons par l'air en Amérique.
Vous verrez mainte république, Maint royaume, maint peuple, et vous profiterez Des différentes mœurs que vous remarquerez. Ulysse en fit autant. On ne s'attendait guère
De voir Ulysse en cette affaire.
On conçoit bien que pour rendre cette dernière réflexion, il est nécessaire de changer de ton, et de prendre celui d'un homme qui s'égaie du propos grotesque, qu'il suppose avoir été tenu par les Canards.
IV, Distinguer encore, par la variation des tons, les questions et les réponses des différents interlocuteurs qui se trouvent dans une même fable :
Que fesiez-vous au temps chaud 1
dit la Fourmi à la Cigale :
— Je chantais, ne vous déplaise.
— Vous chantiez, j'en suis fort aise, Eh bien, dansez maintenant.
V. Enfin, varier les inflexions de la voix suivant que les expressions l'exigent ; elles sont tantôt hardies :
Le temps qui toujours marche, avait pendant deux nuits
Echancré, seJon l'ordinaire, De l'astre au front d'argent la face circulaire ;
tantôt sublimes, comme dans ces vers, en parlant de l'astrologie judiciaire :
Dieu (dit La Fontaine,) Aurait-il imprimé sur le front des étoiles Ce que la nuit des temps renferme dans ses voiles 1
Tantôt les expressions sont riches :
Le sage Regarde à ses pieds les favoris des rois ; Il lit au front de ceux qu'un vain luxe environne, Que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne.
Tantôt elles sont brillantes :
L'ombre et le jour luttaient dans les champs azurés... Sur les ailes du temps la tristesse s'envole ; Le temps ramène les plaisirs
Tantôt elles sont naïves :
Un lièvre en son gîte songeait ; Car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe î
50 LE LECTEUR ET l'oRATEUR FRANÇAIS.
Deux rats cherchaient leur vie ; ils trouvèrent un œuf,
Le diner suffisait à gens de cette espèce,
Il n'était pas besoin qu'ils trouvassent un bœuf.
Enfin elles sont gracieuses : en parlant de la mort du
Rien ne trouble sa fin ; c'est le soir d'un beau jour.
Il y a certains vers isolés, qui demandent un goût exquis pour être dits du ton qu'il faut ; tels sont ceux-ci, que je tire de la fable intitulée : La Cour du Lion :
Ce monseigneur de lion-là Fut parent de Caligula.
Telle est aussi cette réflexion de Garo, dans celle du Gland et de la Citrouille :
On ne dort point, dit-il, quand on a tant d'esprit.
Et encore, lorsque dans celle des deux Amis, après avoir dit :
Deux vrais amis vivaient au Monomotapa, L'un ne possédait rien qui n'appartînt à l'autre,
il ajoute :
Les amis de ce pays-là Valent bien ceux du nôtre.
Il a été facile de s'apercevoir que tous les exemples dont nous nous sommes servis pour établir les principes de débit qui conviennent à l'apologue, appartiennent à notre immortel La Fontaine. Nous avons voulu montrer, par ce choix, que c'est surtout dans les fables de cet inimitable poëte qu'il faut prendre ses sujets, lorsqu'on veut s'essayer utilement au débit de ce genre. "Je ne connais pas, dit l'abbé Maury, d'ouvrage plus propre aux premiers exercices de lecture et de débit que le recueil des fables de La Fontaine. Il réunit, " ajoute ce judicieux auteur," au plus haut degré les nuances les plus variées, pour avertir et pour diriger, à chaque ligne, le goût du lecteur par la simplicité et le naturel des récits, le mélange des tours, la rapidité des trats, la pompe de certaines descriptions, l'intérêt d'un
dialogue coupé, vif et serré, qui s'élève quelquefois à la plus haute poésie et à la plus sublime éloquence. C'est après ces premiers essais qu'on peut lire ou débiter, avec autant de confiance que de profit, les poètes et les orateurs, en déclamant tantôt debout, tantôt assis, quelquefois même, comme le demandait sagement Rolîin, pour s'assurer une contenance décente, en s'appuyant sur une chaise ou sur un bureau, qui deviennent une espèce de tribune aux haragues. C'est ainsi qu'il faut étudier la tactique du barreau et de la chaire."
Quoique dans nos préceptes sur le débit de l'apologue nous ayons pleinement justifié ce passage de l'abbé Maury, néamoins, afin do le rendre plus sensible, nous ajouterons l'analyse des Animaux malades de la peste. C'est une des fables de La Fontaine qui renferment le plus de beautés de détail ; il faut une attention toute particulière pour la réciter avec grâce et avec tous les tons convenables :
Un mal qui répand la terreur, Mal que le Ciel, en sa fureur, Inventa pour punir les crimes de la terre, La peste.
Ce début est admirable. Il semble que l'auteur, pénétré d'horreur et de pitié, veuille éviter de nommer ce fléau dont il va décrire les funestes effets. Il effraie d'avance le lecteur en définissant cette horrible punition de nos crimes. Il le tient en suspens pour l'émouvoir davantage, et laisse enfin échapper les mots affreux :
La peste, puisqu'il faut l'appeler par son nom.
Cette suspension pleine d'art doit être bien marquée par le récit. Il faut appuyer sur la répétition qui est au commencement, réciter avec majesté le troisième vers, élever ensuite la voix, après un petit repos, pour prononcer la peste, et achever d'un ton bas : puisqu'il faut V appeler par son nom.
Capable d'enrichir en un jour PAchéron.
Quelle métaphore ! Le ton le plus beau, le plus soutenu, est nécessaire pour bien exprimer ce vers.
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Fesait aux animaux la guerre.
Celui-ci doit être dit avec un sentiment de compassion.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés.
Ici les expressions sont tristes, et demandent la même tristesse dans le ton. Mais tous étaient frappés : là il faut faire sentir vivement la répétition du mot tous.
On n'en voyait point d'occupés A chercher le soutien d'une mourante vie ; Nul mets n'excitait leur envie.
Ni loups ni renards n'épiaient La douce et l'innocente proie.
Peut-on rien voir de plus touchant que cette description ? Il n'y a pas un mot qui ne porte au cœur. On y remarque cette molle et douce négligence qui caractérise si bien la douleur. La même négligence doit régner dans le récit.
Les tourterelles se fuyaient,
Plus d'amour ; partant plus de joie.
Ces deux vers, qui sont charmants, et qui achèvent d'intéresser le lecteur en faveur des animaux, doivent être dits, ce nous semble, d'un ton un peu plus élevé que ceux qui les précèdent. C'est ici le comble du malheur. Les tourterelles, ces oiseaux si tendres, les symboles de la fidélité, sacrifiaient leur amour même à l'horreur de la contagion : elles se fuyaient ; tous les plaisirs étaient perdus pour elles. Il n'est pas possible de fixer la manière de faire sentir tout cela par le récit ; c'est le goût, c'est le sentiment qui doit guider la voix de celui qui a ces vers à réciter. On y reconnaît le molle et facetum d'Horace :
Le lion tint conseil, et dit : Mes chers amis, Je crois que le Ciel a permis Pour nos péchés cette infortune.
Le passage de la description de la peste au discours du Lion est si marqué, qu'il n'est pas nécessaire d'avertir de changer de ton en cet endroit ;
Que le plus coupable de nous Se sacrifie aux traits du céleste courroux, Peut-être il obtiendra la guérison commune.
On sent que la voix, en récitant ces vers et surtout le dernier, doit recevoir cette inflexion qu'on remarque dans le ton de quelqu'un qui, étant arrivé au comble du malheur, compte à peine sur une dernière ressource. C'est ce que signifie le peut-être qui commence le troisième vers.
L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents On fait de pareils dévouements.
Ceci doit être dit d'un ton sérieux et même un peu grave. C'est le Lion, le roi des animaux, qui cite l'histoire, dans un cas où il est question de sauver tout l'Etat, en sacrifiant un de ses membres.
Ne nous flattons donc point, voyons sans indulgence L'état de notre conscience.
Le Lion a dû dire ceci d'un ton humble ; il faut par conséquent baisser un peu la voix pour réciter ces deux vers.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons, J'ai dévoré force moutons ; Que m'avaient-ils fait % nulle offense.
Il doit y avoir un petit repos avant ceux-ci; l'hypocrisie en fait le caractère et en décide le ton :
Même il m'est arrivé quelquefois de manger Le berger.
Le Lion, en cet entroit, se confesse un peu à la hâte. C'est son plus gros péché qu'il est question de faire passer ; il faut presser le récit.
Je me dévouerai donc, s'il le faut ; mais je pense Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi ; Car on doit souhaiter, selon toute justice, Que le plus coupable périsse.
Le Lion reprend courage ; sa confession est faite ; il prononce les vers précédents d'un ton de confiance, où
54 LE LECTEUR Et L*ORATEtfR FRAMÇAÎâ.
règne encore beaucoup d'hypocrisie. C'est celui qu'on doit prendre pour les réciter. Je me dévouerai donc, s'il le faut : le Lion n'est rien moins que disposé à se sacrifier. Il est donc essentiel de passer légèrement sur ces premiers mots, et d'appuyer au contraire fortement sur ceux qui suivent : Mais je pense qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi, etc.
Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon roi ; Vos scrupules font voir trop de délicatesse.
A présent, c'est un autre acteur qui parle ; c'est un courtisan petit-maître. Il faut mettre de l'intervalle entre les vers précédents et ceux-ci ; le ton doit tout à fait changer ; les inflexions de la voix doivent varier beaucoup dans le petit discours du Renard.
Il est nécessaire de dire les premiers vers avec ce ton d'assurance qu'emploient les flatteurs à l'égard des princes, pour nourrir leurs faiblesses et leur aplanir le chemin du vice i
Eh bien, manger moutons, canaille, sotte espèce, Est-ce un prêché î non, non. Vous leur fîtes, seigneur, En les croquant, beaucoup d'honneur.
On ne peut rien voir d'aussi impudent que ce que dit ici le Renard. Le récit s'égaie. Un ton de mépris convient parfaitement au premier vers; les autres doivent être dits avec assurance et vivacité.
Et quant au berger, l'on peut dire Qu'il était digne de tous maux, Etant de ces gens-là qui sur les animaux Se font un chimérique empire.
On reconnaît ici ce que Racine appelle les lâches adresses des courtisans. Il n'est pas jusqu'aux plus grandes fautes des princes qu'ils ne trouvent moyen d'excuser. Un ton méprisant convient encore très-bien à ces vers, surtout aux deux derniers. Ces gens-là: est-il rien de plus dédaigneux que cette expression? Ainsi dit le Renard, et flatteurs d'applaudir.
Ce vers doit être précédé d'un petit repos. Le poëte reprend la parole, et conséquemment le ton change.
On n'osa trop approfondir t)u tigre, ni de l'ours, ni des autres puissances,
Les moins pardonnables offenses.
Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins, Au dire de chacun, étaient de petits saints.
Tout ceci veut être récité avec finesse. Gens querelleurs....de petits saints: il faut faire sentir le contraste heureux de ces expressions.
L'Ane vint à son tour, et dit : J'ai souvenance
Qu'en un pré de moine passant, La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et je pense,
Quelque diable aussi me poussant, Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Ici on doit élever la voix. Ce j'ai souvenance demande surtout à être dit d'un ton haut et un peu traînant. La faiw, l'occasion, V herbe tendre: il doit y avoir un intervalle marqué entre tous ces mots.
Quelque diable aussi me poussant.
Il faut bien articuler ce vers.
Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net.
Il entre plus de franchise dans cet aveu que dans celui du Lion. Le ton, par conséquent, ne doit pas être le même ; il ne doit pas être affecté.
A ces mots on cria haro sur le baudet.
Un loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
Qu'il fallait dévouer ce maudit animal.
Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout le mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Un loup quelque peu clerc est plaisant, et demande un ton sérieusement grotesque. Ce maudit animal, ce pelé, ce galeux : il faut appuyer sur ces expressions.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
L'opposition de ces deux mots peccadille et cas pendable doit être bien marquée par celui qui récite.
Manger l'herbe d'autrui ! quel crime abominable !
56 LE LECTEUR ET l'ûRATEUR FRANÇAIS.
On doit prononcer ce vers avec vivacité et en élevant la voix, et surtout bien articuler le premier hémistiche.
Rien que la mort n'était capable D'expier son forfait.
Ceci demande encore le même ton. Son forfait: il faut que la voix appuie sur ce mot.
On le lui fit bien voir.
Ici le ton doit totalement changer.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.
Ces deux vers, qui renferment la morale, n'exigent dans la voix aucune inflexion bien marquée. Il faut seulement observer de faire sentir l'antithèse.
N. B. — Tout ce que nous avons dit sur la lecture et la récitation de Vapologue s"* applique naturellement au débit de Vallégorie et du conte.